Parasha Nitsavime/Vayélekh

Deutéronome 29:9 à 31:30

Les chemins de fuite du judaïsme

Dans la parasha de la semaine dernière, Ki-tavo, parmi les terribles malédictions annoncées par Moïse à Israël au cas où il abandonnerait les commandements divins, nous lisions : (Deutéronome, 28:25) « L’Eternel te fera écraser par tes ennemis : si tu marches contre eux par un chemin, par sept chemins tu fuiras devant eux ». Rassurez-vous ! Je n’inaugure pas ce soir une nouvelle façon qui consisterait à commenter rétroactivement la parasha de la semaine précédente ! Si je vous ai cité ce verset, c’est qu’il s’est imposé à ma mémoire à la lecture d’un autre verset de la parasha de cette semaine, Nitsavime/Vayélekh. Le voici : (Ibid. 29:17) « De peur qu’il ne se trouve parmi vous un homme ou une femme, une famille, une tribu, dont l’esprit, infidèle aujourd’hui déjà à l’Eternel, notre Dieu, se déterminerait à servir les dieux de ces nations ; de peur qu’il n’existe parmi vous quelque racine d’où naîtraient des fruits vénéneux et amers ». Ce nouveau verset s’inscrit également dans une sévère mise en garde de Moïse à 1’adresse d’Israël au moment de se retirer et de passer ses pouvoirs à Josué. Son rapport avec le verset de la parasha Ki-Tavo nous apparaîtra mieux après avoir suivi le commentaire qu’en propose Rambane et que nous allons suivre à présent.

Quelle idée, s’interroge le célèbre commentateur, Moïse a-t-il donc eue pour consacrer ainsi des chapitres entiers de la Torah à menacer Israël des pires calamités au cas où il s’écarterait des commandements divins ? C’est, répond-il, qu’il y a eu les fâcheux précédents du Sinaï avec la fabrication du veau d’or, et de Baal Peor où les Israélites, cédant aux tentations d’Amon et de Moav, se livrèrent à l’idolâtrie. A cette époque, ils avaient pourtant déjà reçu la Torah, mais non accompagnée des serments et des malédictions. Il importait donc qu’au moment où Moïse leur rappelle solennellement, avant sa mort et avant leur entrée en Canaan, les principes essentiels de la Torah, il les assortisse des terribles prédictions que nous avons lues la semaine dernière. − Deux remarques à ce premier stade du commentaire de Rambane. D’abord pour constater combien forte était l’obsession de l’homme Moïse de savoir que sa lutte pendant quarante années aux côtés de son peuple n’aurait pas été vaine et que le flambeau serait repris et fidèlement conservé. Et cela non seulement par quelques proches, des anciens, des compagnons de lutte, comme Josué, mais par l’ensemble du peuple : « De peur qu’il ne se trouve parmi vous un homme ou une femme, une famille, une tribu … » − Rambane nous dit qu’il aurait pu soupçonner l’ensemble du peuple, mais qu’il ne l’a pas fait par égard pour lui, et aussi parce qu’il pensait qu’il n’était pas vraiment possible que tout le peuple abandonnât l’Eternel. Il n’empêche qu’il lui importait quand même de savoir que pas un homme, pas une femme ne céderait à la séduction de divinités étrangères. On retrouve là le berger dont le midrash nous disait que pour une seule bête égarée, Moïse abandonnait le troupeau et la recherchait pendant des jours. Cc peuple, ce sont ses enfants dont il ne supporterait pas la perte d’un seul. D’où cette énumération : « un homme, une femme, une famille, une tribu… » −  Deuxième remarque : les menaces de Moïse n’apparaissent pas dans 1e texte comme des catastrophes hypothétiques, mais bien comme des prophéties. Ce sont même elles qui valent à Moïse 1e titre de plus grand de nos prophètes. Certains d’entre vous, la semaine dernière, m’ont fait part de leur malaise en entendant ce texte à la fois si beau et si terrible de la parasha Ki-tavo. Leur malaise provenait des similitudes entre les prédictions de Moïse et certaines époques de l’histoire juive proche ou moins proche. C’est vrai, ces prédictions « sonnent » d’une façon étrangement authentique. Elles ne comportent, aucun anachronisme. Elles pourraient avoir été prononcées par un prophète contemporain s’il en existait. Et c’est bien là le sceau de la prophétie véritable que de traverser les générations sans devenir caduques. − Mais alors, ces prophéties de Moïse sont un peu plus que des menaces ? Il s’agit, non d’une répétition par rapport à d’autres passages de la Torah, mais d’un complément d’enseignement. Moïse dit au peuple, et c’est la raison de son insistance, ce qui arrivera lorsqu’à travers son histoire, il voudra s’écarter de ses racines. Il lui dit combien sa vie perdra de son sens, combien son ciel deviendra d’airain, combien toutes sortes d’aberrations mentales l’atteindront. Tout cela, nous l’avons lu et entendu la semaine dernière, et le verset que je vous ai cité tout-à-l’heure l’actualise : « Tu t’enfuiras par sept chemins ». Oui, les voies d’abandon du judaïsme sont nombreuses si la voie d’accès, elle, est unique.

