Parasha Tetsavé – Exode 27:20 à 30:10

  Du rapport entre les persécutions et l’idée d’élection

       Trois midrashim sur la parasha de cette semaine relancent le débat sur la notion centrale dans le judaïsme de l’élection. Notion centrale dans notre théologie, mais aussi centrale dans les arguments des antisémites. Notion mal « digérée » par la plupart des Juifs, ce qui incite à la remettre à sa vraie place.

       Le premier verset de la parasha tetsavé dit ceci : ואתה תצוה את בני ישראל ויקחו אליך שמן זית זך כתית למאור להעלות נר תמיד « Pour toi, tu ordonneras aux enfants d’Israël de te choisir une huile pure d’olives concassées, pour le luminaire, afin d’alimenter les lampes en permanence» (Exode 27:20). Verset banal et anodin pour tout autre que les perspicaces rabbins du talmud (traité meguila) qui, à son sujet, citent un autre verset, tiré du prophète Jérémie (11: 16) : זית רענן יפה פרי תואר קרא יהוה שמך « Dieu t’avait dénommé « olivier verdoyant, remarquable par la beauté de son fruit ». Et de s’interroger : pourquoi les Israélites sont-ils comparés par Jérémie à un olivier ? » A propos de cette digression à partir du texte de la Torah, on peut se rendre compte de la liberté des rabbins qui faisaient flèche de tout bois pour exposer leurs opinions. Quoi qu’il en soit, et puisque le débat est ainsi lancé, voyons, à la suite du midrash, quelles leçons tirer de ce rapprochement de la Torah avec le prophète Jérémie. Après avoir constaté que les Israélites ont successivement été comparés à diverses sortes de fruits ou d’arbres (vigne, figue, palmier, cèdre, noix), le midrash remarque que c’est encore l’image de l’olive qui s’applique le mieux à Israël. « L’olive, tandis qu’elle se trouve encore sur l’arbre, on la marque, puis on la cueille et on la broie ; puis, dès qu’elle est broyée, on la place dans le moulin pour la moudre ; ensuite, on l’entrepose dans des sacs sur lesquels on pose de lourdes pierres ; et ce n’est qu’alors qu’elle libère son huile ». « De même pour Israël : viennent les nations de la terre qui le broient partout où il se trouve, qui le pressent, l’emprisonnent dans des chaînes où les maintiennent les sbires des rois. Et ce n’est qu’après, qu’il se repent et que le Saint-béni-soit-Il lui répond ». Ce midrash pose réellement le problème des relations entre Dieu et Israël, entre Israël et les nations. Il est normal que toute minorité opprimée cherche des consolations à son oppression. C’est ce qu’a également fait le peuple juif. Il en est ainsi arrivé à exprimer une théologie tenant compte des persécutions, mais seulement comme premier maillon d’une chaîne. Le professeur Talmon de l’Université de Jérusalem décrit ainsi le processus : « Une chaîne dont les maillons seraient constitués par l’élection, le péché, la punition, le jugement, l’expiation, et elle s’achèverait en une rédemption ultime qui s’étendrait progressivement jusqu’à embrasser l’humanité entière, et constituerait en dernière instance, le dénouement final du drame de l’histoire universelle ». Notre midrash est en prise directe avec cette vision des choses. Il affirme clairement les six premiers maillons de cette chaîne : l’élection (l’olive est marquée alors qu’elle est encore sur l’arbre), le péché (on le tire du contexte du verset de Jérémie où Dieu s’en prend vivement à celui que jadis Il avait nommé « olivier verdoyant »), la punition (la persécution des nations), le jugement, l’expiation (c’est le repentir) et enfin la rédemption (c’est la réponse de Dieu). Ce qu’il est difficile d’affirmer, à propos de ce midrash, comme d’autres concernant l’élection d’Israël, c’est si cette élection est le point de départ ou le terme du processus. C’est-à-dire, est-ce que nous pensons être l’objet de persécutions à cause de notre élection, ou bien est-ce que dans nos persécutions, nous avons puisé l’idée que nous étions élus ? Il est probable qu’il y a un peu des deux. Notre théologie officielle affirme évidemment qu’au début est l’élection, mais comment en serait-il différemment ? Mais n’est-il pas vrai aussi que tout groupe persécuté, pour peu qu’il ait en son sein des penseurs, finit par arriver à l’idée que ce sont ses persécuteurs les méchants et lui le bon ? C’est sûrement ainsi qu’on peut s’expliquer le deuxième des trois midrashim annoncés au début. Celui-ci affirme que si Israël est comparé à l’olive, c’est parce que de l’olive on tire l’huile, et que cette huile, même si on cherche à la mélanger à d’autres liquides, finit par s’en séparer et surnager ! Il ne peut être question pour Israël de se mêler aux autres nations tant que celles-ci n’auront pas admis la morale du Sinaï. C’est l’injonction de Moïse aux Israélites avant l’entrée en Canaan : לא תתחתן בם « Tu ne les épouseras pas » (Deut. 7:3). Injonction si puissante qu’elle a déterminé l’attitude des Juifs jusqu’à aujourd’hui au sens propre (mariages) comme au sens figuré (assimilation). C’est pour obéir à cette injonction que le peuple juif s’est replié sur lui-même à travers l’histoire, repli que l’histoire des persécutions n’a fait que justifier davantage, risquant, par là même de compromettre la mission découlant de son élection.

