Parasha Vaéra – Exode 6:2 à 9:35

Les magiciens de Pharaon et le « doigt de Dieu »

        Qui fut le Pharaon que connut Moise, historiquement parlant ? Quel homme fut-il réellement ? Pourquoi s’obstina-t-il à ne pas laisser sortir le peuple hébreu malgré les nombreuses démarches de Moïse et d’Aaron, malgré les objurgations de ses conseillers ? Autant de questions en forme d’énigmes auxquelles nos commentateurs apportent des réponses diverses selon leur tempérament. Mais il n’est pas que Pharaon qui les laisse perplexes : le comportement des courtisans et des magiciens du souverain n’est pas moins surprenant. Tantôt ils dissuadent Pharaon de poursuivre son entêtement, tantôt ils lui font valoir que l’Egypte est perdue, tantôt enfin comme dans la parasha Vaéra que nous lisons cette semaine, ils voient dans les plaies qui atteignent l’Egypte, et qu’ils ne peuvent ni reproduire ni interrompre, אצבע אלהים « le doigt de Dieu » ! Curieux langage pour des magiciens idolâtres !

       C’est à propos de ce dernier point que nous allons suivre ce soir les commentaires contradictoires d’Abraham Ibn Ezra et de Rabbi Moshé ben Nahmane, dit Rambane. Contradictoires, ils le sont sur certains aspects ; mais ils ont en commun d’essayer de comprendre comment des hommes dont la profession est si antinomique d’une démarche religieuse authentique ont pu apercevoir la marque divine dans le surgissement des plaies contre l’Egypte.

       Il faut d’abord situer le verset qu’Ibn Ezra et Rambane vont commenter  (Exode, 8:15). Un signe et deux plaies se sont déjà produits. Il y a d’abord eu le bâton d’Aaron changé en serpent ; puis les deux premières des dix plaies : le sang et les grenouilles. C’est lors de la troisième plaie, celle des moustiques, que les magiciens reconnaissent soudain le « doigt de Dieu ». Que s’est-il donc passé de nouveau ? Ibn Ezra l’explique ainsi : jusqu’ici, les magiciens étaient toujours arrivés à reproduire les signes exécutés par Aaron. Ici, le texte le dit clairement : (8:14) « Les magiciens essayèrent, mais en vain, par leurs artifices, de produire des moustiques ». C’est alors qu’ils se tournent vers un Pharaon furieux pour lui dire : c’est le doigt de Dieu qui est là ! Cette plaie est quelque chose d’aussi irrémédiable que la disposition des astres par rapport à la constellation de l’Egypte. C’est-à-dire qu’il s’agit de quelque chose de cosmique. « Ils dirent à Pharaon : cette plaie n’est pas venue en rapport avec la sortie des Israélites d’Egypte, רק מכת אלהים היא « Ce n’est qu’une plaie de Dieu ». Et Ibn Ezra d’ajouter : Pharaon ne niait pas Dieu ; ce qu’il refusait c’était de Le nommer du nom que lui donnait Moïse. Il avait une croyance en un créateur aux décrets arbitraires qu’il fallait accepter. Contrairement à ce qui a précédé, la plaie des moustiques est présentée par les magiciens, du fait qu’ils ne peuvent ni la reproduire ni l’endiguer, comme émanant de la fatalité divine ; sans rapport aucun avec Israël. Citant Samuel (1; 6:9), Ibn Ezra met dans la bouche des magiciens la parole des Philistins lorsqu’ils décidèrent de renvoyer l’Arche Sainte à Israël : כי  לא ידו נגעה בנו מקרה הוא היה לנו «  Ce n’est pas sa main qui nous a frappés; c’est un accident qui nous est arrivé ». Autrement dit, la plaie des moustiques est un accident, non une punition. Ibn Ezra nous fait ressortir comment ce qui aurait pu nous apparaître comme un bon mouvement de la part des magiciens dc Pharaon reconnaissant le « doigt de Dieu » dans cette nouvelle plaie et encourageant leur souverain à laisser sortir Israël, n’est finalement que le fruit de leur aveuglement. Ils refusent de considérer les moustiques comme une nouvelle étape dans le processus divin pour libérer Son peuple. Pour l’instant, ils en sont exactement au point zéro, et cela après un signe et trois plaies : les trois premiers sont considérés par eux comme des actes de magie de la part de leurs « collègues » Aaron et Moise puisqu’ils ont été capables d’en faire autant. Le quatrième n’est qu’un accident naturel envoyé par Dieu sans aucun lien avec Israël. D’ailleurs, poursuit Ibn Ezra, ce qui pouvait conforter les magiciens dans leur point de vue, c’était que les premières plaies avaient été annoncées par Moise, ce qui laissait supposer que c’est lui qui allait les produire et non pas Dieu, alors que cette plaie des moustiques ne l’a pas été, comme ne le seront plus les suivantes. A partir d’ici, Pharaon nommera Dieu du nom de Adonaï, ce qu’il n’avait pas voulu faire jusqu’ici.