Les formes que revêt la fuite par les Juifs de leur judaïsme sont diverses même si le résultat est le même. Les excuses, les modalités sont infinies, mais la cause est toujours la même : c’est cette infiltration insidieuse de nos racines par le poison de l’idolâtrie : rosh vela’ana -1e venin et 1’absinthe -, ces substances amères et destructrices dont l’aspect extérieur n’inquiète pas, dont l’effet mortel est immédiat. Ces poisons peuvent être véhiculés à travers les générations sans qu’on s’en doute. Rambane nous rappelle que toutes ces paroles de Moïse s’adressent à ceux qui sont ici ce jour, et à ceux qui ne sont pas là, c’est-à-dire à ceux qui viendront dans les générations à venir et qui pourront être nourris sans 1e savoir de ces substances maléfiques et amères. Et il adjure ses lecteurs, lui 1e grand Rambane, l’inimitable commentateur de la Bible, de ne pas lui demander d’expliquer comment il se fait qu’un homme juste puisse engendrer un fils violent et sanguinaire, ainsi que l’affirme Ezéchiel (18:10), parce que c’est un mystère, mais que c’est malheureusement vrai. Peut-être alors faut-il comprendre que l’attachement aux valeurs du judaïsme comme leur haine sautent parfois des générations, et que ces substances mortelles peuvent se propager avec les caprices que nous connaissons aux épidémies ? – Mais en règle générale, la racine porte normalement son fruit, c’est-à-dire que si un homme ou une femme, une famille ou une tribu ont cédé, si peu que ce soit, aux tentations de l’idolâtrie, leur descendance en sera entachée.C’est pourquoi Moïse détaille avec obstination les risques de cette contamination, employant le vocabulaire de la terre, celui que les agriculteurs de son temps pouvaient comprendre, comme ils pouvaient voir que lorsqu’on sème une graine, celle-ci fructifie.

A quoi fait-il allusion ? Rambane va nous l’expliquer. Il se pourrait que des individus, ou des familles, ou une tribu tout entière n’aient adhéré aux commandements de l’Eternel mipené pahad harov, que par crainte de la majorité. Rambane nous présente une vision de nos ancêtres tout-à-fait inattendue, mais combien humaine ! Cette belle unité de façade, « Tout ce que Dieu t’a ordonné, nous le ferons », ne serait qu’une supposition. Est-il possible, au demeurant, que tout un peuple, sans exception, soit au même moment dans la même disposition d’esprit ? Ne s’en est-il pas trouvé qui n’auraient accepté les paroles de Moïse que sous le coup d’un enthousiasme général ou par peur de se démarquer ? Bien sûr, il y a eu à ce moment-là un immense élan populaire, mais pas exempt de quelques fausses notes noyées dans la masse. Et c’est à ces « fausses notes » que Moïse s’adresse dans la parasha Nitsavime, en leur disant : « De peur qu’il ne se trouve parmi vous un homme ou une femme, ou une famille, ou une tribu… », et le verset suivant : « Cet homme se donnerait de l’assurance dans 1e secret de son cœur en disant : je resterai heureux tout en me livrant à la passion de mon cœur ».

Qu’on ne s’y trompe pas, déclare Moïse, il n’est pas possible de n’avoir adhéré à la Torah que du bout des lèvres et penser ensuite qu’on puisse être aussi heureux que ceux qui ont intégré cette Torah à leur vie quotidienne ! – Je parlais tout-à-l’heure des nombreux, trop nombreux, chemins de fuite du judaïsme. C’est ici que la lecture que fait Rambane de notre parasha rejoint cette idée. Il y a, parmi toutes les formes d’abandon du judaïsme, certaines qui font illusion ou qui se veulent telles. Je pense à ceux de nos frères qui, tout en proclamant leur attachement au judaïsme, abandonnent l’étude, 1a prière, la vie communautaire. A ceux qui se donnent bonne conscience par quelques rites sporadiques observés dans des conditions caricaturales. A ceux qui se disent juifs alors que leur conscience, leur culture, leur vécu sont contaminés par l’Occident païen. A ceux, au contraire, qui refusent toute allusion à leur appartenance alors qu’ils ont été nourris de paroles et d’actes juifs. A ceux qui croient pouvoir concilier les principes du judaïsme avec le laxisme de la société ambiante. A ceux qui ne croient pas que leur judaïsme les oblige à certains comportements dans leur vie professionnelle, dans leurs choix politiques. A ceux qui se satisfont d’un judaïsme saupoudré et non imprégnant. A tous ceux qui, consciemment ou pas, refusent une adhésion totale au judaïsme, cette adhésion exprimée par 1e fameux na’assé venishma – nous ferons et nous obéirons − de nos pères qui signifiait qu’en cet instant précis, ils acceptaient sans restriction d’aucune sorte la Torah de Dieu.

C’est la tiédeur, l’absence de conviction, qu’au soir de son existence, Moïse 1e géant dénonce. Il se dresse une dernière fois pour crier à ses frères d’être hazak véématz -forts et convaincus, de refuser à tout jamais la servitude de l’Egypte et les mirages de Moav. Il les conjure de ne pas troquer leur noblesse morale contre un pâle apparat, l’être contre 1e paraître. Trente-cinq siècles plus tard, nous continuons d’entendre cet appel à vivre debout – nitsavime − et fiers, devant Dieu et devant les hommes, par 1’acceptation totale des paroles de la Torah. Amen.

  Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 10 septembre 1982 – et adressé à un groupe d’amis le 29 août 2013.

(Lettre n° 152)

 

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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