Parasha Tsav – Lévitique, 6:1 à 8:36.

L’homme, un instrument brisé

Le problème que posent les textes concernant les sacrifices, que nous lisons pendant quelques semaines, est celui de découvrir une signification à des actes que nous ne pratiquons plus depuis longtemps, et dont beaucoup pensent que nous ne les pratiquerons plus jamais. Un principe talmudique veut que l’évocation et l’étude d’un commandement qu’il n’est plus possible d’accomplir à cause de certaines circonstances aient la même valeur que la pratique de ce commandement. C’est ainsi que, lors de l’office du Moussaf de Shabbath, la liturgie traditionnelle demande à Dieu d’agréer nos prières évoquant le sacrifice supplémentaire de ce jour comme si nous avions réellement offert une bête sur l’autel du Temple de Jérusalem. Ainsi, la présence d’un os d’agneau grillé sur le plateau du séder nous rappelle-t-elle l’antique sacrifice et nous libère-t-elle de son offrande rendue impossible par les circonstances. Encore est-il nécessaire qu’en évoquant ces rites, en lisant les passages de la Torah s’y référant, on y apporte des explications renouvelées, des explications qui tiennent compte de l’esprit religieux d’aujourd’hui et proposent une certaine adéquation entre le rite mentionné et notre sensibilité. C’est, entre autres, ce que le midrash a tenté avec succès, à une époque où le Temple était déjà détruit, mais où l’esprit qui animait, ou devait animer, ceux qui offraient à Dieu un culte sacrificiel, était encore très vivace. Ses explications sont d’autant plus intéressantes.

A propos de la parasha que nous lisons cette semaine, Tsav, il existe un texte rabbinique extrêmement profond et émouvant. Je commencerai, donc par vous le citer. « Rabbi Abba bar Youdane a fait remarquer : tout ce que le Saint-béni-soit-Il a interdit concernant les bêtes qu’on devait offrir en sacrifice, à savoir qu’elles soient aveugles, endommagées, ou atteintes de maladies de peau, Il 1e tolère chez l’homme. Il accepte de l’homme un cœur brisé, endolori. Rabbi Alexandri ajoute : si un Israélite offre un animal défectueux ou utilise des instruments en mauvais état, cela lui est imputé comme une arrogance. Mais pourtant, les « instruments » qu’utilise le Saint-béni-soit-Il sont brisés, ainsi qu’il est écrit : « L’Eternel est proche de ceux dont le cœur est brisé » (Psaume 34), ou bien encore : « L’Eternel guérit ceux dont le cœur est meurtri » (Ps. 147), et enfin : « Le sacrifice de l’Eternel, c’est un cœur brisé. Un cœur abattu et contrit, Tu ne 1e repousses pas Seigneur » (Ps. 51). Ce midrash compare l’homme à un sacrifice défectueux, à un instrument de sacrifice imparfait. En disant que Dieu prend pourtant plus de plaisir au don de sa personne, même imparfaite, qu’à toutes les offrandes, aussi délectables et de bonne constitution soient-elles, il reprend un principe essentiel du judaïsme, à savoir l’importance primordiale de la sincérité dans les actes religieux, sincérité qui conditionne celle des actes de la vie quotidienne. Mais surtout, il apparaît là un autre point très important. Le judaïsme reconnaît volontiers l’imperfection du genre humain. Des « instruments brisés », voilà ce que nous sommes, oui mais des instruments quand même ! C’est un peu le roseau de Pascal, roseau oui, mais roseau pensant. Or, de tous les instruments dont Dieu dispose dans sa création, nous sommes les instruments privilégiés. Notre supériorité consiste dans ce que nous ne nous limitons pas au rôle d’instruments, mais qu’à notre tour, nous sommes capables d’être des instrumentistes… Mais, pour accéder à cet état, il nous faut passer par une prise de conscience de la brisure que nous portons, c’est-à-dire de l’imperfection que nous représentons. Imperfection, mais non imperfectibilité ! Comme de la glaise entre les mains du potier, tels sommes-nous entre les mains de Dieu, dit le prophète. A ce rôle passif de l’homme devant son Créateur, notre pensée religieuse ajoute une certaine dynamique qui fait que nous sommes davantage qu’une glaise banale, un peu comme ‘un limon duquel peut sortir une immense récolte. La conscience de ce que Dieu a choisi pour Le servir et Le chanter celui des êtres de Sa création le plus susceptible de commettre 1e péché, parce qu’Il le connaît, doit nous donner à méditer sur la valeur de notre pensée, de notre morale et de notre action. Il est vrai que nous proclamons dans nos textes liturgiques que toutes les créatures louent l’Eternel, mais qu’est-ce que leur louange sinon le simple fait de témoigner par leur existence de la grandeur du Créateur ? Alors que l’homme est un témoin qui ne se contente pas d’exister, et d’attester ainsi de la grandeur divine, mais connaît qu’il existe, reconnaît sa place dans l’univers, perçoit tout à la fois sa grandeur et sa petitesse, son lien avec ses semblables, lien qu’il base, non sur le simple utilitarisme, mais sur l’amour.

