Parasha Vayigash – Genèse 44:18 à 47:27

Conseils à Israël pour son histoire

Qui prend conseil franchit la montagne ; qui n’en prend point  fait fausse route même en plaine. [Proverbe turc]

Nous assistons cette semaine, dans la parasha Vayigash que nous lisons, au dénouement du drame entre Joseph et ses frères. C’est la réconciliation et le pardon qui sont au rendez-vous de la nouvelle entrevue entre les douze hommes. Après s’être fait reconnaître par eux, Joseph renvoie ses frères en Canaan chercher leur père Jacob. Il les charge de toutes sortes de présents, de chariots, de victuailles. Avant qu’ils ne prennent la route, il leur donne un dernier conseil : al tirguezou badarekh (Genèse 45:24), diversement traduit par : « Ne vous excitez pas en chemin ! » (Bible de Jérusalem) ; « Point de rixes durant le voyage ! » (Bible du rabbinat) ; « Ne vous agitez pas en route ! » (Dhorme). C’est cet étrange conseil qui m’amène à vous proposer les différentes interprétations que notre tradition suggère. Nous verrons qu’au-delà des frères de Joseph, ce conseil, dans ses multiples lectures, peut utilement concerner le peuple d’Israël dans sa longue route à travers l’histoire.

Une note de l’édition de l’école biblique de Jérusalem (chrétienne) pose la question du bon rendu de l’hébreu al tirguezou badarekh ; elle demande : « Inquiétudes ? Disputes ? Précipitation ? » Autrement dit, comment faut-il comprendre le conseil de Joseph à ses frères ? Leur enjoint-il de ne pas s’inquiéter, de ne pas se disputer, de ne pas aller trop vite ? » J’aime cette note en forme d’interrogation, car elle rend compte d’une bonne partie des questions que se posent nos commentateurs habituels.

Pour commencer,  je vous citerai un passage du Talmud (Taanit, 10b) relatif à ce verset de Genèse, 45: 24. « Ne vous querellez pas en chemin ». Selon Rabbi Eléazar, Joseph veut dire à ses frères : N’ayez pas de discussion sur la Halakha, car vous pourriez vous perdre en chemin. Pour Rabbi Ele’ai, fils de Berakhia, il a dit : deux disciples des Sages qui voyagent ensemble sans évoquer les paroles de la Torah méritent d’être brûlés, car il est dit : (II Rois, 2:11) « Comme ils [Elie et Elisée] continuaient de parler en marchant, voici qu’un char de feu et des chevaux de feu se mirent entre eux deux, et Elie monta au ciel dans le tourbillon ». C’est parce qu’ils parlaient de la Torah que cela se passa ainsi ; s’ils n’avaient pas été en train de parler, ils auraient été brûlés. Il n’est pas difficile de résoudre cette contradiction : dans le premier cas, il était question de recherches spéculatives ; dans le second il s’agit de simples paroles de la Torah. Une baraïta nous enseigne que Joseph voulait dire : « Ne marchez pas à grands pas et entrez dans la ville en plein jour. Ne marchez pas à grands pas, car en marchant ainsi, dit-on, un cinq-centième de la vision est supprimé ».

