Parasha Vayéshev – Genèse 37:1 à 40:23.

L’élection d’Israël : cadeau empoisonné ou bénédiction ?

Avec le passage biblique que nous lisons cette semaine, Vayéshev, nous retrouvons une nouvelle fois Joseph aux prises avec ses frères, dans ce récit à la fois naïf et dramatique qui est celui de la préférence de Jacob pour l’un de ses fils, celui de sa vieillesse, et la manifestation maladroite de cette inclination dans le cadeau de la tunique. Nous y lisons également les conséquences multiples de ce choix. Conséquences qu’on peut classer en deux catégories : malheureuses et heureuses. En effet, successivement, Joseph sera vendu, déporté, emprisonné, réhabilité, puis enfin porté aux plus hautes fonctions politiques imaginables. Ce processus dans la vie de l’un de nos ancêtres nous invite à réfléchir au sens réel du destin de notre peuple d’Israël, objet, selon la Bible, du choix de Dieu, et dans lequel ont toujours alterné les périodes de bonheur et de malheur. Il est même arrivé souvent que la distinction entre les deux n’était pas aussi nette, et qu’à nos périodes d’« or » se soient mêlés des événements tragiques. Cette alternance a d’ailleurs marqué profondément la mentalité juive qui ne se veut jamais entièrement optimiste ou pessimiste. En témoignent le caractère de nos fêtes religieuses et cérémonies où se côtoient les éléments de joie et d’austérité, la musique liturgique et folklorique dans lesquelles s’imbriquent les thèmes allègres et nostalgiques, le choix-même des instruments pour interpréter des mélodies hassidiques par exemple, où le violon plaintif s’allie aux cymbales légères. De même, à côté de l’orgueil naïf de certains Juifs face à l’élection, on peut rencontrer le désaveu de certains autres qui, s’adressant à Dieu, lui crient : Assez de Ton élection, assez de tes « grâces », réserve-les dorénavant à un autre peuple, nous n’en voulons plus, nous n’en pouvons plus ! Quelle est-elle donc cette élection d’Israël par Dieu ? Un « cadeau empoisonné » ou une bénédiction ? Sans compter répondre de manière exhaustive à cette question, je crois qu’on peut poser comme premier point que l’appréciation de la valeur de l’élection est fonction de notre degré de conscience, de notre approche de cette notion, et qu’ainsi sa définition varie d’un individu à l’autre selon sa perception de l’histoire et de la finalité de celle-ci.

Mais, reprenons, si vous le voulez, quelques passages importants de l’histoire de Joseph, et voyons comment la tradition du Zohar les interprète. Tout d’abord, le premier verset de notre parasha qui s’applique à Jacob : וישב יעקוב בארץ מגורי אביו בארץ כנען, »Jacob s’installa au pays des pérégrinations de son père, au pays de Canaan ». L’auteur du Zohar, après avoir insisté sur le nombre des tribulations de Jacob avant et après cette installation, se demande ce que signifie l’expression, ארץ מגורי אביו (éretz megouré aviv), « La terre des pérégrinations de son père ». Faut-il prendre le mot מגורי (megouré) comme issu du verbe גר (gar) « habiter », ou comme issu de son homonyme qui s’orthographie de la même façon, mais qui signifie « craindre » ? Et il conclut : c’est une terre redoutable, שכל ימיו היה נתירא והיה מפחד (shékol yamav haya nityaré vehaya mefahed) « car toute sa vie, il y fut en proie à la frayeur ». Ainsi, dès le départ, ce premier don de Dieu, la terre d’Israël, apparaît à la tradition de la cabale comme quelque chose d’inquiétant, qui sera l’enjeu de rivalités, de jalousies et de combats. Je pense que cette assertion s’est effectivement vérifiée à plusieurs reprises, et 1e film que nous avons pu voir mercredi soir sur le petit écran, ainsi que le débat qui l’a suivi, en sont une preuve supplémentaire s’il était besoin.

A propos du verset où Jacob manifeste sa préférence à Joseph en lui offrant la tunique, que dit le Zohar ? « Vois ce qui advint à cause de l’amour plus fort que portait Jacob à Joseph : bien qu’ils fussent tous ses frères, il est écrit qu’ils se concertèrent pour le tuer. A plus forte raison pour les nations idolâtres envers Israël ! Vois ce qui advint à la suite de cette préférence : cet amour fit qu’il fut séparé de son père et exilé, que son père lui-même fut exilé, que tous furent exilés, et jusqu’à la présence de Dieu qui, elle aussi, fut exilée (en Egypte) ». Ainsi, l’élection d’Israël est ressentie par le Zohar comme la source des malheurs d’Israël et des nations, et même comme l’origine de « l’exil de Dieu » qui abandonne et la terre d’élection, et les hommes.

