Parasha Vayigash – Genèse 44:18 à 47:27.

Joseph reconnu par ses frères (Anne-Louis Girodet 1789)

Joseph reconnu par ses frères (Anne-Louis Girodet 1789)

« Tu nous rends la vie »

(Genèse 47,25)

          En ce dernier shabbath de l’année civile 1979, ou comme dirait André Schwarz-Bart dans « Le Dernier des Justes », l’année 1979 « après la venue de Jésus, beau messager de l’impossible amour », nous constatons que l’un des problèmes essentiels de nos compatriotes est de savoir comment dépenser le plus judicieusement l’argent qu’ils disent ne pas avoir afin de fêter dans la liesse et l’oubli la venue de l’année nouvelle. Malgré les 11,5% d’inflation annoncée pour 1979, nous apprenons que les Français auront dépensé 15% de plus qu’en 1978 à l’occasion des fêtes de fin d’année, que les stations de sports d’hiver regorgent de monde (y compris les enfants du MJLF) , et que la production automobile s’est accrue de 4% malgré les nombreuses augmentations du prix des carburants. Les temps sont durs ! Tout le monde pleure, sans doute pour ne pas montrer, en riant, des dents en or ou autres prothèses. Dame, à 70.000 F le kilo d’or, çà pourrait faire des envieux ! Certes, il y a bien quelques dizaines d’otages à Téhéran, des bruits de botte en Afghanistan où l’on a destitué et fusillé un Président et qu’un pays frontalier surarme, une bombe atomique en préparation au Pakistan, et surtout des centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui se meurent en Extrême-Orient, mais quoi, c’est la routine. On s’est rappelé in-extremis que 1979 avait été l’année de l’enfance et la télévision s’est empressée de nous montrer quelques images des enfants de là-bas. La France a même été jusqu’à en accueillir quatre ou cinq dizaines dans le même temps où ses parlementaires votaient les milliers de milliards de francs lourds de sa force de frappe…Tout est en ordre, bonnes gens. Vous pouvez réveillonner et dormir à loisir. Il sera temps, dès le 2 janvier, de penser à la nouvelle augmentation du prix de l’essence, au sort des otages américains ou à celui des enfants du Cambodge ! Et voilà que notre parasha Vayigash vient inopportunément nous rappeler le problème de la famine. C’était, il est vrai, en Egypte et il y a 3500 ans, mais ça ne peut manquer de nous évoquer des situations présentes. Que faire ? Décider de passer à la parasha suivante ou accepter, au risque d’être trouble-fête, de lire le texte et de réfléchir à ce qu’il nous transmet à travers les générations ? C’est pour la deuxième solution que j’opte, d’autant qu’elle me permettra de parler d’une association qui vient de se créer et avec laquelle j’espère bien que le MJLF et ses membres vont pouvoir collaborer, l’AICF, Action Internationale Contre la Faim, dont les principaux responsables sont Jacques Attali, Marek Halter et Bernard-Henri Lévy.

          Donc, que se passait-il en Egypte, aux temps de Joseph ? S’il s’agissait d’un feuilleton, je vous dirais : vous vous souvenez que nous avons laissé notre héros la semaine dernière en compagnie de ses frères à qui il n’avait toujours pas révélé son identité, cela après avoir accédé aux plus hautes fonctions de l’Egypte. Joseph a en effet expliqué au Pharaon la teneur de ses rêves et lui a prédit que sept années d’abondance seraient suivies par sept années de famine, comme il ne s’en était jamais vu et qui feraient oublier à 1’Egypte l’abondance passée  Et voilà qu’effectivement ces choses se réalisent. Dans notre parasha, nous assistons à cette terrible famine. Les hommes du pays n’en peuvent plus. Ils s’en viennent trouver Joseph qui leur vend du blé. Mais le fléau persiste, et les hommes ont faim. Ils reviennent devant Joseph qui leur échange du blé contre leurs troupeaux. La famine se prolongeant, c’est finalement leurs personnes physiques et leurs terres que les Egyptiens vendent au Pharaon par l’intermédiaire de Joseph, contre des graines pour ensemencer les champs. Dorénavant, les Egyptiens seront des métayers et ils verseront au pouvoir 1/5ème du produit de leurs champs, n’en conservant que les 4/5èmes. On pourrait croire que l’attitude de Joseph est ressentie de façon odieuse par le peuple qui est ainsi dépossédé de tout en échange de nourriture. Et pourtant, lorsque les Egyptiens entendent les termes du dernier échange, celui des terres contre des grains, que disent-ils à Joseph ? héyitanou ; « Tu nous rends la vie ! » Tant il est vrai que la faim est le pire des maux dont puisse souffrir l’humanité, mais aussi tant il est vrai que la façon dont Joseph venait en aide aux Egyptiens était celle qui leur conservait le plus leur dignité. Car, dans cette solution, il y avait deux choses positives : d’une part, en échangeant leur terres contre des grains, les Egyptiens ne se sentaient pas humiliés, assistés. Finalement, que la terre leur appartînt ou pas, l’essentiel n’était-il pas qu’ils puissent en tirer leur subsistance et celle des leurs ? D’autre part, en leur livrant des grains et non du pain, Joseph voulait leur dire : vous n’êtes pas des bouches inutiles, des parasites. Vous pouvez produire vous-mêmes de quoi vous nourrir. De tout cela, ne pouvons-nous, ne devons-nous pas tirer des leçons pour aujourd’hui ?

