Parasha Toledoth – Genèse 25:19 à 28:9

La famine et la terre

 « Il y eut une famine dans le pays, en plus de la première famine qui avait eu lieu du temps d’Abraham, et Isaac se rendit à Guérar chez Abimélekh, roi des Philistins. L’Eternel lui apparut et dit : « Ne descends pas en Egypte ; demeure au pays que je Te dirai. Séjourne dans ce pays-ci ; Je serai avec toi et Je te bénirai. Car c’est à toi et à ta descendance que Je donnerai tous ces pays-ci et Je tiendrai le serment que J’ai fait à ton père Abraham […] Ainsi Isaac demeura à Guérar. » (Genèse, 26:1-6). Les quelques versets que je viens de vous lire font partie de la parasha Toledoth que nous lisons cette semaine. Ils nous montrent Isaac dans une situation exactement identique à celle de son père Abraham, c’est-à-dire obligé de quitter son pays pour cause de famine. Mais, cette fois-ci, nous voyons que Dieu lui enjoint de rester sur place, malgré la famine, renouvelant avec lui le pacte déjà conclu avec Abraham au sujet de la terre sur laquelle il habite. Cette différence entre les deux situations a attiré mon attention, le reste de l’expérience des deux patriarches étant identique, à savoir que tous deux ont fait passer leur femme pour leur sœur. C’est dans le midrash Rabba et dans le Talmud, traité Baba Batra, que j’ai trouvé une réponse à cette curiosité.

          Voici ce que dit le Midrash Rabba à ce sujet : « Dix famines se sont propagées dans le monde, La première au temps d’Adam (Genèse, 3:17) : « Maudite sera la terre à cause de toi ! » ; la seconde au temps de Lamekh (Genèse, 5:29) : « Il lui donna le nom de Noé, car dit -il, celui-ci nous apportera une consolation tirée du sol que l’Eternel a maudit » ; la troisième au temps d’Abraham (Genèse, 12:10) : « Il y eut une famine dans le pays et Abraham descendit en Egypte pour y séjourner » ; la quatrième au temps d’Isaac : (Genèse, 26:1) « Il y eut une famine dans le pays, en plus de la première famine qui avait eu lieu du temps d’Abraham » ; la cinquième au temps de Jacob (Genèse, 45:6) : « Voici en effet deux ans que la famine est installée dans le pays » ; la sixième au temps des Juges (Ruth, 1:1) : « Au temps des Juges, une famine survint dans le pays » ; la septième au temps de David (II Samuel, 21 : 1) : « Au temps de David, il y eut une famine pendant trois ans de suite » ; la huitième au temps d’Elie (I Rois, 17:1) : « Par l’Eternel vivant, […] il n’y aura cette année-ci ni rosée ni pluie sauf à mon commandement » ; la neuvième au temps d’Elisée (II Rois, 6:25) : « Il y eut une grande famine à Samarie et le siège fut si dur que la tête d’âne valait quatre-vingt sicles d’argent, et le quart d’oignons sauvages cinq sicles d’argent » ; la dixième mitgalguéleth ouva laolam, erre et survient au monde ; quant à la onzième, elle est pour les temps à venir (Amos, 8:11) : « Voici venir des jours, oracle de l’Eternel, où J’enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain ni une soif d’eau, mais d’entendre la parole de l’Eternel ». Ceci n’est pas la conclusion du midrash, mais je voudrais m’arrêter ici pour noter deux choses. La première concerne l’avant-dernière famine, celle dont le texte nous dit qu’elle erre à la surface du globe, qu’elle « survient au monde » de façon endémique. C’est vrai, la famine est sans doute l’un des plus vieux spectres de l’humanité. Toute l’histoire est parsemée de ce fléau. Le monde moderne lui-même n’en est pas exempt puisque malnutrition et famine règnent sur près de la moitié de la population mondiale. La seule différence, mais elle est immense, c’est que nous savons. Les moyens d’information sont si précis, si universels, si instantanés, que nous pouvons assister à la mort en direct d’êtres humains, que nous pouvons savoir à l’avance combien de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, c’est-à-dire de vivants créés à l’image et à la ressemblance de Dieu, mourront lors de la prochaine sécheresse au Sahel. Il y a un siècle, Pierre Loti écrivait : « On commence à concevoir la réalité et à pressentir l’approche de l’affreuse famine qui, avant l’arrivée aux Indes, vous semblait un fléau préhistorique, et qui n’a vraiment plus d’excuse devant l’humanité, à notre époque où les paquebots, les chemins de fer seraient là pour apporter la nourriture à ceux qui meurent de faim » (L’Inde sans les Anglais, p. 211). C’était il y a un siècle ! Aujourd’hui, les paquebots sont dix fois plus nombreux et plus rapides, les avions cent fois ; aujourd’hui, la richesse des pays nantis est incommensurablement plus élevée qu’à l’époque de Loti ; aujourd’hui, les moyens techniques pour parer à la famine sont tels que ce fléau pourrait être à jamais banni, même des régions les plus déshéritées sur le plan géographique. Mais le voulons-nous ? Est-ce une de nos priorités ? Peut-être que la réponse à ces interrogations réside dans la onzième famine dont parle le midrash, celle annoncée si joliment par le prophète Amos, la faim et la soif pour la parole de Dieu. Ce n’est que lorsque ce besoin sera réellement entré dans les consciences et lorsqu’on aura compris comment le satisfaire qu’on s’attellera pour de bon à supprimer la famine de la surface de la terre. Et, puisqu’on vient d’entendre pierre Loti parler de l’Inde, et pour ne s’en tenir qu’à cet immense pays, savons-nous vraiment quelle horrible situation règne là-bas ? Le tourisme nous fait miroiter les vieux temples et les merveilleuses forêts peuplées de tigres et d’éléphants. Il nous laisse ignorer la terrible réalité des grandes villes comme Calcutta, des millions d’hommes et de femmes dont l’espérance de vie est moitié moins importante que la nôtre, de la famine permanente qui réduit les enfants à l’état de squelettes ambulants aux ventres gonflés, au cerveau qui ne peut se développer, faute d’une alimentation de base suffisante. Le tourisme ne nous parle pas des mouroirs ni des hommes qui, pour quelques roupies, vendent leur squelette à des entreprises spécialisées qui les envoient aux quatre coins du monde, ni des femmes qui, pour donner à manger à leurs enfants, avortent et vendent leurs fétus, parfois âgés de huit mois, à des laboratoires pharmaceutiques pour la· fabrication de médicaments, ni des jeunes qui vendent leur sang tous les 15 jours jusqu’à ce que mort s’ensuive pour apporter à leur famille de quoi manger. Ce n’est qu’en ayant présents à l’esprit ces faits qu’on peut comprendre la prophétie d’Amos, celle de cette faim de la parole de Dieu, c’est-à-dire des valeurs nécessaires pour extirper du monde des fléaux qui ne sont pas des malédictions inéluctables et dont la survivance est indigne du monde civilisé.

