Parasha Shemoth – Exode 1:1 à 6:1

Moïse sauvé des eaux

Moïse sauvé des eaux

 

L’esclavage d’Egypte: un plaidoyer contre le racisme

       « Tu n’opprimeras pas l’étranger, car vous savez vous aussi la vie de l’étranger, puisque vous avez été des étrangers au pays d’Egypte » (Exode 23:9). Cette injonction qui s’adresse à Israël, est contenue dans les lois prescrites au Sinaï. Elle affirme l’impossibilité pour les Israélites de jamais se livrer au racisme xénophobe, et cela à cause de leur propre expérience égyptienne. Elle ordonne à jamais à tous les hommes qui se réclament, directement ou indirectement, de la Bible de ne pas se comporter envers l’étranger comme l’Egypte s’est comportée envers Israël à l’époque du Pharaon. Ce commandement élève le récit de l’esclavage d’Egypte, tel qu’il nous est livré dans la parasha Shemoth que nous lisons cette semaine, au niveau d’un archétype pour toutes les sortes d’esclavage que l’homme peut imposer à l’homme. A ce titre, il est essentiel d’écouter ce que nous en dit notre tradition.

       Le premier chapitre nous indique qu’après la mort de Joseph et de ses frères, les fils d’Israël s’accrurent de façon importante. Pour désigner cet accroissement, il emploie quatre verbes différents : parou, vayishretsou, vayirebou, vaya’atsemou, et les fait suivre de l’expression meod meod , littéralement « beaucoup, beaucoup », puis enfin de la constatation : vatimalé haaretz otam, « le pays fut rempli d’eux », de leur présence. On assiste là à une surenchère de vocabulaire qui correspond bien à ce que disent ou ressentent les habitants d’un pays devant une minorité étrangère. Les verbes parou et vayirebou qui signifient strictement l’accroissement démographique auraient amplement suffi à décrire le phénomène. S’y ajoutent deux verbes très orientés. Vayisheretsou vient de la racine sharatz qui désigne les êtres rampants, les insectes ; autant dire la vermine ! Le midrash ne s’y est pas trompé qui fait remarquer lasheratsim ate medamé otam, « tu les compares à des insectes ! » De fait, l’indigène d’un pays n’a-t-il pas trop souvent tendance à déprécier les groupes d’étrangers en utilisant pour désigner leur nombre des expressions appartenant davantage au règne animal qu’au genre humain ? Quant au second verbe superflu vaya’atsemou, il signifie « devinrent puissants », comme si la condition de ces étrangers pouvait représenter une puissance quelconque pour la grande Egypte. Mais, là aussi, c’est un phénomène bien connu qu’on tend à représenter celui qui n’est pas comme nous comme un danger pour notre existence physique, fût-il misérable, démuni, faible, sans protection. Et, comme si ce n’était pas assez que d’employer ce débordement de verbes, le texte ajoute meod meod « beaucoup, beaucoup ». « Le pays était rempli d’eux » : ah ! oui, la voilà bien l’affirmation raciste la plus familière : « Ils » sont partout. Y a-t-il 1% de Juifs dans un pays, ils  sont partout. Y a-t-il quelques dizaines de milliers de noirs, quelques centaines de milliers d’Arabes, des Espagnols ou des Portugais, on ne voit qu’eux dans un pays de 55 millions d’habitants. Même si ces hommes sont entassés dans des bidonvilles, loin des résidences des autochtones. De fait, le midrash dit : « les théâtres et les cirques étaient remplis par eux ». C’est là que le bât blesse : qu’ils travaillent, passe encore, nais qu’ils n’envahissent pas nos lieux de culture ou de plaisir ; qu’ils aient la décence de se tenir à l’écart de nos loisirs ! On accepte l’étranger tant qu’il contribue à l’essor du pays, on le rejette s’il prétend s’insérer dans la société. C’est la notion même de l’esclavage, quel que soit le nom qu’on lui donne.

       Et comment en user envers l’étranger pour l’amener à l’asservissement ? Soit par la brutalité, soit par l’hypocrisie. Les deux procédés furent employés par l’Egypte, si l’on en croit le midrash. Vaya’avidou Mitsraïm ète bené Yisraël befarekh, les Egyptiens asservirent les enfants d’Israël avec rigueur. Befarekh peut signifier biferikha, avec rigueur, avec brutalité, mais aussi, si on le décompose en deux mots distincts : befé-rakh, avec une bouche tendre, avec de bonnes paroles. De même que le Pharaon convainquit Israël d’augmenter son effort lors de la construction des villes de Piteom et de Ramsès, puis ensuite lui imposa comme nouveau rythme de travail celui de journées exceptionnelles, de même convainc-t-on de malheureux journaliers d’accepter leur condition, surtout en la comparant à celle qui serait la leur dans leur pays d’origine, jamais avec celle des travailleurs autochtones. Avec pourtant le bonheur en moins.