          D’abord, nous apprenons que les hommes sont capables de tout pour manger lorsqu’ils sont affamés, même de se vendre. C’est ce qui est arrivé aux temps de Joseph, c’est ce qui se reproduit de nos jours. Dans « Le Monde » de ces  jours-ci, sous le titre général « Les enfants prolétaires du tiers-monde », nous apprenons (l’apprenons-nous vraiment ?) que des millions d’enfants de moins de quinze ans travaillent de 10 à 14 heures par jour, pour un salaire mensuel de quelques dizaines de nos francs. Il en meure beaucoup. Beaucoup seront invalides pour le reste de leurs jours. L’enquête du BIT (Bureau International du Travail) précise : « Dans de nombreuses entreprises illégales, les enfants sont traités de façon inhumaine ». C’est en 1979. C’est sur notre planète. Cela nous permet d’acheter à bas prix des jouets, des gadgets « made in Hong-Kong » ou « Taïwan », etc. Le cynisme se mêle à l’indifférence du monde occidental, le nôtre, puisque récemment un membre de la chambre de commerce de Hongkong se demandait en public, après la diffusion par la télévision de son pays d’un film sur les conditions de travail des enfants : « Etait-il opportun de diffuser un tel film en Grande-Bretagne juste avant les fêtes de fin d’année, quand un grand nombre de jouets « made in Hongkong » sont lancés sur le marché ? ». Oui, il nous faut le savoir, des hommes se vendent ou vendent leurs enfants en 1979, simplement pour manger. C’est en Inde, c’est au Bengladesh, c’est en Asie du Sud-Est. C’est à notre porte, en ces temps de satellites et de fusées. – Et puis, l’histoire de Joseph nous apprend encore autre chose. C’est la façon dont il nous faut venir en aide à ceux qui ont faim. Bien sûr en leur donnant à manger, mais aussi en les aidant à supprimer les causes de famine dans leur pays. Il y a à cela deux raisons : l’une d’efficacité, car c’est ainsi qu’on pourra mettre fin définitivement au fléau. L’autre morale : il ne faut pas que ces hommes soient des « assistés ». Rien n’est pire pour  l’homme que de savoir qu’il dépend d’un autre homme, de son bon vouloir, de sa disponibilité. Le judaïsme a beaucoup développé ce problème dans les hilkhoth tsedaka, les lois sur la façon d’exercer la charité. En donnant du grain aux Egyptiens, Joseph leur donnait vraiment la vie, celle qui mérite ce nom. Les Egyptiens ne s’y sont pas trompés qui lui ont dit Héhéyitanou, « Tu nous rends la vie ». Aujourd’hui, il nous faut développer cette forme d’aide au tiers-monde. Aide matérielle doublée d’une aide technique.

          Ceci m’amène à vous parler de  l’AICF, -Action Internationale contre la Faim-. Ce comité dont vous avez pu lire dans la presse qu’il avait été constitué par des intellectuels, se propose un double objectif : a- porter secours immédiatement, ponctuellement, aux hommes, femmes et enfants qui, ici et maintenant, sont en danger de mort, sauver des vies, rien que des vies, le maximum de vies possible. b- entreprendre une vaste campagne de sensibilisation de l’opinion publique à un drame quotidien dont il devrait être clair qu’il n’est en aucune manière inscrit dans l’ordre des choses, comme une sorte de catastrophe naturelle. L’AICF voudrait s’ouvrir à tous ceux, sans exception, qui estiment que le sort d’un enfant famélique du Bengladesh ou du Cambodge est aussi leur affaire. Parmi les interventions prévues, citons : – secours alimentaire pur et simple, par voie de collecte, en argent ou en nature, dans le cas des situations d’urgence ; – envoi de brigades alimentaires et sanitaires, susceptibles de contrôler sur place l’acheminement des secours. c- mise sur pied d’un programme de coopération civile, technique ou économique, adapté aux besoins et à la situation locale ;  d – jumelages entre communes, mais aussi, par exemple, d’une association ou communauté avec une structure équivalente dans un pays du tiers-monde. Il faut préciser que l’AICF est composée d’hommes d’horizons politiques et confessionnels très divers, et qu’elle dirigera son action sans aucune discrimination politique ou confessionnelle[1]. Sur le modèle d’Amnesty International, elle se propose de passer outre à ces frontières artificielles créées par les hommes. Elle veut « nommer inlassablement des victimes afin de les aider à se libérer de leur misère ». Elle affirme « qu’il n’y a pas de bons ou de mauvais faméliques, de famines progressistes ou d’hécatombes réactionnaires ». Enfin, elle nous rappelle l’enjeu de ce combat : « si une telle action n’est pas proposée, au moins et simplement proposée, le XXème siècle ne s’achèvera pas sans que les nations développées ne perdent, sur les champs de bataille de la misère, leur dignité ».

          A nous, à la lumière et des textes bibliques, et de l’actualité la plus brûlante, de comprendre cet enjeu. A nous de négliger pour un temps un tout petit peu de notre confort matériel, de distraire un tout petit peu de notre temps, afin d’entreprendre quelque chose en faveur des dizaines de millions d’êtres humains de par le monde qui vont sans doute mourir dans les mois à venir, comme l’affirment tous les experts. Faisons ensemble que ces hommes puissent nous dire, puissent dire à l’occident : Héhéyitanou, « vous nous avez rendu la VIE. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 28 décembre 1979 – et envoyé à un groupe d’amis le 4 décembre 2013.

 


[1] Note de 2013 : hélas l’AICF, devenue l’Action contre la Faim s’est éloignée de son impartialité annoncée au départ. Aujourd’hui, nous ne lui accordons aucun crédit moral.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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