J’ai conscience que ce passage est un peu touffu, aussi vais-je le détailler. Joseph, selon ce texte, aurait donc conseillé à ses frères de ne pas entamer de discussions de type talmudique de peur que, pris dans le feu des joutes oratoires, ils ne soient retardés ou, pire encore, inattentifs à des attaques de brigands que les richesses qu’ils emportaient pouvaient attirer. Au passage, le Talmud nous fait remarquer que ce conseil n’exclut pas de s’entretenir de la Torah comme il est prescrit dans le Shema : vedibarta bam […] ouvelèkhetekha vadérekh, « tu t’en entretiendras […] en allant en chemin ». Je ne sais pas si vous aviez imaginé que les frères de Joseph puissent se livrer à des discussions talmudiques en chemin pour Canaan où ils allaient chercher leur père ! J’avoue, pour ma part, ni avoir pas pensé. Toutefois, et puisque la tradition nous explique ainsi l’injonction de Joseph al tirguezou badarekh, arrêtons-nous un instant sur cette explication. Il nous est dit deux choses. 1° Qu’il est des moments où les arguties (ici, les discussions talmudiques) doivent céder le pas à l’essentiel (ici, les paroles de la Torah) ; 2° Qu’il ne faut pas que les disputes intestines mettent la vie en danger. On pourra dire que je fais là une lecture un peu libérale des textes. C’est peut-être parce que je suis un rabbin libéral ! Il n’empêche qu’à ce moment-là, il importait beaucoup que Joseph rappelât à la raison ses frères qui avaient déjà assez prouvé leur irresponsabilité dans le passé. Peut-être ce double avertissement pourrait-il être utilement adressé à nos coreligionnaires d’aujourd’hui. Al tirguezou badarekh ! Cessez donc de vous complaire dans des discussions spécieuses alors même que votre existence identitaire, voire physique, est en jeu. Revenez à l’essentiel : divré-Torah, les paroles de la Torah, et ne vous perdez pas dans des discussions de Halakha ! Aujourd’hui, c’est de Torah bien davantage que de juridisme que le peuple d’Israël et le monde ont besoin ! Aujourd’hui, la survie spirituelle de notre communauté est mise en danger par les dérives intégristes de quelques-uns et les réactions parfois excessives qu’elles provoquent. Qu’au moins l’actualisation de ce texte du Talmud sur Joseph nous alerte et nous rende notre raison et notre inspiration !

L’autre enseignement de ce texte est celui-ci : ne marchez pas à trop grands pas car une vive allure altère la vision. Je laisse aux ophtalmologistes et opticiens dans cette synagogue d’apprécier si 1/500ème de vision perdu est très grave ! Par contre, je comprends que Joseph disait à ses frères : même si vous êtes pressés de porter à notre père de bonnes nouvelles, marchez d’un pas normal. Ne risquez pas d’arriver en ville à la nuit tombée, moment dangereux, ou de ne pas apercevoir les obstacles de la route. A nous, ses lointains descendants, il disait aussi peut-être : traversez l’histoire avec le calme et la certitude que vous apporte la conviction de délivrer au monde un bon message. Les civilisations qui ont voulu, par la force, la fougue, la précipitation, s’imposer aux hommes ont échoué. Météores, voire météorites, elles n’ont brillé que peu de temps et ont laissé, en s’effondrant, plus de ruines que de réalisations. Al tirguezou badarekh ! « Ne vous excitez pas », « ne vous agitez pas », les deux traductions chrétiennes me paraissent convenir à cette lecture du Talmud. C’est bien l’altération de la vision et la cécité qui guettent les peuples plus pressés de dominer les autres peuples que de leur porter un message, plus avides de pouvoir matériel que de spiritualité. Plus près de nous, je me demande si cet avertissement contre toute précipitation ne pourrait pas s’adresser à ceux qui, de manière simpliste et irresponsable, annoncent pour demain, puis après demain, la venue imminente du Messie dont ils affirment connaître le nom et la résidence ? A ces cabalistes de pacotille, ne faudrait-il pas dire, comme Joseph à ses frères : « Ne marchez pas à trop grands pas ! Préoccupez-vous donc d’abord de l’authenticité de l’éducation juive et de sa pratique plutôt que de vous faire les porteurs de fausses nouvelles à travers lesquelles vous fétichisez certains de vos maîtres à penser d’une manière bien peu conforme à l’enseignement du judaïsme » ?

