Parasha Shelah-lekha (Nombres 13:1 à 15:41)

Quelques réflexions à propos d’un ramasseur de bois.

Il ne faudrait pas croire que ce qu’un penseur juif moderne a appelé la « pédagogie du désert », c’est-à-dire l’apprentissage par Israël de la loi de Dieu reçue au Sinaï, se soit accompli sans peine. On peut sans doute apprendre de nos jours l’hébreu sans larmes, mais la Torah, elle, a été apprise par nos ancêtres au prix de terribles efforts, de sacrifices et d’épreuves. Pour l’apprendre, ils ont dû vaincre bien des inquiétudes, bien des doutes. De cela témoigne la dure parasha Shelah-lekha que nous lisons cette semaine, qui commence par le récit des 12 explorateurs et se termine par le paragraphe prescrivant les franges aux coins du vêtement. Je ne reviendrai pas cette année sur l’aventure des explorateurs, ne serait-ce que pour ne pas aborder le sujet de la drasha de Jean-Pierre demain matin ! Mais il est quatre versets qui, par leur laconisme, doivent attirer notre attention. Il s’agit de l’incident que nous rapporte la Torah à propos d’un ramasseur de bois qui fut surpris le shabbath, en train de se livrer à son occupation habituelle et dont les témoins vinrent trouver Moïse pour lui demander la conduite à suivre avec cet homme. Moïse consulta Dieu qui lui ordonna de faire lapider le fautif jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il faut avouer qu’en des temps où le débat sur la peine de mort bat son plein, où nos contemporains se posent beaucoup de questions au sujet de la justice, ce verdict a de quoi surprendre, voire choquer ! Alors, pourquoi cette décision ?

Pour mieux comprendre ce passage, il faut voir à la suite de quoi il arrive. Or, les 9 versets précédents traitent du problème de la personne qui aurait enfreint une des lois de la Torah bishegaga, par inadvertance, sans intention mauvaise. Le texte prévoit alors une réparation possible par le biais d’un sacrifice. Suivent deux versets, juste avant le passage sur le ramasseur de bois, qui envisagent le cas de la personne qui aurait enfreint les lois beyad rama, belle expression qui signifie littéralement « la main haute », c’est-à-dire de propos délibéré. Pour une telle personne, il est dit : (Nb. 15,30) « Celui-là outrage le Seigneur ! Cette personne sera retranchée du milieu de son peuple ». Le problème posé dans ces versets est donc celui de la distinction entre l’infraction volontaire et l’infraction involontaire à la loi. C’est dans ce contexte que la Torah nous raconte alors brièvement l’incident du ramasseur de bois. Il semble qu’il y ait eu un « flottement » quant à la décision à prendre pour ce malheureux, puisqu’on le plaça bamishmar, en lieu sûr, dans un cachot, en attendant les directives de Moïse. C’est, sans doute, qu’on ne savait pas si cet homme avait péché bishgaga, par inadvertance, ou beyad rama, avec détermination et arrogance, ou encore par manque de confiance en Dieu. En fait, certains commentateurs disent que tout le monde savait que cet homme devait être mis à mort, mais c’est sur la nature de sa mort qu’on était venu interroger Moïse. En effet, précédemment, il avait bien été dit que celui qui profanerait le shabbath devrait être mis à mort. Seulement voilà, c’était la première fois qu’il fallait passer aux actes, et ce n’est pas chose facile que d’exécuter froidement la loi ! Alors, on chercha à savoir de quoi cet homme était coupable. Le midrash répond que c’était d’avoir enfreint le shabbath befarhéssia, de manière publique. N’allez surtout pas croire qu’il y ait ici une quelconque hypocrisie qui consisterait à n’envisager une faute comme réelle que pour autant qu’elle été découverte par autrui ! Non, ce que les rabbins veulent dénoncer dans une faute commise befarhéssia, c’est son caractère provocateur et incitateur. Interrogeons-nous en effet au sujet des commandements qui n’engagent que nous-mêmes, comme la kashrouth ou le shabbath. Effectivement, lorsque nous n’observons pas ces commandements, nous ne lésons personne; de même que lorsque nous les observons, nous ne faisons de bien à personne. L’application ou la transgression de ces commandements est une affaire entre Dieu et nous, entre notre conscience et nous-mêmes. Ceci ne signifie pas que nous soyons libres d’afficher publiquement un mépris vis-à-vis d’eux, encore moins de les transgresser. Notre responsabilité est engagée dans notre attitude en public ou dans notre enseignement. Déjà, les rabbins des « Pirké Avoth » mettaient en garde les sages sur les propos qu’ils pouvaient tenir en public, car leurs paroles peuvent être diversement interprétées. Si une personne, surtout si elle exerce des responsabilités – que ce soit une fonction publique ou simplement d’éducation privée ou publique -, enfreint devant tout le monde certains commandements et qu’elle ne s’en explique pas, ou qu’elle le fasse par légèreté, elle lèse ceux qui la voient, en cela qu’elle les prive du choix d’observer ou de ne pas observer les commandements, puisque sa notoriété, ou son influence font qu’on déduira nécessairement que si cette personne agit ainsi, c’est que c’est bien. Pensons à l’exemple tragique du vieil Eléazar qui, sous Antiochus IV, fut contraint de consommer publiquement des viandes interdites par la loi. Il dit en substance : manger ces viandes sauverait ma vie, mais que serait la vie d’un vieillard en face de la terrible leçon que les jeunes tireraient de mon adjuration publique ? Il préféra en conséquence le martyre plutôt que cette transgression befarhéssia, en public. – Je crois qu’il y a lieu de réfléchir particulièrement à cette question, pour nous Juifs libéraux, de notre attitude et de notre enseignement publics concernant les commandements individuels pour lesquels toute prise de position radicale et définitive risquerait d’avoir des conséquences imprévisibles. C’est un ramasseur de bois d’il y a 3.000 ans qui nous le rappelle. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous nous refuserons toujours à ce qui nous est parfois demandé, à savoir la rédaction d’une espèce de Shoulhane Aroukh libéral. Il suffit de voir le tort qu’a pu causer au judaïsme le premier Shoulhane Aroukh pour ne pas être tenté d’en produire un second !

