Parasha Yitro – Exode 18:1 à 20:23. « Le shabbath: une fiancée toujours présente à l’esprit »

Le shabbath: une fiancée toujours présente à l’esprit.

Ce shabbath, nous lisons dans toutes les synagogues du monde le texte le plus universellement connu de la Bible: celui des dix commandements. Parmi ceux-ci figure celui relatif au repos du septième jour, qui est un des fondements de toute vie juive. C’est le quatrième de ces dix commandements, et les rabbins qui ont commenté ce passage font remarquer que les trois premiers commandements ne sont que le prologue de ce quatrième. En effet, ils énoncent l’identité de Dieu, Son unité, l’importance de Son Nom, Son règne sur tout ce qui existe dans le ciel ou sur la terre, pour que ceux à qui s’adresse le quatrième commandement, celui du shabbath, sachent que ce jour n’est rien d’autre que l’occasion de réfléchir à toutes ces choses et d’accepter les paroles de Celui qui les a créés.

Le chant le plus connu pour accueillir le shabbath est celui du Lekha-Dodi « viens mon bien-aimé », composé au début du 14ème siècle par Rabbi Moshé Halévi Alkabetz, beau-frère d’un célèbre cabaliste, Moïse Cordovero. C’est dans le Talmud (traité shabbath 119a) que le shabbath est pour la première fois comparé à une fiancée dont le fiancé est Israël. Un midrash veut qu’Israël se soit adressé à Dieu pour se plaindre que tout va par couple dans le monde et qu’il se trouvait seul. De même le shabbath aurait dit à Dieu : tous les autres jours de la semaine vont par deux, sauf moi. Aux deux, Dieu répondit : tu ne seras pas seul. A Israël il maria le shabbath ; au shabbath il donna un compagnon en la personne d’Israël. Au-delà du caractère poétique, voire naïf, de cette légende, il y a une vérité importante : à savoir qu’Israël ne peut être lui-même sans son complément que représente le shabbath. Et lorsque nous entonnons le Lekha dodi, ce doit vraiment être un appel du plus profond de nous-mêmes vers cette journée qui nous apporte à la fois repos physique et moral, délices et méditation.

A propos du commandement du shabbath, Rambane fait une remarque capitale : « C’est un ordre que de se souvenir chaque jour du shabbath et que nous ne l’oublions point, qu’il ne se confonde pas pour nous avec le reste des jours de la semaine, car en l’évoquant continuellement, nous nous rappellerons la création du monde à tout instant, nous reconnaîtrons à chaque instant qu’il existe un Créateur de toutes choses et qu’Il nous a ordonné ce signe, comme il est dit : « Ce sera un signe entre vous et Moi ». Rambane met l’accent sur le rayonnement que doit exercer le shabbath sur l’ensemble de notre existence, et non pas seulement pendant les quelques heures qu’il dure réellement. C’est sans doute là un aspect fondamental du shabbath. S’il est vrai qu’il marque pour l’individu une interruption salutaire au milieu de sa vie quotidienne, une libération complète des astreintes de la vie matérielle, une possibilité pour chacun de prendre du recul par rapport aux problèmes qui l’assaillent continuellement, mais auxquels, par là-même, il ne peut pas toujours réfléchir, et par lesquels il risque de se laisser envahir, il n’est pas moins vrai que si ce jour ne redonne pas à l’homme son second souffle pour envisager les six autres jours de la semaine, il n’a pas rempli son office. Ce n’est pas par hasard que dans le texte, immédiatement après le rappel de la sainteté du shabbath, on ordonne : « Pendant six jours tu travailleras et tu mèneras à bien tout ton ouvrage ». La sainteté spirituelle du shabbath doit nous permettre d’affronter le « profane » des six autres jours. Et si possible de l’affronter mieux encore, enrichis que nous sommes par la méditation shabbatique.

Car, observer le shabbath, c’est, d’une certaine façon, redécouvrir en nous l’image du Créateur, la noblesse de notre tâche quotidienne, par opposition à l’idolâtrie et la servitude qui sont trop souvent les nôtres au moment où nous accomplissons cette tâche. Si bien que limiter le shabbath au septième de notre existence serait une erreur totale. Rambane nous met en garde contre cette mauvaise interprétation du commandement. Si nous voulons bien y réfléchir, c’est le même problème pour tous les préceptes moraux ou pratiques que le judaïsme nous enjoint de suivre. Si nous créons artificiellement une frontière entre le domaine strictement religieux et le domaine laïque, nous risquons que notre religion ne soit plus du tout ce lien qu’elle doit être entre tous les aspects de la vie de l’homme. Cela nous entraînera à une incohérence sur le plan moral qui n’échappe à personne, encore moins à ceux qui critiquent de l’extérieur le juif religieux en disant : je préfère ne pas pratiquer plutôt que d’être comme certains qui vont tous les jours à la synagogue, observent strictement tout, et se conduisent mal envers les autres. Cette réflexion ne tient absolument pas compte du fait qu’on peut très bien, et même qu’on doit, vivre sa religion et son action dans la société conjointement ! Etablir une distinction entre ceux qui observent la religion et ceux qui se conduisent bien est tellement ridicule qu’il nous faut veiller tout spécialement à ce que nos actes religieux aient un prolongement moral dans notre vie quotidienne. Ainsi en va-t-il tout particulièrement du shabbath qui doit être le principe vivifiant de l’action humaine pour tous les autres jours.