       Aujourd’hui, le Juif moderne se trouve confronté à toutes ces idées concernant son élection, c’est-à-dire son rôle dans la société non-juive en diaspora, son rôle vis-à-vis des nations en Israël. Il peut, s’il veut, concevoir les anciens textes du midrash comme des enfantillages qui ne portent pas à conséquence, expression naïve de ce que les Juifs auraient souhaité être et qu’ils n’ont jamais été. Dans ce cas, il lui faudra faire abstraction de toutes ses racines religieuses parce qu’alors il rejette en bloc tout ce qui a fait de son peuple, un peuple exceptionnel dans tous les sens du terme. Il sera bien dépourvu lorsqu’il lui faudra expliquer à ses enfants pourquoi les Juifs ont survécu à tant de persécutions et sont les seuls survivants des civilisations de l’antiquité. – Ou bien alors, le Juif moderne comprendra que ce qui est exprimé naïvement, maladroitement peut-être, dans les textes du midrash contient une réalité profonde qu’en d’autres termes il lui revient de traduire aujourd’hui. Ce n’est qu’une fois cette traduction entreprise qu’il pourra discerner en quoi consiste cette notion d’élection et comment, en pratique il peut l’intégrer dans son existence. – Il se trouve, ce Juif, à une époque où bien des choses l’interpellent : l’Etat d’Israël en proie à l’hostilité des autres Etats, au point d’apparaître comme le « Juif des nations », la communauté des Juifs d’U.R.S.S. brimée et persécutée, empêchée de quitter le pays, les diverses communautés juives en danger comme en Syrie ou en Argentine, enfin, l’antisémitisme toujours latent dans la plupart des pays de diaspora. Face à tout cela, même le plus assimilé des Juifs ne pourrait se sentir neutre parce qu’il est concerné où qu’il se trouve. Il ne lui est pas demandé de redéfinir à chaque génération
une théologie nouvelle, mais au moins de saisir, à travers toutes ces questions, les composantes de son destin et de le prendre en main. Il n’a jamais été dit que les Juifs étaient un peuple supérieur du seul fait qu’ils sont chargés d’une mission. Même l’image de l’huile qui surnage ne le suggère pas : si l’huile n’est pas pure, seuls les composants purs surnageront, les autres se mêlant aux autres liquides … Ce qu’il faut, c’est que chacun de nous prenne conscience qu’être juif ne peut pas être un fait secondaire, un genre d’accident de naissance. Quelle que soit, notre approche du problème, notre appartenance au peuple juif doit signifier quelque chose de central dans notre vie. Se contenter d’une vague participation sous forme d’une présence dans une synagogue une fois de temps à autres, d’un chèque irrégulier serait aussi peu empreint de signification que les antiques sacrifices apportés par les Israélites du temps des prophètes, et qui n’étaient qu’une façon de se dédouaner vis-à-vis d’une communauté à laquelle ils n’apportaient rien d’autre, et pour qui être Israélites ne supposait nullement un engagement moral quelconque. Lorsqu’aujourd’hui un Juif nous dit qu’il se sent très juif, bien que non pratiquant, mais parce qu’il se sent une communauté de destin avec un peuple, il ne faut pas lui jeter de ces exclusives dont les religieux ont généralement le secret. Il faut se dire au contraire qu’il est actif face à son destin, et qu’il ressent au moins un certain degré de l’ancienne élection. C’est à travers chacun de nous que cette élection passe et qu’elle agit dans le monde. C’est pourquoi nous nous devons de la définir, fût-ce à notre seule intention. Car une chose est certaine : si nous survivons, c’est comme témoins et à cause de ce rôle de témoins, il nous faut réfléchir à ce que nous transmettrons à nos enfants de ce témoignage dans nos actes, dans notre enseignement. Nous venons de célébrer Pourim où nous avons commémoré notre miraculeuse survivance physique. Il nous incombe de définir la signification de cette survivance et d’en tirer les conséquences dans notre vie. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 4 mars 1977 et envoyé à un groupe d’amis le 6 février 2014

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.