Parasha Vaye’hi – Genèse 47:28 à 50:26

« Jacob notre père n’est pas mort » (Ta’anit 5b)

L’un des plus beaux versets de la Bible se trouve certainement dans la parasha que nous lisons cette semaine, Vayehi. Il est cependant possible que lorsque je vous l’aurai lu, vous ne partagerez pas mon avis, mais heureusement, j’ai dix minutes pour vous convaincre, et vous n’avez pas, comme lors des cours, de droit de réponse immédiate ! Voici donc ce verset : (Genèse, 49:33) « Jacob, ayant terminé d’ordonner à ses enfants, réunit ses jambes vers le lit ; il expira et fut réuni à son peuple ». Cette traduction est tout-à-fait littérale, moins belle que d’autres, juives et non-juives, mais proche du texte hébraïque.

Il me reste à présent neuf minutes pour vous justifier mon affirmation selon laquelle ce verset serait l’un des plus beaux de la Bible tout entière ! « Jacob termina d’ordonner à ses fils ». La mort de Jacob est celle qui est la plus longuement décrite dans la Bible. Cette description remplit toute notre parasha, c’est-à-dire les chapitres 48, 49 et 50 de la Genèse. Notons au passage qu’elle porte le nom de vayehi – il vécut – tant il est vrai que le judaïsme est une religion tournée vers la VIE, non vers la mort. De ces trois chapitres, on tire l’impression que Jacob est mort tranquillement. Il ne s’agit pas d’une mort brutale dans laquelle celui qui meurt n’a pas le temps de transmettre en un message ce pour quoi il a vécu. Non, Jacob a terminé d’ordonner à ses fils. Cette transmission s’est déroulée aux chapitres précédents, 48 et 49, lors des bénédictions accordées à Manassé et Ephraïm, les fils de Joseph, et à ses onze fils. Donc l’expression vayekhal – il termina – est la marque d’une bénédiction particulière accordée à Jacob. De plus, il eut même la possibilité et la lucidité pour leur dicter ses volontés concernant son inhumation, dans la grotte de Makhpéla. En quelque sorte, il quitte cette vie avec l’extraordinaire certitude que ses fils ont reçu tout son message et qu’ils pourront donc le perpétuer fidèlement. Le verbe choisi par la Torah pour indiquer cette transmission n’est pas le fait du hasard : letsavoth, ordonner, mais aussi communiquer la mitsvah, le commandement divin, la prescription. La volonté divine exprimée à Abraham, Isaac et Jacob est transmise aux fils de Jacob dont la Torah, pour la première fois ici, prend soin de nous dire : « Tous ceux-là sont les douze tribus d’Israël ». C’est la première référence faite au peuple d’Israël à venir, et cette mitsvah, transmise par Jacob, en sera la constitution. Vous voyez donc que dans ces cinq mots : « Jacob termina d’ordonner à ses fils », chacun a son sens et se réfère directement au passé et au futur d’Israël.

« Il réunit ses jambes vers le lit ». Que peut bien signifier cette expression ? Si l’on suit Ibn Ezra, il explique, très littéralement : « Jusque-là, Jacob était assis sur son lit et ses jambes pendaient, comme c’est encore l’usage aujourd’hui chez les fils d’Edom ; mais les lits des Ismaélites ne sont pas ainsi ». Sauf le respect dû au grand exégète que fut Ibn Ezra, je serais tenté de dire que ce commentaire n’est pas transcendant et qu’il ne nous apporte pas grand-chose sinon une indication sur la literie des Occidentaux – les fils d’Edom – comparée à celle des Orientaux – les Ismaélites -. Pour ma part, j’aurais tendance à chercher dans cette expression autre chose qu’une indication sur l’attitude physique de Jacob au moment de mourir. C’est plutôt à son attitude morale que je me réfèrerais. Le verbe employé et toute l’expression vayééssof  et raglav – il réunit ses jambes – me semblent être une indication de cette attitude. Jacob, au moment de disparaître de cette terre, se réunit, se rassemble. Ce n’est pas le recroquevillement de l’agonie : non, c’est la synthèse de toute une existence. C’est, après tant d’errance physique et spirituelle, après tant de tribulations, l’apothéose de sa vie. Cet ultime état de grâce, c’est celui de l’homme qui a rassemblé tous ses fils, comme il se rassemble lui-même à son Dieu, à ses pères. Comme il a rassemblé l’enseignement d’Abraham et d’Isaac, comme il a enfin pu rassembler ses contradictions internes, celles qui l’ont déchiré toute sa vie. Car, il faut le dire, la mort de Jacob est plus belle et plus réussie que sa vie. Sa vie a été un combat permanent entre des tendances perverses et des appels en direction de Dieu. Sa vie a été à l’image de ce combat à l’issue incertaine contre l’« homme » mystérieux. Il en est sorti victorieux ET boiteux… Sa mort est cette harmonie merveilleuse de la réunion  de ses enfants ; héassefou, réunissez-vous, (encore ce verbe) leur a-t-il commandé avant de les bénir. J’irai même plus loin en me permettant un midrash personnel : « il réunit ses jambes » nous dit la Torah. Je le comprends ainsi : en cet instant ultime, Jacob rassemble enfin ses jambes, c’est-à-dire ces membres qui le portaient parfois vers ses instincts de ruse et de roublardise, à son âme, en une rémission de ce mal qui l’a déchiré toute sa vie. Peut-être est-ce une appréciation un peu sévère de la conduite de notre patriarche que je porte là, mais c’est ainsi que je ressens ce texte. Et je crois grandir plus Jacob que je ne le diminue en accentuant sa progression constante vers le Bien.