De fait, de très nombreux commentaires sont énoncés à propos de la deuxième phrase du Lekha Dodi : סוף מעשה במחשבה תחילה  Le shabbath, bien qu’aboutissement de la création, se trouvait dans l’idée de Dieu dès le commencement. L’un d’entre eux compare cela aux nombreux préparatifs du mariage. Tout au bout de ces préparatifs se trouve la cérémonie et l’arrivée de la fiancée qui en est le sommet. Mais s’il n’y avait pas eu de fiancée, y aurait-il eu tous ces préparatifs ? De même le shabbath a précédé, dans l’économie divine, tout le reste de la création, pour en être également l’accomplissement. A quoi servirait tout le labeur de l’homme, si à la source de son action, il n’avait conscience de sa noblesse, et si, au terme de cette action, il ne pouvait en comprendre la portée ? C’est là le rôle primordial dévolu au shabbath. Rambane fait aussi remarquer que la religion juive est la seule à ne pas accorder de noms propres aux jours de la semaine, mais à les numéroter. Ainsi le dimanche n’est-il que le premier jour de la semaine qui est d’ailleurs appelée shabbath et non shavoua en langage rabbinique. Ainsi ordonne-t-on de compter sept shabbatoth entre Pâque et Pentecôte, non pas sept semaines. De même, la plus importante fête, celle du Kippour, est-elle désignée comme le shabbath shabbatone, le shabbath entre tous les shabbath. Pour le judaïsme le temps est jalonné par référence au shabbath. Mieux encore, l’ère messianique elle-même est désignée comme le shabbath de l’histoire humaine, la septième et ultime étape de notre progrès moral.

C’est sans doute pour ces raisons, que l’essentiel du chant lekha dodi est consacré à la restauration de Jérusalem, à la joie qui sera la sienne lorsque le descendant de Jessé viendra annoncer l’accomplissement des temps. Tous les appels qui sont alors lancés à Jérusalem sont applicables à ce que nous devons nous efforcer de faire du shabbath. « Lève-toi, sors de ta poussière, assez de séjourner dans la vallée des pleurs ! » Le poète nous invite à nous débarrasser de la grisaille qui nous recouvre toute la semaine, à écarter les soucis et les peines. Il est d’ailleurs connu que le shabbath interrompt même le deuil et que toutes les restrictions pratiques applicables aux endeuillés sont levées ce jour. De même, si un jour de jeûne tombe un shabbath, il est différé. « Réveille-toi, réveille-toi, car ta lumière arrive, entonne un chant, la gloire de Dieu resplendit sur toi ». Dans cette injonction aussi nous trouvons l’écho de ce qu’est le shabbath juif. D’abord un appel à secouer la torpeur morale qui est la nôtre et où nous plonge l’excès de notre travail quotidien. Elle doit faire place à la lumière éclatante de l’esprit, celui que nous apporte le « supplément d’âme » du septième jour. Elle doit nous permettre de comprendre et de sentir la gloire divine de la création. « Tu n’auras plus honte », non, car le shabbath efface toutes les inégalités. La trêve qu’il impose rend la même dignité à chacun, quel que soit son rang social, son niveau intellectuel. Les récits et légendes juives fourmillent de textes décrivant le plus humble de la communauté comme un roi devant la nappe éclatante du shabbath, entouré des siens.

Finalement, la dernière strophe de ce chant appelle la venue de cette fiancée-shabbath, couronne de son époux, symbole de paix et d’allégresse, qui vient prendre place au milieu des fidèles de son peuple. C’est sans doute cette paix complète, cette joie véritable, que nous devons nous attacher à découvrir dans le shabbath. Nous devons nous demander comment en faire notre délice, puisqu’il est lui-même, nous dit la Bible, le délice de Dieu. Puisque c’est une fiancée, il nous faut nous conduire envers lui comme un fiancé qui cherche tous les moyens d’être agréable, et qui se rend compte qu’en agissant ainsi, il découvre les profondes richesses de l’amour, cet amour qui rayonne à la fois sur celui qui est aimé et celui qui aime. Fassent notre prière et notre effort qu’un shabbath véritable et durable s’installe sur la terre pour tous les hommes. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULIF le 26 janvier 1973 – et envoyé à un groupe d’amis le 4 février 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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