Parasha Vayislah’ – Genèse 32:4 à 36:43.

Jacob : de la ruse à l’amour

 

Jacob, mon si lointain ancêtre, j’ai l’impression de t’avoir toujours porté en moi. De ta naissance à ta mort, à travers les vingt-cinq chapitres de la Genèse qui te sont consacrés et les cent-quarante-sept ans de ta vie, je sens se dérouler toutes les phases de ma vie et de celle de mes contemporains.

D’une femme stérile tu es né double. Tout le monde n’a pas la chance de naître jumeau, mais, depuis toi chacun sait qu’il naît avec deux visages, deux natures qui s’entrechoquent comme tu le fis dans le sein maternel avec ton frère Esaü, deux visions du monde qui se combattent, se croisent parfois, puis se séparent à nouveau. Tu as vite pris conscience de ta dualité car, dans le miroir, toi, l’homme “tranquille demeurant sous la tente”, tu apercevais le visage d’Esaü “chasseur courant la steppe”. Et tu savais, et tu pressentais, que le droit d’aînesse dont il se séparait contre un plat “rouge”, c’était moins ton jumeau qui te le cédait que toi qui t’en emparais, profitant de sa voracité et de son mépris des choses du ciel. Mais plus encore que cet échange entre deux êtres si différents, tu savais qu’en toi se bousculaient les pulsions de l’un et de l’autre; et que si le midrash a affirmé que Jacob et Esaü ne pourraient jamais se partager la terre jusqu’à la consommation des temps, toi tu comprenais que ton être serait torturé jusqu’à la mort par ce douloureux affrontement intérieur.

Aussi, lorsque ton vieux père Isaac, aveugle à plus d’un titre, t’accorda sa bénédiction, s’étonnant de reconnaître les mains mais non la voix de ton frère Esaü, tu compris que tu aurais sans cesse à arbitrer ce conflit entre tes instincts de violence et tes aspirations spirituelles, mais que Celui qui assisterait au combat, Celui sous le regard vigilant de qui nous déroulons nos existences n’aurait pas la même complaisance que celle de ton père. Tu as su qu’en toi קול יעקוב – la voix de Jacob – et ידי עשו – les mains d’Esaü – assumeraient une gémellité dramatique qui feraient de toi une bête et un ange, un homme rusé et tortueux – יעקוב – et un homme de droiture – ישראל -. Et nous, tes descendants, combien nous éprouvons cette difficulté de n’être jamais tout-à-fait Israël, tout en récusant l’Esaü qui pointe parfois en nous ses pulsions de pouvoir et d’égoïsme!

Après ce départ ambigu de ta carrière, fuyant la fureur d’Esaü, te fuyant peut-être toi-même, tu es retourné à Harane, berceau de tes ancêtres, lieu d’idolâtrie qu’avait quitté ton grand-père. Nouvelle contradiction dans ta vie : pour te sauver physiquement, tu vas retourner vers le danger spirituel. Mais, avant de rencontrer Laban, l’Araméen, comme plus tard avant de rencontrer ton frère Esaü, tu vas rencontrer Dieu en Sa maison, si je puis dire, à Beth-El. Et Sa maison prend l’aspect d’un lieu inconfortable où la pierre te sert d’oreiller et où ton sommeil est agité par un rêve étrange d’échelle et d’anges qui la gravissent. Et c’est là, dans l’insécurité et l’inquiétude, que tu apprends que tu n’as rien à craindre des autres. Comme pour te faire comprendre que tu n’as à craindre que de toi-même! Tu n’as encore construit ni foyer, ni famille, ni maison, mais Dieu te fait savoir que, malgré les épreuves qui te guettent, Sa bénédiction t’accompagnera. A cette croisée des chemins, au sortir d’une jeunesse tumultueuse, habité de promesses irraisonnables, comprenant que pour passer de l’une aux autres, il te faudra affronter la vie, nous te retrouvons, Jacob notre père ! Nous éprouvons tes premières réussites acquises à l’arraché, sinon à la loyale, et ta première confrontation avec un Dieu qui se révèle à travers la dureté de la pierre, le flou d’un rêve étrange, l’annonce de dures épreuves, mais l’assurance de Sa fidélité. Tu peux encore rester Jacob, le rusé ; tu peux advenir Israël, l’intègre. C’est le combat en toi des deux frères jumeaux dont l’issue dira de quel côté tu pencheras. Comme nous qui savons si bien discerner chez autrui le bien et le mal, exalter l’un, condamner l’autre, mais qui perdons toute lucidité et toute force lorsqu’il s’agit de les départager en nous…

Tu quittes Harane et arrives chez Laban, homme riche et puissant, frère de ta mère, et surtout père d’une si jolie Rachel. Pour ses beaux yeux et ses boucles brunes, tu travailleras sept ans qui te paraîtront quelques jours כימים אחדים באהבתו אותה tant tu l’aimais ! Mais, les sept ans passés ויהי בוקר והנה לאה, voici que ce fut Léa sa sœur aînée qui te fut accordée. Bonne génitrice, bonne mère, elle n’avait pas la grâce de sa cadette. Tu travaillas donc à nouveau sept ans pour l’obtenir. Puis encore sept ans pour acquérir quelques biens. Durant cette période, tu pus éprouver les effets de la ruse. Comme dira plus tard le prophète Ovadia : כאשר עשית יעשה לך גמולך ישוב בראשך “Comme tu fis, il te sera fait ; tes actes te retomberont sur la tête !”. Laban rusa envers toi comme tu avais rusé avec Esaü. Mais, au sein même de tes épreuves, tu t’étais construit une maison : douze fils et une fille étaient venus t’assurer de la réalisation des promesses divines. Tu avais aussi acquis un nombreux troupeau grâce à ton travail et à ton ingéniosité. Tu pouvais quitter dignement ton beau-père et aller enfin accomplir ton destin. Tu n’étais pourtant pas au bout de tes peines.

