Parasha Pekoudé – Exode 38:21 à 40:38 (fin du livre)

La nuée et la flamme : la double présence de Dieu dans l’histoire d’Israël

 

Avec la parasha Pekoudé que nous lisons cette semaine, nous terminons, et les nombreux chapitres consacrés au Mishkane (Tabernacle), et le livre de 1 ‘Exode. Or, quelle est la double conclusion de la parasha et du livre ? C’est ce verset 38 du chapitre 40 que je vous cite : « Une nuée divine couvrait le Tabernacle durant le jour, et un feu y brillait la nuit, aux yeux de toute la maison d’Israël, à travers toutes leurs étapes ». Une nuée et un feu, telle était la manifestation de la présence de Dieu au sein d’Israël. Ce double phénomène ne quitta pas le peuple durant tout son séjour dans le désert, selon ce que nous lisons dans un autre passage de l’Exode : « L’Eternel les guidait le jour par une colonne de nuée qui leur indiquait le chemin ; la nuit par une colonne de feu destinée à les éclairer, afin qu’ils pussent marcher jour et nuit » (13:21). Ces différentes mentions des colonnes de nuée et de feu sont à rapprocher des explications qu’en fournit le midrash. Pour lui, ces colonnes n’avaient de consistance que pour Israël qui était seul à les voir. Au contraire des peuples qu’ils rencontrèrent en chemin et qui, ne les voyant pas, s’y heurtèrent lorsqu’ils voulurent s’en prendre à Israël. Mais, si le midrash a jugé bon d’imaginer ainsi la nature des colonnes dont parle la Torah, c’est pour y puiser un symbole. Pour lui, ces phénomènes qui n’étaient perceptibles qu’aux Israélites, non aux autres peuples, c’est l’idéal qui animait tous les hommes que Moïse conduisait dans le Sinaï. Un idéal, c’est une idée, donc par nature invisible. Mais, pour celui que cet idéal habite, c’est une réalité quotidienne, tangible, directement perceptible. Un peu comme l’aigle qui rongeait les entrailles de Prométhée. Et c’est donc par l’affirmation de cet idéal logé au cœur des Israélites que s’achèvent tous ces chapitres de l’Exode consacrés à la construction du Tabernacle, et dont, bien souvent, nous avons pu douter de l’intérêt réel. Ceci n’est pas un hasard, n’en doutons pas, et voyons-y, une fois de plus, l’accent mis par notre tradition sur l’imbrication entre spirituel et matériel dans le judaïsme.

Mais, c’est à une autre réflexion que je voulais vous inviter ce soir. En reprenant l’image des deux colonnes de nuée et de feu, l’une opérant de jour et l’autre de nuit, il m’est venu l’idée d’un autre symbole dont je ne pense pas qu’il aille à l’encontre de notre tradition. Transposons, voulez-vous, ce dernier verset de l’Exode que je vous citais tout-à-l’heure. Le jour, ce serait les périodes brillantes de l’histoire d’Israël ; la nuit, ce serait au contraire les périodes sombres, celles où les ténèbres se sont abattues sur nos pères ; la nuée, ce serait la présence de Dieu à travers l’idéal véhiculé par Israël ; le feu, ce serait celui des bûchers et des pogroms. Et cette nuée et ce feu, si nous poursuivons la transposition, ont accompagné Israël bekhol ma’asséhème, au long de toutes ses étapes, les brillantes et les sombres. Mais cette nuée et ce feu étant le symbole de la présence divine, comme le rappelle le second verset de l’Exode que je vous ai cité, cela signifie que l’un et l’autre attestent de l’action de Dieu dans l’histoire d’Israël. Or, s’il est acceptable de dire que la nuée des heures claires de notre histoire est envoyée par Dieu, il peut paraître plus difficile d’accepter que le feu des heures sombres nous vient aussi, de Dieu. Ce qui est dicible au niveau de la destinée des individus l’est-il encore au niveau du peuple juif ? Admettre la présence de Dieu dans toutes les étapes de cette histoire n’est-il pas dangereux ? Ne risque-t-on pas d’aboutir à un nihilisme inquiétant ? On voit bien le silence des penseurs juifs qui a suivi l’Holocauste et combien difficilement un discours à son sujet a pu naître, et encore n’en est-il probablement qu’à ses débuts. Ou bien alors, proclamera-t-on que la présence de Dieu dans notre histoire s’arrête à l’époque d’Esther, et que depuis, nous vivons dans un monde dont le Créateur est absent ? Nous sommes là en face de questions fondamentales mais dont il ne faut en aucun cas qu’elles soient insurmontables. Tournons-nous donc vers certains textes traditionnels.

Rambane, au chapitre 13:21 de l’Exode, nous livre un commentaire intéressant à propos de la nuée et du feu. Partout, dit-il, où est employée l’expression vAdonaï, il s’agit du Saint-béni-soit-Il et de Son beth-dine, Son tribunal. Le jour, c’est donc l’Eternel qui est avec Israël, tandis que la nuit, c’est Son tribunal. Donc, cela signifie que durant le jour, l’Eternel Lui-même marche à la tête de Son peuple dans la colonne de nuée, mais la nuit, c’est le tribunal qui siège au milieu de la colonne de feu pour « éclairer » Israël. Dans le passé, c’était ainsi, mais dans l’avenir, ce sera Dieu seul qui marchera devant Son peuple pour le conduire, comme il est écrit chez le prophète Isaïe (52:12) : « L’Eternel sera votre avant-garde, votre arrière-garde le Dieu d’Israël ». De ceci, il faut comprendre, dit Rambane, que s’il est vrai que lors de la première gueoula, délivrance, Dieu a agi envers Son peuple soit directement, par Sa miséricorde, soit par l’intermédiaire de Son tribunal, durement, lors de la seconde gueoula, Il n’agira plus que selon la miséricorde. De ce commentaire de Rambane, appliqué à l’hypothèse que je vous proposais, il faut comprendre cela : Dieu agit en permanence dans l’histoire d’Israël, le jour et la nuit, c’est-à-dire aux époques sombres et aux époques heureuses, mais tantôt Il le fait en exerçant Son attribut de miséricorde, et tantôt en exerçant celui de la rigueur. Il n’empêche que les deux formes d’action sont en vue de la gueoula, du salut, de la délivrance ultime, même si cette fin risque d’être occultée parfois à la perception des Juifs.