Rashi, citant le midrash, ajoute : comment faut-il comprendre le conseil de Joseph « ne vous querellez pas » ? Ne vous disputez pas à mon sujet en rejetant la faute l’un sur l’autre de ma vente aux Ismaélites, treize ans plus tôt. A quoi bon des querelles sur ce qui est passé et qui, de toutes façons, a été voulu par Dieu pour mon bien, pour le vôtre et pour celui de l’Egypte ? Au moment où un espoir nouveau se lève, pourquoi ressasser un passé douloureux et dont moi, première victime, accepte de l’écarter ? Là encore, par-delà les conseils de Joseph à ses frères, je vois comme un ordre de se tourner vers l’avenir, vers la vie. Certes, ce qui est advenu ne peut s’effacer des mémoires, mais son souvenir ne doit pas être stérilisant ; il doit simplement donner aux hommes qui construisent le monde de le faire avec toute la responsabilité qu’imposent le poids et les leçons du passé. Ni Joseph – la victime – ni ses frères – les responsables – ne doivent oublier, mais les uns et les autres doivent continuer l’histoire, si possible une histoire meilleure.

Autre lecture du conseil de Joseph à ses frères, due à Ba’al hatourim : al tirguezou badarekh, ne vous prévalez pas de mon nom pour causer du tort à quiconque sur votre passage. Ba’al haTourim explique qu’il se serait pu que les frères de Joseph, assurés de l’impunité due à la protection de sa toute-puissance sur l’Egypte, en profitent pour se livrer à des déprédations sur les biens des propriétés qu’ils traverseraient pour se rendre en Canaan. D’avance, Joseph les met en garde contre les excès qu’ils pourraient commettre, les menaçant de ne pas les couvrir de sa protection. Il y a là comme un appel à ne pas se prévaloir de quelque bien-fondé que ce soit pour se livrer à des actions moralement répréhensibles. Je préfère ne pas donner d’exemples de cet enseignement, laissant à votre perspicacité le soin de l’appliquer à telle ou telle situation passée ou présente. Il est certain que le droit de tout peuple, comme celui de tout individu, s’arrête exactement là où débute le droit d’un autre peuple ou individu.

Rambane, quant à lui, propose une lecture qui n’est pas antinomique de la précédente. Il explique ainsi al tirguezou badarekh : n’ayez pas peur d’être attaqués par des brigands qu’attireront les richesses dont vous êtes chargés, et plus encore tous les biens que vous rapporterez de Canaan. Dieu vous protègera sur votre chemin. Certes, Israël, à travers son histoire, pourrait être effrayé des rencontres qui l’attendent. Il pourrait même renoncer à sa mission, se défaire de ces richesses qu’il véhicule, richesses spirituelles et humaines, pour se fondre au sein des peuples qui lui envient précisément ces richesses ! Al tirguezou badarekh, ne craignez pas, nous crie Joseph depuis la nuit des temps, ne craignez pas les difficultés de la route. Persistez dans votre mission jusqu’à son terme.

J’ai gardé en dernier un petit enseignement mineur glané dans les Tossafoth du traité du Talmud déjà cité, Il dit ceci : Al tirguezou badarekh veyesh midrash : al tafsikou midevar halakha, « Il existe un midrash [qui dit] : n’interrompez pas les paroles de halakha ». On pourrait penser que cette lecture est contradictoire avec celle que j’ai citée en premier, préférant la Torah à la halakha. Je crois que ce serait ne pas bien comprendre ce que veut nous dire ce midrash (que j’aurais pu ne pas citer !). Il vient ajouter une touche supplémentaire, mais combien émouvante, à tous les conseils de Joseph à ses frères, donc à nous tous aujourd’hui. Il leur dit : ce n’est pas parce que vous allez être occupés à une tâche importante, celle de ramener notre père ici, que vous devez interrompre l’étude et la discussion spéculative. Il nous lance cet appel : peuple d’Israël, tu entreprends une route longue et ardue.  A aucun moment, n’interromps l’étude de cette Torah qui est au cœur de ton être. Qu’elle te soit un viatique pour les siècles et les peuples que tu vas croiser sur ton chemin. Au milieu de tes affaires et de tes tourments, garde une place pour l’étude et la réflexion gratuites, sources de ton inspiration prophétique. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 17 décembre 1993, et envoyé à un groupe d’amis le 25 décembre 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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