Parasha Vayetsé – Genèse 28:10 à 32:3.

Les deux extrémités de l’échelle, ou la destinée d’Israël.

Le rêve de Jacob, sur lequel s’ouvre la parasha Vayetsé que nous lisons ce shabbath, est l’un de ces textes de la Bible qui suggère le plus la dualité existant en l’homme : d’un côté, son infinie petitesse, de l’autre côté, sa puissance presqu’infinie. D’un côté, cet insignifiant dormeur à qui apparaît une vision grandiose et qui le dépasse ; de l’autre côté, cet homme sur qui Dieu Lui-même se repose (si l’on accepte l’audacieuse lecture du midrash). Cette dualité est également exprimée dans le livre des Psaumes où nous trouvons des versets qui juxtaposent les différentes dimensions de l’homme. Par exemple, au psaume 8, nous lisons : « Qu’est-ce donc que l’homme pour que Tu penses à lui ? Le fils d’Adam pour que Tu le protèges ? Pourtant Tu l’as fait presque l’égal des êtres divins ; Tu l’as couronné de gloire et de magnificence ! » (8:5-6). En en-tête du psaume 130, nous lisons par ailleurs : Mima’amakim keratikha Adonaï, « Des profondeurs de l’abîme, je T’invoque, ô Eternel » (130:1), paroles qui indiquent de quel obscur repli de la création l’homme ose crier vers Celui qui siège au plus haut des cieux. Or, il se fait que cette dualité existant chez l’homme, nous en retrouvons l’image dans l’histoire d’Israël, je dirais même dans l’histoire du salut d’Israël. Cette affirmation nous est suggérée par certains des commentaires relatifs à la vision de 1’échelle de Jacob, commentaires qui font apparaître que cette vision ne concernait pas notre seul ancêtre Jacob, mais aussi après lui, sa descendance et le peuple qui devait en sortir. Commentaires qui, bien sûr, s’interrogent sur la signification de la vision de l’échelle et ce qu’elle implique pour notre destinée.

Mais avant de parler de l’échelle, et bien que ce texte vienne ensuite, je voudrais réfléchir avec vous – et avec le midrash – à l’expression employée par Dieu à deux reprises lorsqu’Il s’adresse à Abraham puis à Jacob : « Elle sera, ta postérité, comme la poussière de la terre » (Gen. 13:16 et 28:14). Si l’on s’y arrête, on ne peut que constater qu’elle est bien ambiguë ! La poussière de la terre, est-ce là quelque chose d’enviable, d’exaltant, de prometteur ? D’autres termes n’auraient-ils pas été plus adaptés comme, par exemple, le sable des mers ou les étoiles du ciel ? Pourquoi, en plus de ces deux dernières expressions, en employer une – la poussière de la terre – dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas enthousiasmante pour le peuple auquel elle s’applique ? C’est le midrash qui va nous éclairer à ce sujet, sans chercher à contourner la difficulté. Pour lui, l’image de la poussière le fait penser à quatre choses : l’omniprésence d’Israël, son attachement à la Torah, sa permanence et enfin l’hostilité dont il est l’objet. L’omniprésence car, de la même façon que la poussière de la terre s’étend sur le monde entier, de même les fils d’Israël seront dispersés dans toutes les parties du monde. Remarquons, dans cette explication même du midrash, une certaine ambivalence : d’un côté l’on affirme la présence partout de la descendance des patriarches, donc de leur influence spirituelle, de l’autre on met l’accent sur leur éparpillement : kakh  yiheyou banékha mefouzarim misof haolam vead sofo. « Ainsi tes fils seront-ils dispersés d’une extrémité du monde à l’autre. » Comment, par ailleurs, tire-t-on de l’image de la poussière l’idée de l’attachement d’Israël à la Torah ? En faisant simplement remarquer que la poussière, qui est volatile, ne se fixe qu’en répandant sur elle de l’eau. De même Israël ne se fixe-t-il qu’en acceptant la Torah qui est son eau, donc sa vie. Ici, nous nous trouvons en face d’une merveilleuse image où Israël, sans la Torah, est semblable à cette poussière qui volète, qui tourbillonne et que pourchassent les hommes. – S’attachant toujours à expliquer l’image de la poussière appliquée à la descendance des patriarches, le midrash nous dit ensuite que la poussière finit par avoir raison des objets les plus solides qu’elle recouvre et auxquels elle survit. De même nous dit-on pour Israël qui survivra bien après que les nations païennes auront disparu. – Enfin, de même que la poussière est foulée au pied, de même Israël est-il écrasé par les empires. Nous voyons bien que dans la promesse, disons la prédiction, faite par Dieu à deux reprises, d’abord à Abraham, puis à Jacob, selon laquelle leur descendance serait semblable à la poussière de la terre, le midrash voit l’annonce d’un certain nombre de facteurs de l’histoire d’Israël. Aucun d’eux n’est vraiment à envisager comme une bénédiction à l’état pur. Chacun comporte son aspect positif et son aspect négatif. Ce qui était bien prévisible dès lors que l’on suggérait l’image de la poussière pour qualifier la destinée d’Israël ! Mais l’emploi même de cette image par la Torah ne dénotait-il pas la volonté de nous faire comprendre que toute l’histoire des descendants des patriarches, dès le moment où ils acceptaient l’héritage spirituel de leurs pères, les exposait au meilleur et au pire ? C’est pourquoi, en revenant à l’image de l’échelle du rêve de Jacob, nous comprendrons mieux la dualité qui s’en dégage aussi.

