Parasha Tazri’a – Lévitique 12:1 à 13:59

De l’utilisation de ce qui nous est donné par Dieu

La parasha Tazri’a que nous lisons cette semaine commence par le rappel du commandement de la circoncision des garçons au huitième ‘jour après leur naissance : וביום השמיני ימול בשר ערלתו, « Au huitième jour, il sera circoncis quant à la chair de son prépuce » (Lévitique 12:3). Cette loi, centrale dans l’Alliance entre Dieu et l’homme, observée depuis des générations par tous les Juifs, croyants ou incroyants, observants ou non-observants, à de rares exceptions près, et ce, bien qu’elle soit l’une des plus pénibles à appliquer, a pris, aux yeux de la tradition rabbinique, valeur de symbole. Symbole des rapports entre Dieu et Sa créature, qu’elle soit juive ou non. La circoncision est devenue, pour les maîtres du midrash, le prototype du rôle que Dieu assigne à l’homme au sein de Sa création.

Avant de fournir quelques exemples tirés du commentaire sur notre parasha, il est bon de rappeler quelques idées générales sur la façon dont le judaïsme envisage la fonction de l’homme dans la création divine. Les exemples ne feront que les confirmer. L’essentiel de ces idées se trouve résumé dans l’interprétation proposée pour le verset 3 du deuxième chapitre de la Genèse, qui conclut le premier récit de la création : « Dieu bénit le septième jour et le déclara saint, parce qu’en lui Il se reposa de toute Son œuvre אשר ברא אלהים לעשות,  littéralement « que Dieu avait créée pour la faire » (Genèse 2:3). Le Targoum de Yonathane Ben Ouziel, qui est plus un commentaire qu’une traduction, comprend ainsi ce passage : מכל עבדתיה דברא יהוה ועתיד למעבד, « De toute l’œuvre que Dieu avait créée, et de celle qui sera faite dans l’avenir » ; et un commentaire ultérieur le Ba’al hatourim, précise : Dieu dit à l’homme : « Jusqu’à présent, Je m’occupais Moi-même de bénir Ma création ; à partir de maintenant, c’est entre tes mains que reposeront les bénédictions ». Ce qui signifie que Dieu ayant achevé Sa création, passe le relais à Sa créature privilégiée qu’est l’homme, en lui enjoignant de parachever tout ce qui l’entoure, et le midrash de préciser : à commencer par lui-même que Dieu a volontairement créé imparfait pour qu’il se perfectionne. C’est clairement exprimer, de la part du judaïsme, que tout ce que l’homme reçoit de Dieu, il doit le transformer dans le sens
du mieux et du meilleur. De fait, il lui échoit de sanctifier la création divine en y calquant une dimension spirituelle.

A la lumière de cette explication, nous comprendrons mieux les midrashim relatifs à la parasha tazri’a que je vais maintenant vous présenter. Le premier met en scène un contradicteur romain de Rabbi Akiva, du nom de Tornotrophos. Il demanda un jour au rabbi : איזה מעשים טובים : של הקדוש ברוך הוא או של בשר ודם ? « Quelles sont les plus belles créations : celles du Saint-béni-soit-Il ou celles des hommes ? » Rabbi Akiva lui répondit : של בשר ודם נאים « Ce sont celles de l’homme ». Tornotrophos lui rétorqua : que fais-tu du ciel et de la terre ? Ne sont-ils pas beaux ? Rabbi Akiva lui répliqua : אל תאמר לי בדבר שלמעלה מן הבריאות שאין שולטין עליו « Ne me parle pas de créations qui se trouvent hors des limites de l’action humaine ». Parle-moi plutôt de choses qui se trouvent chez les hommes. Tornotrophos lui demanda alors : pourquoi vous circoncisez-vous? Rabbi Akiva lui dit : je savais que tu me poserais ce genre de questions, aussi avais-je préparé une réponse. C’est pourquoi, je t’avais devancé en déclarant que les réalisations des hommes sont plus belles que celles de Dieu ! (Autrement dit, que le fait d’être circoncis, résultat de l’action humaine, est supérieur à celui de ne pas l’être, résultat de l’action divine). Maintenant, poursuivit-il, apporte-moi des épis de blé et des gâteaux, et dis-moi ce qui est meilleur, de la création divine ou de celle de l’homme ? Tornotrophos, ne voulant pas s’avouer vaincu, questionna à nouveau : si votre Dieu désire tant que vous soyez circoncis, pourquoi ne vous fait-Il pas naître ainsi ? Rabbi Akiva lui répondit : לא נתן הקדוש ברוך הוא לישראל את המצוות אלא לצרף בהם, « Parce que le saint-béni-soit-II n’a donné aux enfants d’Israël les commandements que pour leur permettre de se purifier ».

