Parasha Vaéra (Exode 6:2 à 9:35) 1977-2018.

Israël sortira-t-il d’Égypte ?

Nous avons commencé depuis la semaine dernière le récit le plus poignant de la Torah, celui de la servitude et de la sortie d’Egypte. Ce texte nous est terriblement proche parce que nous savons combien les circonstances qu’il décrit n’ont pas été exceptionnelles dans notre histoire, comment elles se sont reproduites et qu’elles risquent de se renouveler à tout instant. Aussi est-ce avec une attention particulière qu’il convient de le relire si nous voulons tirer de l’étude ininterrompue du Livre des Livres un enseignement pour notre vie et celle de notre peuple.

Or, que lisons-nous dès les premiers versets de cette parasha Vaéra ? « Elohim parla à Moïse et lui dit : je suis Adonaï ! Je suis apparu à Abraham, à, Isaac et à Jacob comme El Shaddaï, mais mon nom d’Adonaï ne leur a pas été connu ». (Ex. 6,2-3) Elohim, El Shaddaï, Adonaï, pour un lecteur profane ces distinctions pourraient paraître un peu académiques. En fait, si l’on suit les commentateurs, elles correspondent à une réalité nouvelle. Le nom de El shaddaï connu par Abraham, Isaac et Jacob, était celui de la promesse, promesse de la postérité et de la terre. Le nom d’Adonaï sera celui de la réalisation. Laquelle réalisation nécessite un changement radical du cours de 1’histoire par Dieu. Comme le dit Rambane, Dieu sera amené à partir de maintenant לברא להם חדשות בשינוי תולדות « à mettre en œuvre pour eux (Israël) des choses complètement nouvelles par la modification de l’histoire ». Plus loin, n’est-il pas précisé : וגאלתי אתכם בזרוע נטויה ובשפטים גדולים, « Je vous sauverai par une main étendue et des prodiges considérables » ? (Exode 6,6) Qu’on ne s’y trompe pas, la délivrance d’Israël n’a jamais appartenu au domaine du naturel, mais bien du miraculeux. Ce n’est par aucun des moyens habituellement employés par les civilisations pour se maintenir qu’Israël a survécu. C’est par le déploiement de forces exceptionnelles que Dieu lui a insufflées. La délivrance est donc bien quelque chose d’extraordinaire pour notre peuple. Encore faut-il que les Juifs en aient conscience, une conscience à la mesure de cette délivrance et l’acceptent pour y coopérer. C’est pourquoi il est intéressant de lire la suite du texte biblique et la description de la délivrance en cinq étapes proposée par Dieu à Moïse pour qu’il en fasse part aux Israélites. 1° והוצאתי אתכם מתחת סבלות מצרים, « Je vous ferai sortir des charges de l’Egypte » ; 2° והצלתי אתכם מעבודתם, « Je vous sauverai de leur servitude » ; 3° וגאלתי אתכם בזרוע נטויה ובשפטים גדולים, « Je vous délivrerai par une main étendue et des châtiments considérables » ; 4° ולקחתי אתכם לי לעם, « Je vous prendrai comme peuple pour moi » ;             5° והבאתי אתכם אל הארץ, « Je vous amènerai vers la terre ». L’on voit bien que pour parvenir aux deux dernières étapes – être le peuple de Dieu et vivre sur la terre d’Israël – il aura fallu préalablement se libérer de toutes les formes de servitude et reconnaître la « main étendue » de Dieu.

Si je me suis livré pour vous à ce long préambule, c’est pour essayer de vous expliquer qu’à des situations exceptionnelles, le peuple juif se doit de répondre par des attitudes, exceptionnelles. Nous ne sommes plus au temps de El Shaddaï tel que l’interprète Rambane, c’est-à-dire le Dieu des promesses, mais au temps de Adonaï, le Dieu de la réalisation. Notre génération a vécu Auschwitz et la création de l’Etat d’Israël. Si, face à ces deux événements sans précédent, chacun dans son domaine, le peuple juif ne répond pas par un comportement adéquat, s’il laisse sans leçons ces deux interpellations, alors son histoire s’achèvera là. Si, au contraire, il les comprend et les intègre dans son existence, il ouvrira sans doute, une ère pré-messianique pour tous les hommes.

