Parasha Noah – Genèse 6:9 à 11:32

Noé et les animaux sortant de l'arche.

Noé et les animaux sortant de l’arche.

613 et 7, ou les devoirs d’Israël et des nations

        Après que le déluge envoyé sur la terre ait pris fin, et que Noé et les siens soient sortis de l’arche qui les a préservés, Dieu s’adresse à lui pour le bénir et pour lui enjoindre certaines lois avant que de conclure avec lui une alliance nouvelle dont l’arc-en-ciel sera le signe. Au sujet de ces lois, que la tradition fixe à sept, les commentaires et la législation sont abondants. C’est sur quelques-uns d’entre eux que je voudrais m’arrêter en ce shabbath où nous lisons la parasha Noah.

       Les sept lois que le Talmud déduit du texte de la Torah portent le nom de shéva mitsvoth bené-Noah, les sept lois des fils de Noé, encore appelées « lois noachides ». Nous en trouvons un énoncé dans le traité Sanhédrin (56 ab) que je vous cite : « Nos maîtres ont enseigné : sept commandements ont été donnés aux fils de Noé : les lois qui doivent régir la vie en société, l’interdiction de blasphémer le Nom Divin, l’interdiction de l’idolâtrie, l’interdiction de l’inceste, l’interdiction du meurtre, l’interdiction du vol avec violence, l’interdiction de prélever un fragment de chair sur un animal vivant. Rabbi Hanania ben Gamaliel dit : également l’interdiction du sang pris sur un animal vivant. Rabbi Hidka dit : également l’interdiction de la magie. Rabbi Yossé dit : pour tout ce qui figure dans le chapitre de la Torah où il est question de la magie, la mise en garde s’adresse aussi aux Noachides (Deutéronome, 18:10-12) […] Rabbi Eléazar dit : il faut y ajouter également l’interdiction des mélanges d’espèces différentes ». Nous voyons, d’après ce passage du Talmud, qu’en plus de sept lois de base, certains maîtres ont voulu en ajouter quelques autres, justifiant leur opinion par diverses interprétations des textes. Cette liste est d’ailleurs loin d’être exhaustive car, outre d’autres opinions talmudiques, Maïmonide prévoit aussi des commandements différents ou supplémentaires. Le principe, en tout cas, est posé d’affirmer qu’il est sept lois qui s’adressent à toute l’humanité, tandis que 613 commandements, parmi lesquels ces sept lois, régissent l’existence du peuple juif. Il est vrai que dans un cas, comme dans l’autre, la question est posée par le Talmud de savoir si ces commandements, 613 ou 7, ont été ordonnés ou librement acceptés. Dans le cas d’Israël, il est clair que la réponse est finalement qu’ils ont été librement consentis, comme il ressort du texte de la Torah disant : « Tout ce que Dieu t’ordonnera, nous le ferons et nous y obéirons. Dans le cas des descendants de Noé, la réponse reste en suspens jusqu’à 1’ère messianique puisque l’une des affirmations de notre tradition est que cette ère se réalisera lorsque tous les hommes respecteront au moins les sept lois de Noé. Nous trouvons la preuve de ce jugement dans le Talmud de Jérusalem, au traité Avoda Zarah qui dit : (2:1) « Rabbi Hiya ben Ioulianos dit au nom de Rabbi Hoshaya : dans les temps futurs, les Noachides accepteront la charge d’accomplir tous les préceptes religieux, comme il est écrit : (Sophonie, 3:9) « Alors Je changerai les lèvres des nations en lèvres pures afin qu’elles invoquent toutes le nom de l’Eternel ». Il est vrai que les sept lois de Noé en appellent quelques autres, par déduction, si bien que le Talmud de Jérusalem les évalue finalement à 30 au total. Mais on est quand même assez loin des 613 commandements de la Torah, surtout si l’on y ajoute les milliers de ramifications talmudiques ! Alors, pourquoi cette différence de régime entre Israël et les nations ? La réponse à cette question est plusieurs fois apportée par la Torah elle-même lorsqu’elle définit Israël comme une nation de prêtres, mamelékheth kohanim. C’est-à-dire que le rôle d’Israël est de guider les nations jusqu’à ce qu’elles arrivent à la connaissance du Dieu-Un et à la pratique des sept lois de Noé. Il est bien compréhensible que le prêtre s’impose davantage de règles et de discipline qu’il n’en exige de ceux dont il a la charge. Permettez-moi à ce sujet, de vous citer un très beau passage du Mishné-Torah de Maïmonide, cet ouvrage n’étant malheureusement pas encore traduit en français. C’est dans la section intitulée hilkhoth melakhim (8:10) que le grand philosophe se livre à des réflexions et rappelle les lois concernant les non-Juifs et les Juifs. Voici ce qu’il dit : « Moïse, notre Maître, n’a légué la Torah et ses mitsvoth qu’à Israël, ainsi qu’il est dit : « C’est l’héritage de la communauté de Jacob », ainsi qu’à quiconque désire se convertir parmi les nations, ainsi qu’il est dit : « Il en sera de même pour vous et pour le prosélyte ». Mais à celui qui ne le désire pas, on n’impose pas la Torah et les mitsvoth. Par ailleurs, Moïse a ordonné, de par la volonté divine, d’inciter toutes les créatures à l’acceptation des lois qui ont été ordonnées aux fils de Noé. Celui qui les accepte est appelé guer toshav et on doit l’accueillir devant trois personnes ». En quelque sorte, Maimonide prévoit une procédure de conversion, mais non pas au judaïsme, sinon au noachisme. C’est, à ses yeux, la mission du peuple juif que de conduire tout le genre humain jusqu’à l’acceptation et la pratique des sept lois de base données à Noé pour accompagner l’alliance entre Dieu et l’homme.