Mais, peut-être que la faute du mekoshesh étsim (ramasseur de bois) de notre parasha est moins d’avoir enfreint une règle du shabbath que d’avoir, par-là, prouvé son manque de confiance en Dieu. Car, en effet, qu’est-ce que le repos shabbatique, sinon la marque, de la part de l’homme qui s’y soumet, et qui, de cette façon, interrompt son activité professionnelle et donc son gagne-pain, d’une immense confiance en Dieu ? Bien sûr, de nos jours, nous ne craignons plus, en observant le repos hebdomadaire, de ne pas toucher notre salaire. Nous sommes dans une société qui, sous l’influence des lois de la Bible, assure à chacun la possibilité de se reposer sans avoir à s’inquiéter du lendemain. Mais, à l’époque où les lois de la Torah furent dictées, l’homme pouvait se demander si, en interrompant son travail quotidien, il ne remettait pas en cause son statut. Remarquons d’ailleurs que, par avidité et ambition, il arrive bien souvent de nos jours que certains rognent sur ce repos hebdomadaire et craignent, en l’observant totalement, d’être dépassés par la concurrence… Quant à notre ramasseur de bois de l’époque de Moïse, son manque de confiance en Dieu survenait après l’épisode des explorateurs et risquait de renforcer encore le découragement et la tentation d’abandon des Israélites, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles sa punition fut si sévère. Passer outre sur sa transgression eût encore renforcé le sentiment d’insécurité et de méfiance des rescapés d’Egypte qui venaient d’être condamnés à ne pas entrer dans le pays.

Un midrash raconte que Moïse, voulant excuser le ramasseur de bois auprès de Dieu, Lui dit : tous les jours de la semaine, cet homme était « protégé » de tout désir de mal agir par le port des tefiline (ordonné précédemment), mais le shabbath, ne les portant pas, voilà qu’il a cédé et a péché ! Dieu lui répondit : tu as raison, donc ordonne aux enfants d’Israël de porter des franges aux quatre coins de leurs vêtements, en permanence, y compris le shabbath et les jours de fête. De la sorte, ils se souviendront toujours de Mes commandements et les observeront. Le ramasseur de bois fut quand même mis à mort pour l’exemple, mais sa mort nous valut le paragraphe suivant de la Torah, qui clôture cette parasha, celui sur les tsitsith (franges aux coins du vêtement) ! Evidemment, dire que les tsitsith « protègent » contre la transgression des commandements serait tenir un langage qu’emploient certains groupes très actifs de Juifs « ultra ». Mais nous pouvons percevoir la portée de certaines pratiques du judaïsme, de presque toutes les pratiques. Elles sont moins des fins en elles-mêmes que des moyens d’exercer sa vigilance à l’observance de commandements moraux et spirituels. Les tsitsith, les tefiline ou la mezouza ne sont pas des amulettes, mais des rappels, des repères. Ainsi en est-il pour la plupart des gestes que nous accomplissons, des fêtes que nous célébrons, qui n’ont d’autre signification que de nous donner des orientations pour notre action future en nous rappelant les enseignements du passé. Lorsque nous observons ces pratiques ou ces fêtes, nous nous trouvons au point de rencontre entre le passé et le futur, nous assumons une continuité dans l’histoire des rapports entre Dieu et l’homme. Lorsque nous rompons cette continuité par des infractions graves et significatives à la tradition, nous mettons en danger le devenir spirituel de l’homme. C’est ce qui explique la punition sévère du ramasseur de bois ; punition qui n’est pas pour son geste, somme toute banal, mais pour les conséquences qu’il risquait d’entraîner pour les Israélites dans leur ensemble.

Il était capital pour eux, tout de suite après l’épisode des explorateurs, et alors qu’ils n’étaient pas encore dans leur pays, qu’ils acceptent la grande leçon du shabbath, leçon de confiance en Dieu et donc en l’avenir. En contrevenant à ce principe, le ramasseur de bois mettait en danger la collectivité. Pensons-y souvent dans les choix que nous faisons et demandons-nous toujours s’ils sont pour le bien de tous. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 6 juin 1980 – et envoyé à un groupe d’amis le 10 juin 2015

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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