Pourtant, commentant un autre passage, le Zohar va encore plus loin. וילכו אחיו לרעות את צאן אביהם בשכם (vayélekhou éhav lireot ète tson avihem biShekhem), « Les frères (de Joseph) allèrent faire paître le troupeau de leur père à Sichem ». L’auteur se demande la raison de la particule את (ète) qui ne signifie rien de spécial (et dont la fonction est purement grammaticale, introduisant un complément d’objet). Ne pouvait-on s’en passer ? אלא לרבות עמהם השכינה שהיתה שורה עמהם (élla leraboth imahème haShekhina shéhayeta shoura imahème). « Elle n’est là, cette particule, que pour inclure la présence de Dieu qui se trouvait avec eux ». Ainsi, lorsque les frères de Joseph complotaient sa mort, Dieu était avec eux ! Mieux encore, pendant ce temps de la vente de Joseph, la présence de Dieu s’associa à ses frères et se retira de Jacob son père ! S’il fallait autre chose pour nous convaincre de la participation de Dieu aux malheurs d’Israël et des hommes, retenons le verset terrible du prophète Amos dans la haftarah de demain matin : אם תהיה רעה בעיר ויהוה לא עשה (im tiheyé ra’a ba’ir vAdonaï lo assa ?),  « Y-a-t-il un malheur dans une ville sans que Dieu l’ait causé ? »

Je pense que, comme moi, à la lecture de ces trois commentaires du Zohar à propos de Joseph, vous partagez une certaine perplexité : la terre d’Israël une source de combats et de rivalités ? L’élection, cause du malheur des hommes et de « l’exil de la parole » ? Les souffrances humaines envoyées délibérément par Dieu ? Deux questions viennent à l’esprit : quel est ce Dieu ? Sommes-nous tous au point de retourner contre nous Sa bénédiction ? – C’est ici que nous rejoignons les interrogations de tout-à-l’heure, à savoir, qu’est-ce que cette élection, source de malheurs et de bonheurs ? Je pense qu’il faut d’abord poser que toute élection d’un homme ou d’un groupe, à quelque niveau que ce soit, implique avant tout un surcroît de responsabilité, et partant, un surcroît de bonheur, au sens philosophique du terme. C’est d’ailleurs sans doute dans cette distinction que réside la désorientation des hommes lorsqu’on parle d’élection. La plupart l’entendent en termes de temporalité donc d’avantages matériels. Or, ceci est totalement impossible si l’on se réfère à la base de l’élection qui est un message spirituel et moral transmis dans la Torah. Une élection spirituelle ne peut engendrer qu’un bonheur spirituel. Exclut-elle pour autant tout bonheur matériel ? C’est là qu’il convient de s’interroger sur les applications concrètes que peuvent être amenés à faire les hommes de cette élection.

Porter la responsabilité de conduire autrui ne signifie ni prendre les responsabilités de l’autre sur soi, ni exercer sur lui un autoritarisme sans fondement. Cela implique plutôt de lui faire prendre conscience de ce qu’il est et de ce qu’il peut devenir s’il le veut. Cette démarche peut se faire sans forfanterie et sans paternalisme, mais dans la discrétion, la compréhension de la personnalité d’autrui, le respect de ce qu’il a été jusqu’à aujourd’hui, et la délicatesse de lui enseigner des voies plus authentiques, plus proches de la vie réelle, celle qui n’appartient qu’à l’homme, à l’exclusion de tout autre être vivant. Je crois que la mission du peuple juif a deux visages. Le premier est à l’échelon de l’individu juif qui, imbu de sa tradition humaniste religieuse, agit dans le petit cercle de ses proches, Juifs et non-Juifs. Le second visage est à l’échelon du peuple juif. Il se trouve que, du fait de son élection, et des lois particulières pratiques attachées à cette idée, le peuple juif minoritaire a toujours été l’objet d’une discrimination douloureuse, de pressions, de menaces, de tortures physiques et morales, de désir et d’accomplissement de son extermination totale, de jalousies justifiées ou pas. A cause de cela, il a expérimenté avec un privilège qu’il n’a pas souhaité, de la manière la plus complète qui soit la condition humaine. Il l’a assumée plus qu’aucune autre minorité, du fait qu’il la vivait avec une conscience et une acceptation totales. Cela lui a donné une place particulière dans 1e martyrologe des hommes, mais en même temps la possibilité unique de comprendre, d’aller au-devant, d’imaginer au besoin la douleur d’autrui. Ainsi, et parfois malgré lui, le Juif s’est trouvé plus engagé dans l’histoire des hommes qu’aucun autre. Il a dû réaliser sa mission contre lui-même, comme les prophètes Jérémie et Jonas. – Et c’est ici qu’on peut toucher du doigt 1a vraie nature de cette élection : elle est ressentie comme une bénédiction par ceux qui l’assument jusqu’au bout, bénédiction pour eux, bénédiction pour ceux qu’ils approchent : ויברך יהוה את בית המצרי בגלל יוסף (Vayevarekh Adonaï ète beth hamitsri biglal Yossef), « Dieu bénit la maison de l’Egyptien à cause de Joseph » dit le texte de notre parasha. C’est cette « contagion » de la bénédiction qui est 1e propre de la mission volontairement assumée par le Juif. Au contraire, ceux qui subissent cette élection en supportent la malédiction, sont malheureux toute leur vie et sont source de malheur pour les autres dans la mesure où, entre autres, ils cherchent à compenser leur inconfort spirituel par l’accumulation des biens temporels. – Qu’une fois de plus, il s’avère que c’est dans la difficulté que réside le bonheur véritable n’est pas fait pour nous surprendre. A nous, Juifs conscients et responsables de faire que notre « héritage », notre lot parmi les hommes soit à l’image des paroles de notre liturgie : אשרינו מה טוב חלקנו ומה נעים גורלנו (Ashrénou, ma tov helkénou ouma na’im goralénou), « Que nous sommes heureux ! Que notre part est belle, et que notre sort est doux ! » Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULI le 10 décembre 2014 – et envoyé à un groupe d’amis le 9 décembre 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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