Parasha Vayikra – Lévitique, 1:1 à 5:26

Des sacrifices qui engagent le cœur.

Avec la parasha de cette semaine – Vayikra -, nous reprenons la lecture du livre du Lévitique, troisième livre de la Torah. S’il est vrai qu’il contient de très grands commandements moraux, tels l’amour du prochain, la justice, il ne faut pas oublier qu’il doit son nom à la tribu de Lévi dont il décrit les obligations, particulièrement le culte sacrificiel qui formait, à l’époque de Moïse, l’essentiel des lois religieuses des Israélites. En hébreu d’ailleurs, on appelle également le Lévitique תורת כהנים (Torath kohanim) « La loi des prêtres ». Il n’est donc pas possible d’écarter tous les problèmes relatifs aux nombreux sacrifices décrits dans ce livre. Il faut se demander, à la lumière des interprétations traditionnelles, quelle valeur ils avaient, à quel besoin ils répondaient, et surtout, quelles étaient les conditions que devaient remplir ceux qui les offraient.

On dit trop souvent, en schématisant, que la prière a remplacé les sacrifices antiques. C’est doublement faux. En effet, la prière existait bien avant que les sacrifices ne fussent abandonnés à cause de la destruction du Temple par les Romains en l’an 70 de cette ère. D’autre part, dans l’esprit des Juifs traditionalistes, (ce n’est pas le point de vue des Libéraux) si un jour, comme nous l’espérons tous, le Temple est rebâti, on reprendra, conjointement avec les prières, le culte sacrificiel. Il faut donc admettre que pour la tradition il existe au moins deux formes du culte divin qui sont la prière et les sacrifices. Ceci est important à relever car nous verrons qu’il y a beaucoup de points communs entre les deux, et en particulier, qu’un effort spirituel est exigé pour les deux, contrairement aux apparences pour les sacrifices.

Le deuxième verset du Lévitique prend une dimension étonnante dans l’interprétation qu’en ont proposée le midrash et certains rabbins du Moyen-Age. Le voici אדם כי יקריב מכם קרבן ליהוה מן הבהמה מן הבקר ומן הצאן תקריבו את קרבנכם, « Lorsqu’un homme offrira un sacrifice parmi vous, pour l’Eternel, en bétail menu et gros, vous l’offrirez ». Ovadia Sforno qui vécut en Italie de 1475 à 1550 et fut le maître d’hébreu de l’humaniste allemand Johann Reuchlin, donne de ce verset une version intéressante. Comme d’autres rabbins, c’est le מכם « parmi vous » qui l’intrigue. Lorsque la Torah institue les sacrifices, dit-il en substance, elle les pose à un certain niveau : מכם (mikem), c’est de vous qu’ils doivent venir, מעצמכם בוידוי דברים והכנעה « de vous-mêmes, authentiquement et d’une manière convaincue ». Et il rappelle le très beau verset des Psaumes (51:19) : זבחי אלהים רוח נשברה לב נשבר ונדכא אלהים לא תבזה, « Le sacrifice de l’Eternel, c’est un cœur brisé. Un cœur abattu et contrit, Tu ne repousses pas Seigneur. » L’expression biblique מכם suppose en effet une certaine gratuité dans l’acte du sacrifice appelé korbane. Le texte semble dire : si vous l’offrez, alors que Dieu ne l’a point demandé, cela doit venir de vous. Comme tout acte facultatif, il exige encore plus de sincérité qu’un autre. Le texte ne vise ici que les korbanoth à l’exclusion d’autres sacrifices dont le caractère était obligatoire. Mais, s’il est facultatif, qu’est-ce qui peut motiver son offrande de la part de l’individu ? Une action de grâce, un acte de gratitude ou bien encore le désir de se faire pardonner une faute qu’il est seul à connaître et pour laquelle la loi n’a pas prévu de sanction ? Peu importe finalement.

L’essentiel est que cet acte vienne du fond du cœur, qu’il engage plus que la personne physique de celui qui l’accomplit. D’ailleurs, Sforno            poursuit : כי אין חפץ בכסילים המקריבים בלתי הכנעה קודמת  « Car l’Eternel n’agrée point les sots qui apportent des offrandes sans conviction préalable ». מכם ולא כלכם להוציא את המומר « Parmi vous, certains d’entre vous, et non vous tous – précise le texte – pour exclure les renégats », c’est-à-dire finalement ceux pour qui cet acte ne représenterait rien, et qui l’accompliraient par hypocrisie ou mécaniquement.

