Parasha Vayakehel Exode 35:1 à 38:20

 

Le devoir de créer et d’entretenir des communautés

Cette semaine, vous avez tous reçu une lettre d’information sur la construction de notre centre communautaire du « Front de Seine ». Elle venait vous rappeler qu’il y a moins de trois ans, un groupe de familles juives décidait de constituer une communauté, et qu’en à peine dix-huit mois, ces familles avaient élaboré un projet de bâtiment, puis avaient collecté les deux tiers de la somme nécessaire à sa construction, et finalement avaient obtenu le permis de construire ce même bâtiment. Je peux même compléter votre information et vous annoncer que le Conseil d’Administration, réuni cette semaine, a voté à l’unanimité la décision de commencer les travaux sans délai. Ainsi donc, avec l’aide de Dieu, nous aurons enfin notre synagogue et notre maison communautaire pour le printemps 1981, comme l’avait déjà promis notre président à Kippour 5739. Toutes ces nouvelles emplissent notre cœur de joie et d’incrédulité à la fois. Est-ce possible ? Cette fantastique aventure, dont beaucoup ont pu douter qu’elle se réaliserait, va donc aboutir ? Mais, au-delà de ces sentiments bien compréhensibles, nous sentons se profiler – et cela depuis le tout début du MJLF, une question fondamentale : tout cela pour quoi, pour quelle finalité ? Au-delà de notre satisfaction immédiate, que visons-nous ? Vers où nous dirigeons-nous ? Une communauté, pour quoi, pour qui, avec quoi, avec qui ?

Justement, la parasha vayakehel que nous lisons cette semaine noue apporte un thème de réflexion et des éléments de réponse à ces questions. C’est à partir du premier mot vayakehel que les maîtres de notre tradition ont posé le problème des communautés. Dans un midrash célèbre, ils s’interrogent sur les implications de ce verbe qui signifie « il rassembla ». Et voici le fruit de leurs réflexions : « Depuis le début de la Torah et jusqu’à sa fin, aucune parasha ne commence par ce verbe vayakehel si ce n’est celle-là. Le Saint-béni-soit-Il a (voulu) dire à Moïse : réunis de grandes assemblées et explique-leur en public les lois du shabbath, afin que de toi, les générations à venir apprennent à réunir des assemblées tous les shabbath, à les introduire dans les maisons d’étude pour étudier et enseigner à Israël les paroles de la Torah, les interdits et les choses autorisées, afin que Mon grand Nom soit loué au milieu de Mes enfants. De là on a déduit que c’est Moïse qui institua qu’Israël s’entretienne chaque jour du sujet du jour : les lois de Pessah, à Pessah, les lois de Shavouoth à Shavouoth, etc. Moïse dit aux Israélites : si vous faites de la sorte, la parole d’Isaïe s’appliquera à vous qui dit : (43,12) « Vous serez Mes témoins, parole de l’Eternel, et Je serai Dieu ».

Que vient nous enseigner d’important ce midrash ? Que la création de kehiloth, d’assemblées, de communautés, est un commandement d’origine divine. Que la raison d’être première de ces kehiloth est l’enseignement du public. Que constituer des communautés, c’est témoigner de l’existence de Dieu. Reprenons, si vous le voulez, ces trois leçons.

La création de communautés est un commandement d’origine divine. Voilà une affirmation qui, si elle nous conforte dans notre résolution d’édifier le MJLF, a quand même de quoi nous surprendre. N’importe quel sociologue serait tenté de dire que les communautés d’hommes quelles qu’elles soient, se constituent à partir de la volonté et des intérêts des hommes plutôt qu’à partir d’une volonté extérieure. Le mot « communauté » lui-même ne désigne-t-il pas un ensemble d’intérêts, d’aspirations mis en commun? C’est justement ici que se fait jour l’originalité de la notion de kehilla. Le midrash nous explique que si tous les groupes qui se forment parmi les hommes ont comme raison d’être une somme d’intérêts matériels ou intellectuels déterminés par eux, il ne peut en être tout-à-fait de même pour la communauté qui se forme à l’écoute de la parole divine. Les origines, les méthodes et surtout la finalité d’une communauté religieuse ressortissent d’une dimension nouvelle et qui échappe aux normes habituelles de tout groupe d’hommes. – A la limite, on peut comprendre que créer un groupe de consommateurs, un syndicat ou une armée relève d’une nécessité pratique sans toutefois revêtir un caractère obligatoire. Pour une communauté religieuse, sa création relève d’une obligation divine, donc morale et spirituelle, même si son existence n’apparaît pas nécessaire. En reliant l’existence de communautés à un commandement divin transmis à Moïse, au même titre que l’observance du shabbath, par exemple, la Torah a voulu – et le midrash nous le confirme – nous faire comprendre que la conscience que l’homme peut avoir de l’existence de Dieu passe par la collectivité et s’épanouit en elle. Ce qui signifie que notre étude ou notre prière, voire la jouissance d’un repas, n’ont pas la même valeur selon qu’elles s’accomplissent à l’échelon du yahid, de l’individu solitaire, ou du tsibbour, de la communauté. Lorsqu’à l’époque romaine, Hillel enjoignait à ses disciples de ne pas se séparer de la communauté, il ne le faisait pas uniquement en pensant à leur sauvegarde physique, mais  aussi et surtout en sachant bien que l’expérience communautaire rapproche l’homme de son Créateur. En ce sens, le judaïsme se différencie de manière importante des religions orientales qui prônent une ascèse et une béatitude individuelles. Et, parce que tout ce qui est fondamental pour Israël, est relié à Dieu par la Torah, l’existence des communautés est présentée comme une institution divine dont le premier prototype remonte à Moïse en personne.