Sur le plan de l’étude du judaïsme, du renouveau des pratiques, il semble bien que les Juifs aient accompli depuis un certain nombre d’années un effort à la hauteur de ce que l’histoire leur demandait. Comment ne pas témoigner de cette exigence de nos jeunes pour une étude de plus en plus poussée, qu’il s’agisse de l’hébreu, des textes traditionnels, de l’histoire, de la pensée ? Comment ne pas constater que des familles qui avaient presque tout abandonné se sont remises à un minimum de pratiques, cherchent à comprendre et apprendre ? – Mais encore faut-il que cette prise de conscience soit saisie par les responsables religieux et communautaires, canalisée vers une action concrète dans l’affirmation de l’identité juive. Il ne faut pas suivre mais précéder cette tendance. Or, actuellement, sans vouloir dramatiser plus qu’il n’est raisonnable la situation, on peut affirmer que le peuple juif et l’Etat d’Israël courent un certain danger. La crise économique dans laquelle se trouve plongé le monde, les besoins énergétiques commandent aux nations de pratiquer une politique défavorable à Israël, et ce, quel que soit leur régime. De surcroît, les échecs évidents du socialisme soviétique lui dictent une attitude antisémite, indépendamment de sa politique pro-arabe. Enfin, de nombreuses communautés à travers le monde sont en grave danger, qu’il s’agisse de l’Amérique du Sud ou des pays arabes. Face à tout cela, il n’y a que quinze millions de Juifs pour lutter, dont trois millions en URSS privés de tous leurs droits. L’attitude des Juifs des grandes communautés européennes et américaines doit être dès lors extrêmement vigilante. Elles ne peuvent, sous peine d’extinction à plus ou moins long terme, jouer la politique de l’autruche. Elles doivent s’affirmer avec véhémence et ne pas se laisser bercer de l’illusion qu’elles ne sont pas concernées par ce qui arrive à nos frères partout dans le monde. On nous dit dans la Torah que les Israélites n’écoutèrent pas Moïse « par courte vue et du fait de la dure servitude », מקוצר רוח ומעבודה קשה. Est-ce que, nous aussi, nous nous laisserons absorber par nos intérêts particuliers et par notre asservissement à une certaine forme de société au point de rester sourds et aveugles à ce qui atteint nos frères ? C’est pourtant bien ce que laisserait penser notre inertie dans beaucoup de domaines. Nous ne voyons pas, par exemple, que la communauté juive de France se mobilise sérieusement contre le renouveau d’attentats antisémites provenant d’organisations d’extrême-droite. Pourquoi un service n’est-il pas créé, à l’échelon national, qui collecterait toutes les informations à ce sujet, les publierait largement, appellerait la communauté à s’organiser pour faire face à cet antisémitisme renaissant ? Pourquoi ne pas chercher à influencer les députés juifs, les élus juifs en général, quel que soit
leur bord politique, à évoquer auprès du gouvernement les problèmes qui affectent la communauté et Israël ? Nous n’avons pas vu, à l’occasion de l’affaire Abou Daoud – qui pourtant s’est déroulée en France – que les instances communautaires aient envisagé une réaction cinglante à la politique résolument anti-israélienne du gouvernement, comme ce fut le cas, dès le lendemain, aux Etats-Unis, au Canada, en Angleterre, en Israël. Au lieu de cela on organise, quinze jours plus tard, une manifestation dans une salle fermée où trois mille, peut-être cinq mille personnes convaincues viendront écouter quelques orateurs de talent se tailler un succès facile en lançant des slogans proches au cœur des participants. Au lieu de cela, on boycotte officiellement une manifestation publique, celle de lundi dernier, réduite à la participation de quelques organisations marginales et qui, malgré cela, réunissait quelque trois
mille personnes, à 90% des jeunes. Ces jeunes, et leurs aînés, je les ai vus et entendus. Ils ne comprennent pas l’immobilisme des instances nationales devant l’urgence de la situation. Le temps n’est plus pour se taire, pour être bien polis, bien propres, et tendre le dos à l’adversité. Nous pourrions poser la question, avec Moïse (dans notre parasha) : הן בני ישראל לא שמעו אלי ואיך ישמעני פרעה, « Voilà que les fils d’Israël ne m’ont pas écouté ; comment Pharaon m’écouterait-il ? ». Si ce n’est pas les Juifs qui écoutent et qui agissent qu’attendrions-nous des gouvernements non-juifs ? Si nous ne sommes pas convaincus, comment convaincrons-nous ? Sachons-le bien : Dieu ne pouvait faire sortir les Hébreux d’Egypte contre leur gré, et nous savons que beaucoup sont restés et ont disparu, tués ou assimilés par les Egyptiens. De même, Dieu ne pourra nous sauver contre notre gré. Si nous choisissons l’Egypte, disons-le bien haut et bien clair. Si nous choisissons Moïse et l’insécurité qu’il proposait, le désert et les batailles, nous saurons qu’au bout il y a le Sinaï et la révélation, Canaan et ses promesses. – Nous sommes installés dans un certain confort physique et moral. Il est difficile d’accepter d’en sortir, la Bible en témoigne. Mais, c’est à nous de choisir quel type d’existence nous voulons pour nous et pour nos enfants. Nous devrions nous poser la question que Mardochée posa à Esther, parvenue au faite des honneurs mais insensible au danger encouru par ses frères : qui sait si Dieu ne nous a pas fait prospérer et atteindre un certain niveau social pour nous donner l’occasion d’agir en faveur de nos frères juifs dans le monde entier ? Aujourd’hui, nous vivons bien douillettement en Europe et aux Etats-Unis ; n’avons-nous pas le devoir de prendre en charge nos frères de par le monde ? Si nous ne sommes pas de véritables militants de Dieu et du judaïsme, nous ne méritons pas d’être Son peuple, nous nions notre mission. Puissions-nous au contraire mériter la délivrance décrite dans notre parasha et la transmettre à l’humanité par notre engagement permanent à tous les niveaux : de l’étude et des pratiques, de l’action et du militantisme. Nombreuses sont les occasions d’affirmer cet engagement total. Ne les laissons plus passer. Même si les circonstances semblent identiques, notre histoire se renouvelle et progresse. C’est le sens qu’il faut donner au mot hébreu תולדות (histoire) qui vient de la racine « engendrer ». Nous nous devons d’engendrer le lendemain, un lendemain d’espoir, et pour cela d’être au moins à la hauteur de ceux qui nous ont précédés, qui ont vécu et sont morts pour une certaine idée de l’homme. A nous de la porter bien haut, cette idée, et d’y apporter notre contribution ardente. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 21 janvier 1977.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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