Cette dualité, elle est non seulement dans un des ternes de la promesse faite à Jacob, celui de la poussière, mais aussi dans le fait qu’on nous parle des deux extrémités de l’échelle, l’une tout en bas – sur Jacob -, l’autre perdue dans les cieux. Elle est encore, cette dualité, dans l’ordre employé par la Torah pour prédire à Jacob qu’il s’étendra dans toutes les directions. Dieu lui dit : « Tu déborderas au couchant et au levant, au nord et au midi » (28: 14). Le commentaire de Keli Yakar se demande pourquoi n’avoir pas cité les quatre directions dans l’ordre, par exemple est-sud-ouest-nord ? C’est, dit-il, qu’on a voulu coupler les directions opposées : le nord avec le sud, l’est avec l’ouest. Ces directions qui s’opposent par tant de facteurs et qui, pourtant sont ici accouplées en une union contre nature. Cette union artificielle est affirmée par le texte pour qu’Israël comprenne combien proche de ses moments les plus sombres est le moment de la dé1ivrance, combien le salut peut côtoyer l’abime. Ne lisons-nous pas au livre des Psaumes : (44:26) « Car notre âme est abaissée jusque dans la poussière, notre corps est couché de son long sur le sol. Lève-Toi pour nous venir en aide, délivre-nous par un effet de Ta bonté ! » Dans ces versets, voisinent l’état le plus tragique du peuple d’Israël et son appel au salut divin. De même, Keli Yakar veut-il voir dans le voisinage des directions opposées la proximité du salut même aux heures les plus sombres d’Israël, surtout en ces heures-là. Et que l’on n’aille pas croire, nous prévient-il, que le passage du malheur à la délivrance se fera par étapes. Non : hateshou’a baa dérekh beri’a mine hakatsé el hakatsé, la délivrance vient en droite ligne, d’une extrémité à l’autre, d’un extrême à l’autre. – On est en droit de se demander si cette affirmation de notre tradition sur la brusquerie de la délivrance lui est dictée par le souci de redonner espoir à des communautés juives en détresse à travers leur exil, ou bien si elle pense réellement que la délivrance ne saurait s’annoncer par « petits pas ». Je pense qu’il y a des deux à la fois, mais aussi qu’il existe un troisième facteur que nous verrons dans un instant. Qu’il y ait eu de la part de notre tradition orale le désir de conserver à une communauté d’hommes bafoués par l’histoire et par les pouvoirs ou églises en place l’espoir d’une prompte délivrance, n’a pas de quoi nous surprendre. Après tout, comment faut-il comprendre certaines images de nos prophètes, comme par exemple celle du lion paissant à côté de l’agneau ? Est-ce par une lente évolution de la nature qu’une telle chose pourrait se produire, ou bien n’est-ce pas que l’étrangeté de l’image nous suggère le bouleversement nécessaire à la mise en place d’une société plus juste ? Et dans ce cas, n’est-il pas vrai que la délivrance peut surgir là et quand on l’attend le moins ? Pourquoi notre midrash dit-il que même la tête sur l’échafaud, l’homme doit croire à la venue du Messie ? Il y a ainsi tant et tant de textes qui nous appellent à l’espérance d’un salut rapide et brusque et que l’image de l’échelle dont les deux extrémités si éloignées l’une de l’autre sembleraient ne jamais devoir se rejoindre, vient appuyer ! Les symboles abondent dans nos pratiques où se trouvent liés les éléments inconciliables. Par exemple, cet œuf que nous consommons au moment du deuil et qui nous rappelle tout à la fois le deuil de Jérusalem et la vie. Cet œuf dont la forme fait qu’il roule toujours, comme le fait notre histoire, du plus haut au plus bas, du drame au miracle, des larmes à la joie. C’est un peu ce que Dieu voulait faire entrevoir à Jacob à travers les montées et descentes des anges sur l’échelle.

Mais il y a plus, et ceci sera ma conclusion. Il y a cette phrase de Keli Yakar : « Nous voyons que par Jacob, le monde est renversé – ha’olam hafoukh – et que tout homme cherchant l’Eternel devra descendre vers le bas, car l’Eternel Se repose sur lui. Kol mevakèche Adonaï yéred lema’ta ki shem Adonaï nitsav alav. Fantastique affirmation selon laquelle les rapports mis en place entre Dieu et l’homme, au travers des patriarches, bouleversent, révolutionnent totalement les conceptions prévalant jusque-là. Que Dieu soit à rechercher chez les hommes, non dans le ciel, que les anges montent puis redescendent, que Dieu Se repose sur un homme, autant d’idées qui inversent définitivement certaines idées en place. Que ce soit par Israël que passe ce bouleversement explique alors mieux la conception dualiste que nos maîtres avaient de notre histoire : en tant qu’histoire événementielle, celle des rapports de force entre les hommes, l’histoire d’Israël est nécessairement une histoire faite de hauts et de bas, de parenthèses de bonheur au milieu de longues périodes de malheur. En tant qu’histoire de l’esprit, elle est une ascension vers un idéal haut placé qu’Israël cherche à faire partager aux hommes. Dans ce contexte, il est normal, que nous apparaissions à nous-mêmes tout à la fois poussière et étoile, misérables et puissants, bénédiction pour les familles de la terre et objet de malédiction. Selon que nous lisons notre histoire comme un dialogue avec Dieu ou avec les hommes, elle nous apparaît sous un jour différent. Mais ce que nous voulons, malgré tout, c’est conserver au cœur la foi de nos patriarches, afin de traduire notre long et difficile dialogue avec Dieu dans un enseignement et des actes que nous offrons à l’humanité pour son salut. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 14 novembre 1980 – et adressé à un groupe d’amis le 27 novembre 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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