Lorsque notre midrash affirme que Dieu affectionne ceux dont le cœur est brisé, il ne fait pas une profession de foi masochiste, mais la constatation que l’amour que Dieu porte à Sa créature, et l’amour que celle-ci Lui rend, sont fondés sur la prise de conscience par l’homme de ses erreurs, la modestie qu’elles doivent lui apporter, et surtout l’élan qu’elles doivent susciter chez lui pour s’en arracher et les fuir partout où elles se rencontrent. L’état de l’homme au cœur endolori ne doit pas être considéré comme un état définitif, mais seulement comme un état nécessaire dans lequel on ne saurait se complaire et dont on doit tout mettre en œuvre pour s’en sortir. Mais, cela posé, il reste que cette découverte de notre imperfection a plus de valeur aux yeux des prophètes et du psalmiste que tous les sacrifices que nous pourrions présenter au Temple. Un autre midrash dit que le plus beau sacrifice qu’un homme puisse offrir est celui de son mauvais penchant. Il cite le cas de Akhan, cet homme de la tribu de Juda qui avait dissimulé, lors de la prise de Jéricho, quelques pièces de butin, alors qu’il avait été ordonné de tout détruire. Il s’en confessa à Josué, et cette confession est décrite comme 1e meilleur sacrifice que cet homme eut pu faire à Dieu en expiation de sa faute. Une échelle des valeurs est donc proposée par notre tradition qui, sans condamner certaines formes mineures ou qui nous semblent primaires du culte, prône d’autres formes jugées supérieures et qui conviennent mieux à l’idéal que nous nous forgeons de 1’image de Dieu et de Sa création, En fait, en agissant ainsi, elle fait preuve d’une très grande tolérance dont nous devons tâcher de prendre exemple. Il ne nous appartient pas de rejeter telle ou telle pratique parce qu’elle ne nous paraît plus adaptée à notre époque. Il nous faut nous dire qu’elle est encore utile pour certains hommes dont 1e niveau intellectuel ou moral ne leur permet pas encore de s’en passer. Mais à l’inverse, nous n’avons pas 1e droit non plus de tolérer que ces pratiques soient accomplies dans un esprit superstitieux parce que basées sur une ignorance inexcusable. C’est un symbole que demain matin, lors de la lecture de la Torah instituant toutes sortes de sacrifices, nous ajoutions la lecture d’un passage du prophète Jérémie condamnant formellement ces pratiques, comme non demandées par Dieu. En vérité, c’est bien plus l’esprit dans lequel étaient offerts les sacrifices que les sacrifices eux-mêmes que le prophète condamne. Ainsi, à chaque génération, peuvent exister parallèlement, et même coexister, diverses formes du culte. Elles se justifient toutes, à condition qu’elles relèvent de 1a même sincérité, et surtout de la même prise de conscience de notre situation au sein de la nature, de notre condition d’hommes à la fois instruments et instrumentistes, à la fois insignifiants et tout-puissants, et combien solidaires les uns des autres ! Si, en effet, 1es pratiques religieuses que nous observons, quelles qu’elles soient, nombreuses ou pas, régulières ou éloignées, ne devaient pas nous permettre de nous rapprocher des autres hommes, mieux vaudrait n’en pas suivre du tout. Comme les sacrifices à l’époque de Moïse, dont le but et l’étymologie même du mot korbane (proche) était d’unir le peuple autour d’un même culte, il faut que notre vie religieuse ait cette fonction primordiale de nous mettre à l’unisson de notre prochain, de pénétrer sa sensibilité et de 1e comprendre. Quel que soit notre choix, quelle que soit notre position à cet égard, il nous faut faire en sorte que l’instrument brisé qu’accepte d’utiliser Dieu de préférence à toute autre créature, que l’homme conserve ou retrouve sa place noble dans la nature et refuse de sacrifier à l’inutile, à l’absurde, à l’immoralité. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 23 mars 1973 – et adressé à un groupe d’amis le 12 mars 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.