Il te fallait, sur le chemin du retour, affronter ton frère Esaü. Tu pouvais à juste titre redouter sa vindicte malgré les vingt et un ans passés. Alors, avant la rencontre, comme avant Harane, tu allais faire une étrange expérience. Durant cette longue nuit, saisi d’angoisse – angoisse d’être tué, angoisse d’avoir à tuer – un homme mystérieux lutte avec toi. Au matin, blessé mais victorieux, tu lui demandes son nom. Et lui, au lieu de se nommer, te nommera : לא יעקוב יאמר עוד שמך כי אם ישראל כי שרית עם-אלהים ועם-אנשים ותוכל – “Ton nom ne sera plus énoncé Jacob, mais Israël, parce que tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et que tu l’as emporté”. Ton combat intérieur est ainsi décrit comme un affrontement mythique avec les forces célestes et terrestres, toutes les composantes de ton être qui avaient pu faire que tu restes médiocre, c’est-à-dire entre le bon et le mauvais. Mais, ce qui s’est passé chez Laban a été déterminant. Rencontrant Esaü, tu lui dis : עם לבן גרתי “J’ai séjourné chez Laban”, ce que notre tradition interprète comme : malgré mon séjour chez cet impie גרתי – j’ai séjourné – anagramme de תרי“ג – 613 – ; j’ai continué d’observer les mitzvoth, je suis resté fidèle à l’enseignement de mes pères ; j’y ai cultivé la morale et la spiritualité. Et nous, tes enfants, les enfants d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, avons séjourné chez Laban tout en cultivant notre héritage ! Nous aussi avons eu à lutter contre nous-mêmes et contre les autres pour rester fidèles à la maison de nos pères, même lorsque nous avons habité la maison de nombreux Laban successifs. Et comme nous comprenons l’état dans lequel tu es sorti de ton séjour et de tes combats : boiteux, mais intérieurement victorieux, sachant avec certitude que s’il nous arrive de ployer le genou devant un quelconque Esaü, c’est parce qu’en nous-mêmes nous refusons à jamais celles de ses valeurs qui nous sont insupportables. Nous sommes parfois sortis blessés de l’histoire, celle où nous avons rencontré des négateurs de la morale biblique, mais avec l’intime conviction de n’avoir pas cédé au niveau de l’essentiel et de n’avoir pas démérité du nom d’Israël chèrement acquis par Jacob.

Jacob, toi qui après ces années difficiles, t’imagines pouvoir t’installer sur la terre de ton père et de ton grand-père : וישב יעקוב – “Jacob s’installa”. Eh ! Non. A cause de cette légitime mais inacceptable aspiration, tu connaîtras l’épreuve la plus douloureuse de ta vie, celle de croire perdu ton fils préféré, Joseph. Implacable tradition juive qui interdit les certitudes définitives, les médailles sans revers, le confort démobilisateur de l’installation. Tu passeras de trop longues années dans la conviction de la mort de ton fils jusqu’au jour où tu auras la preuve de sa survie. Et curieusement, cette preuve te viendra, non des récits de sa réussite en Egypte par tes fils, mais des chariots envoyés. Des עגלות, mot dont la somme de la valeur numérique de ses lettres équivaut à nouveau à תרי“ג, 613. Par-là, tu auras acquis, au soir de ta vie, la conviction que ton fils Joseph est resté fidèle à ton enseignement, celui des mitzvoth, même au cœur de l’Egypte. Ainsi, à quelques années ce sera le même viatique, celui de la fidélité juive, qui aura permis à toi puis à ton fils de supporter le séjour en Mésopotamie et en Egypte !

Avant de disparaître, et après avoir retrouvé ton fils Joseph et béni ses deux fils, Manassé et Ephraïm, tu auras à cœur de montrer la route à tes douze fils. Dans cette poétique et prophétique bénédiction, tu diras à chacun ce que tu sais de lui et le mettras en garde contre certain de ses penchants. Père attentif, aimant et lucide jusqu’au bout, tu aideras ceux qui te perpétueront à se diriger dans la vie. Là encore, nous te retrouvons pour puiser dans ton enseignement les leçons nécessaires à l’éducation de nos enfants. Toi dont l’amour de ta mère fit un usurpateur ; que l’amour de Rachel aida à porter les épreuves ; que l’amour de Joseph aveugla quelque peu, tu montres, par tes dernières paroles que l’amour doit s’accompagner de sagesse et de mesure : tu adresses à tes fils des paroles propres à les rendre forts et justes dans l’existence.

Douze fois paradigme du père, tu nous montres, par-delà les millénaires, la puissance de l’amour lorsqu’il est l’aboutissement d’une vie en perpétuel devenir, en constante recherche de perfectionnement, tirant les leçons des fautes et des échecs. Ton voyage est celui de la ruse à l’amour. Par toi nous comprenons le sens de cet enseignement de nos maîtres: מעשי אבות סימן לבנים, “les actes des pères sont un signe pour les enfants”. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 4 décembre 1998 – et adressé à un groupe d’amis le 3 décembre 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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