Ce midrash nous enseigne un nombre important d’idées du judaïsme sur ce que nous recevons de Dieu et sur ce qu’Il attend de nous. Tout d’abord, que représente ce personnage imaginaire de Tornotrophos ? Peut-être pas si imaginaire que cela puisque certains voient dans son nom la contraction du Turnus Rufus, ou encore Antonin Rufus, commandant romain de l’époque des persécutions d’Hadrien. Toujours est-il qu’à son nom est associée l’épithète de « méchant ». C’est qu’il symbolise l’entendement ; nécessairement incomplet, que peut avoir l’incroyant de l’œuvre divine et de la religion. Ses questions, qui sont souvent citées dans le midrash, sont celles de l’homme à la seule vision matérialiste des choses s’adressant au mystique que fut Rabbi Akiva. Son but est de prouver l’inanité des croyances religieuses et le bon sens de ceux qui, comme ce Tornotrophos, profitaient sans mesure de l’existence, menaient une vie de luxure et de cruauté, sans aucune recherche spirituelle. – On peut s’étonner, dès lors, que Rabbi Akiva réponde à ce contradicteur : ce sont les créations de l’homme qui sont plus belles que celles de Dieu ! En fait, le rabbi avait pris soin de distinguer entre la création divine pure (tels le ciel et la terre) que l’homme ne saurait reproduire, et la transformation que l’homme fait subir à certains éléments de cette création (circoncision ; aliments). Ce que veut dire ce midrash, c’est que l’homme reçoit des « matériaux » à l’état brut que sa science ou sa spiritualité lui permettent de rendre « utilisables ». Mais, dans cet esprit, comment comprendre la circoncision ? L’homme naît physiquement et moralement perfectible. C’est à lui de prendre conscience, grâce aux commandements divins, de cette perfectibilité. A partir de cette prise de conscience, sa conduite s’ordonne tout naturellement, mais non pas sans efforts, comme en témoigne la circoncision. Cependant, Rabbi Akiva ajoute, pour mieux préciser le but des commandements divins, que leur fonction est de לצרף c’est-à-dire de purifier (dans le sens de la purification d’un métal) ceux qui les observent. En quelque sorte, les commandements nous « dégrossissent » et nous permettent ainsi la meilleure utilisation de ce que Dieu met à notre disposition dans la nature : celle qui nous élève et nous rend dignes. L’homme qui se soumet aux commandements de Dieu est par rapport à un autre homme ce qu’est le gâteau par rapport à l’épi de blé…