       Il y a eu, au sujet des Noachides, certaines controverses au Moyen-Age parmi les rabbins pour savoir si les Musulmans et les Chrétiens pouvaient être considérés comme tels. Il semble qu’en ce qui concerne les Musulmans, la question était réglée sans difficulté du fait de leur strict monothéisme. Mais, pour les Chrétiens, ce n’est que tardivement que notre tradition a admis que le shittouf ou « associationnisme » – c’est ainsi qu’on a qualifié la Trinité – n’était pas interdit aux non-Juifs. Le Shoulhane Aroukh (Yoré Déah 151) compte donc les Chrétiens parmi les enfants de Noé et estime ainsi que la partie de l’humanité composée des Musulmans et des Chrétiens n’est pas obligée à une conversion, pourvu qu’elle pratique ses lois qu’elle a, en principe, acceptées.

       Or, ces lois et leurs dérivées, sont une charte morale minimum dont on constate aisément qu’elle est loin d’être celle adoptée par les nations, aujourd’hui comme hier. Se pose donc la question soulevée par notre parasha : si Dieu a décidé de ne plus exterminer l’humanité par le déluge, s’est-Il engagé à ce que cette humanité survive de toute façon ? Autrement dit, s’Il n’enverra plus de cataclysme total, est-il garanti que les hommes n’en provoqueront pas eux-mêmes ? Car, après le déluge, ce qui apparaît clairement, c’est que, dorénavant, Dieu livre la terre aux appétits des hommes, y compris en leur autorisant la consommation de la viande qui était interdite à Adam, mais qu’en même temps Il donne à ces hommes des lois, donc des responsabilités. Si les hommes observent ces lois, rien de mal ne leur arrivera plus. S’ils ne les observent pas, tout peut se reproduire, sauf que cette fois, Dieu ne sera plus 1’auteur du cataclysme ; ce seront les hommes. Il y a donc eu, avec Noé, et avec l’alliance nouvelle conclue avec lui, une étape de franchie pour l’humanité, étape pour laquelle chaque individu aura à répondre de ses actes en face des sept lois qui accompagnent cette alliance. Et ce n’est qu’à cause du nouvel échec enregistré lors de la construction de la tour de Babel, que Dieu devra aller plus avant dans Son alliance et la limiter à un homme, Abraham, dont la mission, puis celle de ses descendants, sera d’essayer de responsabiliser la création. L’alliance avec Abraham, et davantage encore celle avec Israël au Sinaï, concernera un groupe de plus en plus restreint d’hommes, comme si Dieu avait tiré les conséquences d’échecs successifs du genre humain, et qu’Il avait décidé de ne plus intéresser, momentanément, que quelques hommes à Son message, en attendant que ces hommes le répercutent au reste de l’humanité. L’élection d’Israël apparaît alors comme une singularisation provisoire de la parole divine qui devra, finalement, concerner l’ensemble des hommes. Et même alors, ce ne seront pas les termes rigoureux et détaillés de l’ensemble de la Torah qui seront la charte de l’humanité, sinon le message plus général des sept lois noachiques.

       Le projet divin pour Ses créatures est dès lors très clair. Israël et les nations ne sont pas, ne doivent pas être antagonistes, mais complémentaires. En fondant une humanité nouvelle sur le juste que fut Noé, en lui enjoignant sept lois fondamentales ; puis en prescrivant à certains de ses descendants, le peuple d’Israël, un nombre plus grand de lois, et en lui enjoignant de faire que tout le genre humain parvienne à la pratique des sept premières lois, Dieu n’a fait que donner plus de chances à l’homme de parvenir à l’établissement d’une société juste et donc durable. Les rapports entre Israël et les nations ne devraient pas être de rivalité ou de concurrence dans la mesure où leur but est le même. Le judaïsme admet volontiers que son mode de vie n’est pas celui qui doit être donné en modèle unique à tous les hommes. Il admet qu’au terme des combats de l’homme pour son bonheur et pour la vérité, il y ait place pour une société pluraliste mais dont les lois de base seront communes. C’est dans cet esprit qu’un homme comme Maïmonide, qui avait par ailleurs eu la tolérance nécessaire pour accepter deux grandes religions monothéistes de son époque dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles n’avaient pas particulièrement épargné la communauté juive, prévoyait qu’à côté des Juifs qui respectent toutes les lois de la Torah, il puisse se trouver d’autres hommes qui n’en respectent que sept, les uns et les autres participant au projet divin à leurs façon. Au-delà des différences nécessaires entre les manifestations de la foi des uns et des autres, il doit y avoir place pour une compréhension réciproque. Lorsque Dieu, S’adressant à Noé, sur qui Il fonde tout Son projet, lui enjoint : « Croissez et multipliez et dominez la création », il n’y a dans ce commandement aucune exclusion, aucune restriction, concernant le genre humain. Ce serait la sagesse de notre société que de se reconnaître tout entière liée par les lois morales et justes dictée aux hommes à travers Noé. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 30 octobre 1981 – et envoyé à un groupe d’amis le 2 octobre 2013

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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