Or, l’idée que Dieu envoie des souffrances à Son peuple est largement évoquée par les prophètes. Mais, en même temps, se développait l’idée complémentaire qu’à ces souffrances, Dieu prenait part, et que s’Il exilait Israël, Il partageait cet exil et revenait avec Israël sur sa terre. Or, comme 1e fait remarquer Fackenheim dans son livre récemment traduit en français, « La présence de Dieu dans l’histoire », on ne peut pas dire si Dieu était à Auschwitz, et de toutes façons, Israël n’est pas revenu d’Auschwitz… Il y a là une question terrible à laquelle le commentaire de Rambane lui-même ne semble pas pouvoir répondre. Se peut-il que les décisions du beth-dine auquel Dieu livra Israël durant la nuit de son histoire lui échappent ? Et alors, où est Sa protection, celle-là même dont parle le livre de l’Exode ?

Pour, peut-être, esquisser une réponse à cette question, je voudrais citer un autre midrash que nous avons étudié cette semaine avec les élèves du lundi soir, à propos du prophète Jérémie, lorsqu’il invite à la teshouva, au repentir, ses contemporains. Rabbi Yehoshoua dit : si les Israélites ne se repentent pas, ils ne sont pas sauvés. Mais le Saint-béni-soit-Il leur suscite un roi dont les arrêts sont durs comme ceux de Hamane ; et c’est cela qui les ramène au bien. Rabbi Eliézer lui a rétorqué : mais n’est-il pas écrit : « Repentez-vous, fils rebelles » ? Il lui répliqua : n’est-il pas aussi écrit : (Isaïe, 52: 3) « Gratuitement vous avez été vendus, et sans dépense d’argent vous serez rachetés ». C’est-à-dire ni par la teshouva, ni par une bonne conduite, (mais par les souffrances). L’enseignement de Rabbi Yehoshoua consisterait donc à dire que les souffrances infligées à Israël sont l’un des moyens de sa rédemption. Enseignement très dur, d’autant plus dur qu’il s’appuie sur ce verset d’Isaïe qui commence en disant : hinnam nimkartem – vous avez été vendus gratuitement -, arbitrairement, et qui suggère donc que les malheurs d’Israël ont pour cause l’arbitraire.

Et pourtant, comment, sans tomber dans le cynisme qui consisterait à établir un lien entre les souffrances du peuple juif et certains événements rédempteurs, ne pas constater que du sein même de ses épreuves, Israël a souvent puisé un renouveau d’identité, d’action, sinon de foi ? Le feu qu’envoie Dieu est terrible, dévastateur, et pourtant il est là leha’ir lahème, pour « éclairer » le peuple. Cette ambigüité de ce que Dieu envoie à l’homme est fréquente. Et notamment la Torah comparée à l’eau et au feu, éléments de vie ou de mort. Cette Torah par l’attachement de laquelle Israël a connu ses joies les plus profondes et ses souffrances les plus grandes. Cette Torah qui, lorsqu’il l’a oubliée, lui a été rappelée si terriblement. Je voudrais vous conter une anecdote historique à ce propos. Elle concerne les conversos, ces Juifs contraints à la conversion par l’Inquisition espagnole. Or, nous constatons que plusieurs siècles après l’expulsion de leurs frères d’Espagne, en 1492, ils étaient restés attachés au judaïsme qu’ils continuaient de pratiquer en cachette. Comment, a-t-on pu se demander, savaient-ils quelles étaient les prescriptions du judaïsme ? C’était tout simplement par les décrets de l’Inquisition invitant à dénoncer toutes les personnes qu’on aurait vu changer de vêtements 1e vendredi soir, refuser de manger du porc, allumer une bougie, ne consommant pas de pain (à Pâque), etc. C’est-à-dire que les interdits même de l’Inquisition servaient aux conversos de rappels des prescriptions de leur religion ! N’est-ce pas là un cas où le feu a éclairé Israël ? Et n’est-il pas vérifié que les persécutions, loin d’affaiblir la pratique religieuse, les ont généralement renforcées ?

Sans prétendre répondre aux questions sur le caractère troublant de la présence de Dieu dans l’histoire d’Israël, remarquons du moins qu’il ne devrait pas nous inciter à une quelconque démission. En effet, les générations qui nous ont précédé et qui ont aussi connu des épreuves n’en ont pas moins transmis, à côté de leur légitime interrogation, la tradition de leurs pères. Aujourd’hui aussi, il nous faut aller de l’avant, non sans interroger Dieu et peut-être instaurer avec Lui un rapport nouveau « révolutionnaire », comme le suggère Fackenheim, jusqu’à ce que nous comprenions le sens de cette redoutable colonne de feu « protectrice » au-dessus d’Israël. Amen.

Rabbin Daniel FARHI – Sermon prononcé au MJLF le 6 mars 1981 – et envoyé à un groupe d’amis le 27 février 2014

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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