« Il expira » – Abravanel, comme Rashi, remarque la spécificité de ce verbe qui, selon lui, indique une mort beli tsa’ar velo hitga’ashouth évarav, sans souffrance et sans tressaillement des membres. Ailleurs, il dit : vayishkav, vayéradem ; nafsho yatse’a bedabero – il se coucha, s’endormit ; son âme le quitta alors qu’il parlait encore -. Cette mort douce, ce passage quasi-insensible de la vie à la mort, comme celui de la veille au sommeil, est si belle, si naturelle, qu’elle a amené Rabbi Yohanane ben Zaccaï, dans le traité Ta’anit 5b du Talmud à affirmer : Ya’akov avinou lo meth – Jacob notre père n’est pas mort – ! Affirmation étrange que lui reprochèrent ses collègues. Comment, lui dirent-ils, alors qu’il est écrit que Jacob fut embaumé et pleuré pendant 70 jours, même par les Egyptiens, peux-tu affirmer : Jacob n’est pas mort ? Rabbi Yohanane ben Zaccaï leur répondit : mikra ani doresh –j’appelle à la rescousse un verset répété deux fois chez le prophète Jérémie (30:10 et 46:27) : « Quant à toi, ne crains rien, Mon serviteur Jacob, parole de l’Eternel, et ne t’effraye point Israël, car Je te sauve de loin, et ta postérité de sa terre d’exil ». De même, dit Rabbi Yohanane ben Zaccaï, que la postérité de Jacob – Israël – n’est pas morte, de même Jacob n’est pas mort. Abravanel, commentant magistralement ce passage du Talmud, nous explique : n’allez pas conclure à la naïveté de Rabbi Yohanane ben Zaccaï ! Bien sûr qu’il savait que Jacob était mort puisque tant de versets l’attestent par ailleurs. Mais, ce qu’il avait remarqué, c’était qu’alors que pour Abraham, Isaac, Moïse, Aaron et tous les autres grands personnages de la Bible, le texte nous dit vayamoth – il mourut -, pour Jacob, seul, il emploie une autre expression. L’explication en est qu’à Abraham, Isaac et les autres, n’est rattaché que le nom de « descendance », alors qu’à Jacob est rattaché le nom patronymique d’ISRAËL. Il est dès lors impossible à la Bible d’accoler au nom d’Israël l’idée de mort. Jacob ne meurt pas parce qu’Israël ne mourra jamais, selon ce qu’a prophétisé Jérémie. C’est sur cette idée que je voulais conclure en vous montrant combien ce verset qui est censé parler de la mort de Jacob, est au contraire rempli du principe de vie, de pérennité, d’enseignement et d’accomplissement. Tant que nous affirmerons que Jacob n’est pas mort, nous vivrons nous-mêmes ses descendants. Comme le dit le texte de la Tikva : « Tant qu’au fond de nos cœurs vibre une âme de Juif, od lo avda tikvaténou, notre espoir n’est pas perdu ». Nous sommes les vivants fils d’Israël qui, contrairement aux apparences ou aux prévisions, n’est pas mort. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 8 janvier 1982 – et envoyé à un groupe d‘amis le 31 décembre 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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