       Et malgré cette soumission, malgré les services rendus, peut-être à cause d’eux, l’étranger est ressenti comme une écharde, un corps extérieur. Hayou be’énéhem domim kekotsim, « ils étaient à leurs yeux comme des dards, des piquants », c’est ainsi que décrit la situation, le midrash, jouant sur le mot vayakoutsou. « Alors, on leur imposa des chefs de corvée pour les accab1er sous leurs charges » (Ex. 1:1l). « Les » accabler, non, l’accabler. De qui s’agit-il ? Du peuple d’Israël?  Non, répond le midrash, de Pharaon. Eh ! oui, toute cette servitude, ce n’était pas le peuple qui en souffrait, c’était le Pharaon. Oh! non pas qu’il partageât leur douleur, leur misère, mais sans doute que cette présence d’hommes qui souffraient de son fait, devant ses yeux, était gênante au point qu’il préférât se priver de main-d’œuvre en exterminant les enfants mâles, plutôt que de continuer de supporter ce témoignage accablant. Il semble d’ailleurs que Pharaon se soit un peu fait « tirer l’oreille » par ses conseillers avant d’en arriver là. En effet, le midrash dit que ceux-ci le destituèrent pendant trois mois, et que ce n’est que lorsqu’il se vit impuissant qu’il leur dit : j’obéirai à tout ce que vous me demanderez. Transposés à notre époque, ces faits nous avertissent de deux choses. La première, c’est la façon dont on peut transformer les victimes en accusés. Ce sont elles qui souffrent, et ce sont leurs bourreaux qui en ressentent la gêne ! Il est tellement plus simple d’inverser les rôles et de dire : votre souffrance nous gêne, partez ou continuez de souffrir sans ostentation. Vous êtes pour nous un kotz un corps étranger. Vous supporter nous est pénible ; donc nous vous maltraiterons jusqu’à que vous partiez. La deuxième chose, c’est la puissance de certains groupes politiques. De même que, selon le midrash, Pharaon dut se plier aux pressions de certains de ses conseillers pour se maintenir au pouvoir, de même on peut imaginer, même dans un pays libre et libéral, que certaines factions extrémistes et racistes puissent obtenir gain de cause en ce qui concerne les Juifs, la main-d’œuvre étrangère ou toute autre minorité. Il est vrai que des dirigeants politiques honnêtes et ne craignant pas de perdre le pouvoir ne se laisseraient pas intimider, mais il est également vrai que ces dirigeants n’existent pratiquement pas. Aujourd’hui, plus que jamais, le racisme sous toutes ses formes menace la société la plus libérale ou la plus avancée, à cause des mécanismes de la politique qui n’ont guère changé depuis l’époque du Pharaon.

        A tous les responsables politiques qui, lorsqu’ils n’encouragent pas l’arbitraire, le totalitarisme, le tolèrent, il faudrait dire : ATTENTION ! Attention, ce que vous construisez de la sorte, au prix de la souffrance de millions d’êtres humains, ne se maintiendra pas, et vous aussi périrez. Méditez la leçon de l’Egypte ! Que fit construire Pharaon aux Hébreux ? Des villes de dépôts, en hébreu aré miskenoth. Pourquoi, interroge le midrash, les appelle-t-on ainsi ? Shémesakenoth ète ba’a1éhène, parce qu’elles mettent en danger leurs maîtres. Shémemaskenoth ète ba’aléhène, parce qu’elles appauvrissent leurs maîtres. Oui, ces villes bâties sur la souffrance de l’homme, pour soi-disant témoigner de la puissance de ceux qui les ont fait bâtir, mettent en danger la civilisation et, à terme, appauvrissent ceux qui les ont commandées, Piteome et Ramsès, pi-tehom – seuil de l’abîme – et rossem – écrasement -, c’est ainsi que le midrash comprend l’étymologie de ces deux noms de villes que Pharaon fit construire aux Israélites. De fait, où sont-elles aujourd’hui ? Où est la splendeur de l’Egypte ? Oui, il nous faut dire cela aux bâtisseurs d’empires financiers d’aujourd’hui. Cette richesse, ce bien-être que vous vous procurez au prix de l’exploitation d’une main-d’œuvre bon-marché et soumise, mais HUMAINE, vous les perdrez et vous vous perdrez avec. Votre niveau de vie ne témoigne pas de votre intelligence, de votre bonté, de votre réussite, mais au contraire de votre méchanceté, de votre refus d’écouter la souffrance, de votre égoïsme. Vous pouvez toujours créer une société de gens nantis, et qui peut-être vous en sont reconnaissants, mais parce que c’est à ce prix, votre nom ne subsistera pas, ou bien ce sera pour le mépris. Car, aujourd’hui, vous dites ne pas avoir connu Joseph asher lo yada ète Yossef, mais demain, vous direz lo yada’eti ète Adonaï, « je ne connais pas l’Eternel ». Parce que vous niez l’homme, vous niez Dieu. Parce que vous niez Dieu, vous vous condamnez tôt ou tard. Car on ne peut édifier quelque chose si ce n’est en respectant certaines valeurs morales. N’oubliez pas cet enseignement des Psaumes (127:1) : « Si l’Eternel ne bâtit pas la maison, c’est en vain qu’y travaillent ceux qui la bâtissent. Si l’Eternel ne garde pas la ville, c’est en vain que veille le gardien ». Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 19 janvier 1979 – et envoyé à un groupe d’amis le 18 décembre 2013

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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