       Le commentaire de Rambane commence par citer ces explications d’Ibn Ezra pour les contredire une à une. Comment, s’exclame-t-il, un accident pourrait être nommé par les magiciens le « doigt de Dieu » ? Ce n’est que lorsque la punition s’abat sur un homme ou sur un peuple qu’on peut voir le doigt de Dieu. Les choses sont en fait, à la fois plus simples et plus compliquées que ne les comprend Ibn Ezra. Il faut lire tout ce passage כפשוטו selon son sens littéral. Lorsque les magiciens ont vu qu’ils ne pouvaient pas reproduire la plaie des moustiques, ils ont dit : c’est le doigt de Dieu. C’est pourquoi Pharaon a cessé dès lors de les appeler pour chacune des plaies suivantes. Il est vrai, ajoute malicieusement Rambane, que les magiciens ont tenu à minimiser la portée du prodige de cette nouvelle plaie en parlant de « doigt de Dieu » et non de « main de Dieu », comme si Dieu ne s’était engagé qu’à demi dans ce combat contre le Pharaon. De fait, il était difficile pour les magiciens ne pas constater qu’avec cette plaie des moustiques, Dieu avait changé radicalement de méthode. Si, jusqu’ici, ils avaient pu reproduire les plaies, c’est qu’elles relevaient de l’ordre naturel, non du surnaturel. Il n’y avait, selon Rambane, ni יצירה – production – ni בריאה – création – dans le sang ou les grenouilles. Le sang du Nil, c’était celui des hôtes de ce fleuve exterminés, les grenouilles, c’était la multiplication prodigieuse d’animaux déjà existants. Rien à voir avec les moustiques dont le texte dit : (8:13) « Toute la poussière du sol se changea en moustiques par tout le pays d’Egypte ». Ici, il y a bien eu création, production de moustiques à partir d’une matière morte, la poussière. Des grenouilles, il n’était pas dit : ויהי הצפרדע « les grenouilles survinrent », mais : ותעל הצפרדע « les grenouilles montèrent », donc elles existaient déjà. Alors que des moustiques, il est dit : והיה לכינים « elle devint (la poussière) des moustiques ». Rambane, au passage, nous rappelle que pour les grenouilles, il y avait eu controverse entre Rabbi Eléazar ben Azaria et Rabbi Akiva sur le caractère surnaturel ou pas de cette plaie ; controverse alimentée par le singulier du mot grenouille : ותעל הצפרדע  « la » grenouille monta. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer cette petite passe d’arme entre les deux maîtres : (Sanhédrine, 67b) « Selon Rabbi Akiva, il n’y avait qu’une grenouille qui a fini par remplir toute l’Egypte ; Rabbi Eléazar ben Azaria lui a dit : Akiva ! Qu’as-tu à t’occuper d’Aggadoth, de légendes, cesse de parler sur ces sujets et va plutôt étudier les traités « Plaies et tentes »! Il n’y avait qu’une grenouille (au départ) qui, par son coassement, rassembla les autres. » Il va de soi que dans les deux hypothèses avancées par les deux rabbis, le prodige subsiste dans la coïncidence entre le phénomène produit et la volonté divine de sauver Son peuple. Mais l’un veut y voir un aspect miraculeux tandis que l’autre, suivant une tendance plus rationaliste, n’y voit que la production d’un phénomène naturel. – Quant aux plaies annoncées ou pas par Dieu, Rambane réfute encore Ibn Ezra. Le critère n’est pas chronologique ; il réside dans la nature de la plaie envoyée sur l’Egypte : lorsqu’elle va entraîner mort d’homme, Dieu l’annonce, והכל רחמים מאיתו באדם « C’est le signe de Sa miséricorde pour l’homme ». Ainsi, nous voyons que sont annoncés : le sang, les grenouilles, les animaux malfaisants, la mortalité du bétail, la grêle et les sauterelles. Ne sont pas annoncés : les moustiques, les ulcères, les ténèbres et la mort des premiers-nés. Pour cette dernière plaie, il est évident qu’elle se situe déjà au-delà du niveau de la teshouva. Car, c’est bien elle qui est sous-jacente à toutes les plaies. En annonçant celles qui pouvaient entraîner mort d’homme, Dieu laissait ouverte la porte du repentir. De même, en envoyant Moïse et Aaron de bon matin au bord du fleuve pour y rencontrer Pharaon, Il donnait à cette entrevue un caractère public car tout le peuple assistait aux ablutions matinales de son souverain. C’était une façon d’obliger Pharaon et tous ses sujets à une prise de conscience du sort d’Israël et de la nécessité de le laisser partir. Pour les plaies moins graves, il n’est dit que : בא אל פרעה,  « va vers le Pharaon », démarche plus intime et à caractère d’avertissement personnel.