Le midrash nous dit ensuite que ces kehilloth, Moïse doit les réunir pour un enseignement public. Ici, nous entrons dans une autre dimension qui nous explique la finalité de toute communauté. Enseigner les lois, enseigner les paroles de la Torah, tels sont les buts que doivent se fixer les responsables de communautés. Certes, nous savons que la synagogue fut et reste tout à la fois un lieu de rencontre – beth kenésseth -, un lieu de prière – beth tefila -, mais c’est avant tout un lieu d’étude – beth-hamidrash -. Si elle ne remplit cette fonction première, elle risque de devenir une carcasse vide, une nef désertée par l’esprit, un lieu de mondanités ou d’échanges superficiels, de ces échanges qui pourraient avoir lieu dans n’importe quel endroit. La tradition nous précise donc que c’est l’étude et l’enseignement qui sont les bases de toute communauté juive. En quoi cette étude et cet enseignement doivent-ils passer par une communauté, c’est une question que nous avons le droit de nous poser. Nous pourrions penser que l’étude solitaire est plus intense, plus vraie. Et pourtant le judaïsme n’a cessé de prôner l’étude en commun. C’est qu’une telle étude s’enrichit de la richesse de l’autre, corrige ses erreurs à la vigilance de l’autre, et aussi qu’elle entretient son enthousiasme et sa foi par l’autre. Seuls, nous pourrions nous décourager, nous tromper, ou simplement passer à côté de richesses insoupçonnées. Ensemble nous étayons notre étude sur la réflexion commune, la stimulation de l’autre. Il en est de même pour l’enseignement qui s’enrichit des questions de l’enseigné. Les Pirké Avoth, déjà, disaient : mikol melamedaï hiskalti ; j’ai appris de quiconque pouvait m’apprendre. Une telle maxime ne vaut qu’au sein d’une communauté. – Le rôle de la communauté est donc d’enseigner et de perpétuer les valeurs de la religion. Ce n’est que lorsqu’elle le remplit qu’elle mérite son titre de kehilla, d’assemblée divine.

Enfin, le midrash nous apprend que Moïse dit à Israël : si vous agissez ainsi (en formant des communautés), vous serez les vivants témoins de Dieu, selon la parole d’Isaïe. Des édim, des témoins, voilà ce que nous sommes en créant et faisant fonctionner des communautés. Cette sublimation de certains de nos actes doit être constamment présente à nos esprits. Il faut que nous ayons bien conscience qu’en collectant de l’argent ou en organisant des cours, en faisant des offices ou en préparant des repas communautaires, du fait-même que nous permettons ainsi la vie de notre communauté, nous accomplissons une tâche qui nous élève et nous dépasse, et qui nous transforme en témoins. Parce que, justement, la création d’une communauté ne constitue en aucun cas une nécessité au même titre qu’un syndicat ou une armée, parce qu’elle semble revêtir un caractère de gratuité, elle nous rapproche de Dieu qui interdit que nous fassions de nos vies une suite d’actes uniquement pratiques, machinaux, automatiques, mais qui, au contraire, exige de nous que nous sanctifions chaque moment, chaque geste et que nous soyons capables de nous livrer à des actes dont nous n’attendons pas de rétribution d’aucune sorte, des actes généreux et inutiles. Généreux parce qu’ils nous font sortir de nous-mêmes ; inutiles selon les critères habituels de la société de consommation, mais à cause de cela sanctifiants…

Ayons bien conscience, nous qui nous sommes lancés dans l’aventure du MJLF, nous que rejoindront demain des hommes et des femmes intrigués par notre réussite, mais qui n’auront pas eu le privilège et la peur d’avancer dans l’inconnu comme Israël au milieu des flots de la Mer rouge, ayons conscience que ce que nous bâtissons est chose sainte. Que nous bâtissons pour aujourd’hui et pour demain, pour nous et pour d’autres, pour beaucoup d’autres. Que notre assemblée est réunie pour écouter et enseigner la parole de Dieu, que nous sommes des témoins de Dieu, et qu’à ce titre, chacun de nos actes, chacune de nos paroles nous engage et nous lie. Que l’Eternel qui a ordonné à Moïse de former des kehilloth veuille bien bénir cette kehilla du MJLF et venir en aide à ceux qui la construisent jour après jour. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 14 mars 1980 – et envoyé à un groupe d’amis le 19 février 2014

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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