 

          Mais, je veux maintenant revenir à la fin du midrash. Après avoir énuméré les 10 + 1 famines, il nous explique pourquoi Dieu a ordonné à Isaac de ne pas quitter son pays, de ne pas s’enfuir en Égypte. Ce qui l’amène à citer le traité de Baba Batra 90a du Talmud de Babylone. Celui-ci nous enseigne, après avoir comparé l’intensité de chacune des famines précitées, qu’on ne peut quitter son pays, ici la terre d’Israël, en cas de famine, que si cette dernière est telle que deux mesures de blé n’en sont plus qu’une (donc réduction de moitié de la récolte). Rabbi Shimeone ajoute une condition : si l’on ne trouve plus rien à acheter ; mais si l’on trouve encore à acheter, fût-ce au prix d’un séla la mesure de blé, on doit rester sur sa terre. Et il nous cite le cas d’Elimélekh, au temps des Juges, qui, ayant quitté son pays lors d’une famine, fut maudit ainsi que ses deux fils Mahlone et Ki1ione, puisqu’ils moururent tous trois.

Je vois dans la conclusion de ce midrash une double et formidable leçon. La première se déduit d’une constatation historique : pendant des siècles et des siècles, la famine et les guerres de conquête, deux phénomènes pourtant distincts, mais deux fléaux quand même, ont entraîné d’impressionnants mouvements de populations. Ce que la Torah nous raconte à propos d’Abraham, plus tard de Jacob et de ses fils, n’est, en réduction, que l’exemple de ce qui s’est produit à l’échelle de millions d’individus. Des contrées se sont désertifiées, tandis que les zones fertiles devenaient d’immenses concentrations d’ethnies différentes. J’ai l’impression (c’est une idée personnelle) que, de même qu’aux yeux de certains, le sacrifice d’Isaac veut nous enseigner, enseigner à l’humanité, l’arrêt des sacrifices humains, lui dire qu’un Dieu d’amour ne peut désirer la mort de Ses créatures, de même, l’ordre donné à Isaac lors d’une famine, de ne pas quitter son pays est le signal pour les hommes de ne plus, désormais, migrer en fonction des catastrophes naturelles. C’est une espèce d’injonction de vivre là où l’on est né, d’assumer les rigueurs de telle ou telle contrée, mais aussi d’en percer la beauté. Car, n’oublions pas que l’ordre divin de rester dans le pays, s’assortit de la bénédiction matérielle et spirituelle réservée à Isaac et à sa descendance après lui. Ce midrash vient, en quelque sorte, nous dire : chaque terre est la terre d’une alliance ; chaque terre est la terre d’une promesse; chaque terre est la terre d’une bénédiction. A la fatalité et au fatalisme attachés aux fléaux physiques ou humains, il vient nous opposer la dynamique de l’amour de la terre. Il est vrai que le judaïsme glorifie aussi l’état d’ « hébreu », c’est-à-dire d’errant. Mais c’est moins sur le plan de la géographie que sur celui de l’esprit, exaltant une sorte de mobilité intellectuelle et morale permettant de faire face à toutes les situations, d’être prêts à tous les efforts en vue d’un progrès de l’humanité. Notre texte lui-même exprime cette dualité amour de la terre / migration spirituelle, puisque, comme nous le font remarquer les commentateurs, deux verbes distincts sont employés dans l’ordre de Dieu à Isaac : shekhone, qui signifie « habite ; établis-toi », et gour qui désigne l’installation temporaire, la condition du guer, de l’étranger. C’est, en fait, en choisissant notre chemin entre ces deux attitudes, tentations opposées et complémentaires, que nous répondons le mieux à l’attente de Dieu pour chacun d’entre nous. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 20 novembre 1987 – et envoyé à un groupe d’amis le 30 octobre 2013

 

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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