Sforno approfondit encore sa pensée lorsqu’il décrit l’attitude de celui qui apporte un sacrifice : ויסמוך ידו על קרבנו כמתנפל ומתפלל « il imposera les mains sur la bête qu’il offre comme pour se diminuer et pour prier ». Cet acte doit s’apparenter à ce que la liturgie appelle נפילת אפיים, la « contrition », et aussi à la prière. C’est un acte qui, quoi que très matériel, exige une attitude morale très honnête. Il ne doit s’y rencontrer ni ostentation, ni inconscience. C’est à ces seules conditions qu’il peut être agréé, donc avoir une signification. – Mais, si nous réfléchissons, n’est-ce pas ce qui est réclamé de chacun de nos actes religieux ? Sans cette prise de conscience intense et l’humilité qui l’accompagne, quelle valeur ont-ils ? Ne ressemblent-ils pas dès lors à des actes superstitieux ? N’est-ce pas d’eux que Dieu a dit, par la bouche de Ses prophètes, qu’ils Lui sont en abomination ? Dans la mesure où toutes les prescriptions matérielles du judaïsme ont un caractère de gratuité incontestable, puisqu’elles ne sont pas exigées des autres nations, elles s’apparentent aux korbanoth du Lévitique qui exigent d’autant plus de sincérité et de conviction qu’ils sont facultatifs et qu’aucune sanction n’est prévue pour leur transgression, au contraire des commandements moraux et sociaux applicables à tous les hommes.

Mais, il y a plus intéressant encore dans le commentaire de Sforno. Il analyse 1e péché et fait remarquer qu’il se décompose en deux : une partie qui affecte notre cœur, et une partie qui affecte notre corps. De même, dit-il, retrouvons-nous cette distinction dans les sacrifices que nous offrons. Une partie s’échappe en fumée vers Dieu : c’est celle qui correspond au péché de notre cœur. Une autre partie est consommée par les prêtres : c’est celle qui correspond au péché du corps. Il est important de constater qu’ainsi Sforno réserve aux prêtres, c’est-à-dire aux hommes, le pouvoir de pardonner les péchés corporels, alors que ce n’est que Dieu qui a le pouvoir de pardonner le péché moral. Il nous faut aussi constater qu’à Dieu n’est dévolue que la partie immatérielle du sacrifice, la fumée, le reste étant d’essence humaine. Si l’homme matéria1ise sa foi par des actions concrètes, il ne doit pas attendre de Dieu qu’Il « avalise » cette forme du culte qu’Il n’a pas demandée. Une seule chose est agréable à Dieu dans tous ces actes religieux, dans les sacrifices particulièrement, l’odeur ריח ניחוח ליהוה. Lorsque les textes parlent d’une « senteur agréable à Dieu », il ne faut pas le comprendre comme un anthropomorphisme, mais se dire que c’est l’immatérialité de l’acte qu’Il agrée, autrement dit l’intention qui l’a guidé. Il est bon, à ce propos, de citer un passage du Livre de la Connaissance de Maïmonide, concernant les sacrifices expiatoires : « Les personnes qui ont commis un péché ou encouru une culpabilité n’obtiennent, au moment où elles offrent les sacrifices d’expiation pour les transgressions qu’elles ont perpétrées par mégarde ou de propos délibéré, le bénéfice de leurs offrandes que lorsqu’elles se sont converties en leur cœur, et qu’elles ont confessé leur péché en une confession verbale. L’écriture en effet déclare : « Il faut que celui qui est coupable de l’un de ces actes se confesse d’avoir péché en cela. Alors il apportera au Seigneur son sacrifice de culpabilité pour le péché qu’il a commis » (Lév. 5:5-6). A ceux qui voudraient croire que le sacrifice est une condition nécessaire et suffisante pour l’obtention du pardon, ce texte vient rappeler que tout acte matériel doit être précédé d’une démarche morale à la mesure du péché commis. Toute personne qui comprendrait cette forme de culte d’une autre manière serait dans l’erreur. C’est à leur sujet que le midrash attire l’attention sur la proximité, dans le verset du Lévitique, entre le mot אדם « homme » et le mot בהמה « bétail ». אלו בני אדם שערומים בדעת ומשימים את עצמם כבהמה « Il s’agit des hommes qui sont nus de connaissance, de discernement, et se changent ainsi en bétail ».

Ce court survol d’un verset de notre parasha nous aura permis, une fois de plus, de constater l’effort de spiritualisation réalisé par le judaïsme dans son assimilation des mœurs et des valeurs des peuplades qu’il a côtoyées. Et même lorsque, par hasard, il a conservé des pratiques trop primaires, les interprètes ont toujours travaillé à ce que nous sublimions l’aspect strictement matériel de ces pratiques pour en dégager le symbole. Il est vrai que le judaïsme libéral en a quand même rejeté certaines, parce qu’il ne pense pas, comme pour les sacrifices, qu’il faille y revenir. Ceci ne nous empêche pas d’admirer la sagesse de nos rabbins, leur astuce quelquefois, pour aider leurs contemporains dans leur quête spirituelle. A nous de nous y associer, d’une façon ou d’une autre, pour contribuer à l’élévation morale de nos semblables. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 16 mars 1973 – et envoyé à un groupe d’amis le 5 mars 2014.

 

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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