Parasha Vayéra – Genèse 18:1 à 22:24

Le combat, l’intercession, la prière : 3 attitudes face au projet divin.

(midrash sur Genèse 18,23)

       « Alors Abraham s’approcha de Dieu et il dit : extermineras-Tu le juste avec le méchant ? » (Genèse 18,23). Ce verset, extrait de la parasha Vayéra que nous lisons cette semaine, marque le début de l’extraordinaire « marchandage » auquel va se livrer Abraham avec Dieu au sujet des habitants de Sodome et Gomorrhe, et dont il obtiendra que soient épargnés les quelques justes de ces deux villes. Il y a tout au long de ces dix versets, de la part d’Abraham, un mélange d’humilité et de témérité, de soumission et de révolte, de prière et de combat qui forcent l’étonnement et l’admiration. Le midrash, pour sa part, a résumé les sentiments qui peuvent nous étreindre en un enseignement que je vais vous livrer et auquel nous pourrons réfléchir ensemble.

       Nos maîtres ont cherché à comprendre la démarche d’Abraham à partir du verbe employé au début du paragraphe, vayigash – il s’approcha -. Pour eux, la haggasha – l’approche – ne peut pas être neutre. Il ne peut s’agir de décrire uniquement un mouvement physique. Trois opinions sont dès lors énoncées, celle de Rabbi Yehouda, celle de Rabbi Néhémia et celle d’autres rabbins qu’on ne nomme pas. Pour Rabbi Yehouda, haggasha lamilhama, c’est une approche en vue d’un combat, d’une lutte, d’une guerre. Il appuie sa version sur un verset du livre des Chroniques (I,19:14) : « Joab et tout son peuple s’approchèrent pour livrer bataille à Aram ». Pour Rabbi Néhémia, haggasha lefiyouss, il s’agit d’une approche en vue d’une conciliation, d’un apaisement. Il cite à ce sujet un verset du livre de Josué (14:6) « Des fils de Juda s’approchèrent de Josué à Guilgal ». Vient ensuite le récit d’une tractation par laquelle Caleb, fils de Yefouné, obtient le territoire de Hébron et de ses environ, comme le lui avait promis Moïse. Enfin, pour les autres rabbins, haggasha litefila, l’approche est toujours en vue de la prière, de l’intercession. On cite à l’appui de cette interprétation un verset du livre des Rois (I,18:36) : « A l’heure où l’on présente l’offrande, Elie le prophète s’approcha et dit : Eternel, Dieu d’Abraham, d’Isaac et d’Israël, qu’on sache aujourd’hui que Tu es Dieu en Israël, que je suis Ton serviteur, et que c’est par Ton ordre que j’ai accompli toutes ces choses ». Rabbi Pinhas, Rabbi Lévi et Rabbi Yohanane ont surenchéri à propos de ces diverses interprétations et ont dit : à celui qui dirige la prière communautaire, on ne dit pas : viens et fais, viens et approche-toi, viens faire le sacrifice communautaire, mais bien : viens, approche-toi pour prier.

       Tel est le midrash sur lequel je voulais fonder notre réflexion de cc soir. Que dit-il ? D’abord, et avant tout que la démarche d’Abraham vers Dieu, donc la démarche de l’homme vers son Créateur ne peut jamais être quelque chose d’insignifiant, de neutre. Elle est toujours chargée d’un signe, qu’il soit positif ou négatif. Ensuite, que cette démarche peut être affrontement ou intercession, discussion ou interpellation. – En ce qui concerne l’affrontement, il faut reconnaître la confusion qui existe au niveau de l’hébreu entre différents termes pourtant très opposés. Par exemple, le mot qui désigne les sacrifices est le mot korbane dont la racine KaRoV peut signifier s’approcher ou combattre. Que sont les sacrifices ? Un moyen d’approcher Dieu ? Mais cette approche de Dieu, est-elle adhésion ou combat ? Il est vrai qu’il n’existe pas de contact plus étroit que celui entre deux lutteurs. Pour lutter il faut s’approcher. Lorsque Jacob lutte avec l’ange, il y a aussi, cette ambigüité : d’un côté lutte, de l’autre bénédiction. Pour Abraham, c’est pareil : il approche Dieu pour L’affronter en un combat duquel dépend le sort de quelques hommes, mais finalement de toute 1’humanité, car ce combat engagé par Abraham, c’est celui en faveur de la justice, pour que le Juge de toute la terre ne fasse pas périr le juste et l’injuste. D’après un commentaire du midrash, Etz Yossef, il s’agit pour Abraham de lutter avec la force de la colère, de L’affaiblir par la discussion et la prière afin d’éveiller la force de la miséricorde qui annule celle de la rigueur. Ici, le combat est moral. Il n’en reste pas moins que l’approche de Dieu implique un affrontement. Ce peut être en l’homme l’affrontement entre ses diverses tendances. Ce peut être l’affrontement entre les valeurs vécues et professées par l’homme et celles que Dieu lui propose. Mais cc peut être aussi, comme pour Abraham, l’affrontement des valeurs divines inscrites au cœur de l’homme et d’une réalité opposée à ces valeurs, le cas extrême étant celui où l’homme met au défi Dieu de conformer Son plan à ces valeurs. Hashofet kol haaretz lo yaassé mishpat ? « Le Juge de toute la terre n’exercerait-Il pas la justice ? » interroge Abraham. C’est l’interrogation de toutes les générations devant l’injustice et la souffrance. Loin que cette interrogation soit blasphématoire, elle témoigne de la profonde croyance de ceux qui la lancent, se refusant à affirmer, comme certains à 1’époque romaine : let dine veleth dayane, il n’y a ni justice ni Juge.