       Qu’on soit d’accord ou pas avec Ibn Ezra et Rambane sur leur analyse des motivations réelles de Dieu, de Pharaon, de Moïse et Aaron, des magiciens, une chose est certaine : ils essayent tous deux de nous rendre le texte encore plus intelligible, plus proche, moins arbitraire. Les magiciens ont-ils cru en Dieu ? Pharaon a-t-il eu des occasions véritables de ne pas agir comme il l’a fait ? Dieu décide-t-il à l’avance de ce que sera la conduite des hommes? Y a-t-il eu miracles lors des plaies ? A quoi servaient Moïse et Aaron ? Vous le constatez, les questions ne manquent pas et sont plus nombreuses que les réponses ! La question fondamentale qui sous-tend toutes les autres est : les Egyptiens ont-ils eu conscience de la situation ? De celle dramatique des esclaves hébreux, de l’action divine, de l’obstination de leur souverain ? Si oui, pourquoi avoir attendu tant de fléaux sur l’Egypte pour laisser sortir le peuple ? Si non, pourquoi ont-ils été si durement frappés ? Peut-être, en analysant l’attitude des magiciens, Ibn Ezra et Rambane ont-ils cherché à répondre à ces questions ? La mentalité des magiciens, c’est un peu celle du peuple. S’ils ont cru à une simple fatalité qui s’abattait sur l’Egypte, ils sont moins coupables que si, ayant compris que les plaies étaient des punitions, ils ont persévéré dans leur obstination, refusant de regarder la réalité en face. Les plaies d’Egypte vues du côté égyptien nous reportent à une problématique contemporaine. Sur notre monde aussi s’abattent de nombreux fléaux. Certains les considèrent comme inéluctables et considèrent donc n’y avoir aucune part de responsabilité. D’autres ont tendance à penser qu’ils pourraient être évités à condition de modifier profondément le comportement humain. Punition ou phénomène naturel, selon la réponse que nous apportons à cette alternative, nous acceptons ou nous refusons notre responsabilité dans la marche du monde et de l’histoire. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 30 décembre 1983 – et envoyé à un groupe d’amis le 25 décembre 2013

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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