Un autre midrash, toujours à propos de notre parasha, imagine une apostrophe d’Israël à Dieu. « Maître du monde, lorsque Tu accordes aux idolâtres la paix, ils ne T’en savent aucun gré ; si Tu leur accordes un fils, ils ne le circoncisent pas et l’élèvent n’importe comment ; lorsqu’il grandit, ils le mènent aux temples païens et T’irritent ; si Tu leur donnes une maison, ils l’emplissent d’idoles ; lorsque Tu les nourris, ils s’en vont fréquenter les mauvais lieux de sorte qu’ils T’irritent encore par leurs paroles et par leurs actes. Mais à Israël, si Tu donnes un fils, on le circoncit à huit jours ; si c’est un aîné, on le rachète à trente jours ; lorsqu’il grandit on le mène aux maisons d’étude et de prières et il Te bénit chaque jour en ces termes : « Bénissez l’Eternel digne de louanges ! » Si Tu lui accordes une maison, il y fixe la mezouza ; lorsqu’il construit un toit il lui adjoint un parapet ; lorsque Tu lui accordes des jours heureux, il s’empresse vers les lieux de culte et d’études pour T’offrir des prières et des sacrifices ordinaires et supplémentaires ». Ce texte rabbinique qui met en opposition la conduite des idolâtres et des Israélites veut aussi nous enseigner quelque-chose. Il complète d’ailleurs le précédent. Pour l’homme juif, tout ce qui est accordé par Dieu fait l’objet d’une gratitude et d’une sanctification. La vie et la prospérité sont également réparties aux Juifs et aux non-juifs. Seulement, le Juif y discerne l’aspect spirituel grâce à sa religion qui lui met l’accent sur les vrais biens. Elle valorise ce que l’idolâtrie (prise dans son sens le plus large) méprise trop souvent : la vie, la famille, le bien-être. Pour le judaïsme, avoir des enfants, c’est un don de Dieu, c’est une bénédiction suprême parce que c’est la perpétuation de la vie ; mais pas d’une vie indifférente, neutre, non, d’une vie marquée par des étapes importantes vers l’édification d’une société juste, libre, tolérante. Aussi, chacun de ses instants doit être sanctifié. Construire une maison n’est rien si Dieu ne préside à sa construction. C’est pourquoi on y apposera une mezouza qui rappellera continuellement les devoirs de l’individu vis-à-vis de ses enfants et de son prochain. Peut-être rappellera-t-elle aussi cette mezouza, que d’autres n’ont pas de toit, pas de nourriture, pas de bien-être, pas de paix ? On y construira un parapet pour qu’elle ne soit pas cause de danger pour autrui. Ce commandement, comme tant d’autres, nous met en garde contre l’égoïsme pouvant résulter de la propriété. Et puis, si l’on a mis au monde des enfants, on se souviendra des devoirs que l’on a envers eux, et c’est pourquoi le midrash mentionne la fréquentation des maisons d’étude et de prières, dût-il en coûter des sacrifices matériels pour les parents. Ce mode de vie, en quoi est-il différent de celui de ceux que le midrash appelle les idolâtres ? En ce qu’il empêche l’homme de se glorifier des biens matériels qu’il acquiert ici-bas. Puis encore en ce qu’il invite l’homme à sanctifier sa vie, c’est-à-dire à lui donner une signification et un but. Ce dont souffrent le plus les hommes d’aujourd’hui c’est de vivre une vie entièrement désacralisée, non signifiante. On s’ingénie ici et là à faire miroiter l’appât du gain, du pouvoir ou de la jouissance, mais c’est en vain. Regardez autour de vous et voyez si les hommes ainsi conditionnés ont l’air heureux, si leur langage exprime un quelconque enthousiasme, s’ils voient une utilité à leur existence. Le judaïsme, en mettant l’accent sur le caractère perfectible de l’homme, sur son rôle de co-créateur avec Dieu, sur sa vie spirituelle, est susceptible de redonner cet élan premier que Dieu avait insufflé à Sa créature. Ses voies sont celles de l’effort matériel et intellectuel, le contraire de ce que bien trop souvent on propose aujourd’hui. Peut-être le judaïsme, qui est extraordinairement « rétro » par rapport à toutes les civilisations qu’il a croisées, est-il le plus apte à répondre aux questions de la jeunesse actuelle, celle qui se cherche à travers des organisations religieuses ou pas, des mouvements violents ou non-violents. C’est à nous de réfléchir à l’usage que nous entendons faire de ce que Dieu nous accorde, et à nous engager dans les chemins de l’étude et de la réflexion. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 2 avril 1976 – et envoyé à un groupe d’amis le 27 mars 2014.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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