       Mais suivons donc le midrash dans l’interprétation de Rabbi Néhémia et de ses autres collègues non nommés. L’approche d’Abraham serait conciliation ou prière. Le commentaire s’interroge : quelle différence entre les deux, entre piyouss et tefilah ? Le piyousse, la conciliation, s’applique à toute chose qui ne relève ni de la rigueur totale, ni de la miséricorde totale, mais à quelque chose de memoutsa, de moyen, d’intermédiaire. Et le piyousse consiste à faire incliner le juge à une mesure de clémence et non de rigueur. Mais la prière, elle, intervient pour des choses qui relèvent totalement de la miséricorde sans laquelle il n’y aurait pas de solution. Et ainsi, poursuit le commentaire du midrash, dans le cas de Sodome et Gomorrhe, Abraham intercédait en faveur des justes avec le piyousse, la conciliation, et en faveur des méchants avec la tefila, la prière. Pourquoi le piyousse pour les justes ? Parce que, dit le commentaire, les « justes » qui habitaient Sodome ne pouvaient pas l’être totalement. D’ailleurs le mot tsadikim qui les désigne dans le texte biblique est incomplet, il lui manque un yod du pluriel. On ne peut pas être totalement juste et continuer de vivre à Sodome, c’est ce que veut nous dire ce commentaire. Pour ces demi-justes donc, il convenait qu’Abraham, dans son approche de Dieu, employât le piyousse, conciliation. Quant aux méchants pour lesquels le commentaire du midrash nous enseigne qu’Abraham approcha également Dieu, seule la prière pouvait être efficace et les sauver.

       Le midrash nous indique trois degrés d’approche de Dieu : l’affrontement, la discussion et la prière. On pourrait comprendre que l’ordre-même que donne le midrash n’est pas indifférent. Dans certaines situations, la révolte précède en effet la discussion ou la prière. Et la prière ne peut survenir qu’après avoir épuisé les possibilités de la discussion, fût-ce avec Dieu. Mais le midrash va plus loin puisque l’opinion de Rabbi Pinhas, Lévi et Yohnane propose de confondre en une seule démarche les différentes composantes de celle-ci. Lorsqu’ils disent, paraphrasant la Mishna et le Talmud de Jérusalem, qu’à celui qui va prier pour toute la communauté, on demande : viens, approche-toi, pour prier, ils reprennent implicitement les différents sens de KaRoV, s’approcher, mais aussi combattre. D’ailleurs, le commentaire Etz Yossef l’entend bien ainsi lorsqu’il dit qu’il a trouvé d’autres versions de cette invitation faite à l’officiant. L’une d’elles dit ceci : kerav, assé korbanénou milhamoténou, « viens, fais notre sacrifice, notre guerre ». Il ajoute kerova hou leshone milhama, (il faut comprendre) l’approche comme un combat. Et surtout : lehorot shénikhelal bitefila gam kène iniane milhama, c’est pour nous enseigner qu’il y a dans la prière lanotion decombat. Il précise : c’est la guerre contre les forces de la miséricorde et de la colère. Mais nous pouvons étendre cette notion de combat à d’autres formes d’affrontements intérieurs.

rabbin-daniel-farhi-sacrifice d'Isaac

Le sacrifice d’Isaac – Marc Chagall

       Comme ce midrash sur l’intercession d’Abraham nous éclaire sur la relation de l’homme à Dieu ! Nous y voyons, rompant avec certaines images d’Epinal, que cette relation n’est pas toujours sereine, qu’elle ne peut pas l’être tout-à-fait sous peine de sombrer dans l’insignifiant. Le rapport de l’homme à Dieu doit se concevoir sous l’angle du rapport du prophète à Dieu. S’y côtoient la passion, la révolte, le doute, la paix, la confiance. La Bible, dans ses récits de l’aventure des patriarches, de Moïse, des rois et des prophètes, nous indique que le dialogue s’est toujours établi sur le mode, certes anthropomorphique, mais combien plus éloquent, de l’homme et de son prochain, de l’homme et de la femme. A nous de comprendre que de la qualité de notre dialogue avec Dieu dépend la qualité de notre dialogue avec notre prochain, celui-là même qui est à l’image de Dieu. Les relations d’Abraham et de Dieu, pour mouvementées qu’elles aient été, ont fait que notre tradition a appelé Abraham : avinou, notre père, pour marquer, par cette familiarité, la proximité entre le patriarche et nous. Inspirons-nous dans notre démarche de la sienne, et faisons que notre vie tout entière soit action et étude, combat et prière. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 9 novembre 1979 – et envoyé à un groupe d’amis le 16 octobre 2013

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.