Pessah 5745-5774

Les chemins de la liberté

La soirée de Pâque.

La soirée de Pâque.

Pessah, fête de la liberté ; Hanouccah, fête des lumières ; Kippour, le jour du grand pardon ; Souccoth, les cabanes ; Shavouoth, le don de la Loi ; Pourim, la fête d’Esther, etc. Nous avons tous présentes à l’esprit ces définitions lapidaires, reliquats de quelque lointaine instruction religieuse, pas tout-à-fait complètes, mais pas fausses non plus. Elles situent un cadre plus ou moins grossier, donnent à l’interlocuteur l’impression qu’il sait de quoi l’on parle, tout en redoutant d’avoir à s’expliquer davantage. Ainsi, Pessah, dont nous commençons la  célébration ce soir, c’est bien la fête qui rappelle le passage מעבדות לחרות « de la servitude à la  liberté », de la sortie d’Egypte des fils d’Israël. Mais, sous peine de délayage ou d’absence de signification, il nous faut inlassablement questionner les textes pour qu’ils nous distillent leurs enseignements. Le mot de liberté a été si diversement prononcé, annoncé, interprété et surtout appliqué, qu’il paraît urgent, si on doit l’accoler à la fête de Pessah, d’en mesurer la dimension plus spécifiquement juive. Un texte important de la liturgie pascale nous invite particulièrement à découvrir les voies de la liberté telle que l’entend le judaïsme ; il s’agit de la haftarah de demain matin, extraite du livre de Josué (5:2 à 6:1). C’est un texte qui, sous des dehors narratifs, contient en résumé l’essentiel de ce que Pessah ; vient nous rappeler chaque année. Ici, comme ailleurs, il nous faut admirer la sagacité de nos maîtres dans le choix qu’ils ont fait de la plupart des haftaroth accompagnant nos fêtes.

La scène se situe après le passage du Jourdain par le peuple hébreu sous la conduite de Josué et des prêtres. Dieu ordonne à Josué de circoncire les enfants d’Israël qui ne le sont pas. En effet, leurs pères, sortis d’Egypte, l’avaient bien été, mais avaient péri dans le désert, faute d’avoir écouté la voix divine. Par contre, ils n’avaient pas circoncis leurs propres fils, et c’est eux qu’il fallut circoncire. Dès que l’opération est accomplie, Dieu déclare à Josué: «A présent, j’ai écarté de vous l’ignominie de l’Egypte! » (Josué, 5:9). Puis, les Israélites célèbrent la Pâque, ce qu’ils n’avaient fait qu’une fois en quarante ans. Dès le lendemain de cette célébration, la manne qui avait nourri le peuple pendant tout son séjour au désert, cesse de tomber, et c’est dorénavant de la récolte du pays de Canaan qu’il va se nourrir. Puis, l’ange de l’Eternel apparaît à Josué, lui enjoignant d’ôter ses chaussures car ses pieds foulent un endroit saint. Le texte se termine par la constatation : « Or, Jéricho était close et barricadée devant les enfants d’Israël » (Ibid. 6: 1). On pourrait croire qu’il n’y a pas ou peu de liens entre les différentes parties de cette haftarah, mais ce serait en faire une lecture bien incomplète !

En gardant à l’esprit le fil conducteur de la liberté, nous allons nous frayer un passage sur ses chemins. Tout-à-l ‘heure, nous disions : Pessah, fête de la liberté, évocation de la sortie d’Egypte. Or, demandons-nous quels auront été les premiers pas de cette liberté toute neuve ? Ç’aura été le désert, la faim, la soif, la rencontre d’ennemis nombreux et cruels, l’acceptation d’une Loi exigeante et ardue, puis encore le contact avec un pays promis et pourtant hostile, et finalement cette circoncision imposée à tous. Vraiment, on ne peut pas dire que le goût de la liberté aura été doux pour ceux qui l’avaient rêvée pendant quatre-cents ans ! Pessan, fête de la liberté … de quoi faire ? Liberté d’accepter des commandements, liberté de rejeter le laxisme moral de l’Egypte en choisissant la rugueuse voie de la Torah, liberté encore de soumettre son corps par l’acte de la circoncision après avoir soumis son âme par un unanime נעשה ונשמע  « Nous ferons et nous comprendrons ! » Cette circoncision qui, appliquée à l’enfant dès l’âge de huit jours, est un acte posé par ses parents face à la création divine pour en reconnaître le caractère volontairement imparfait et notre devoir de la perfectionner. Dieu enjoint à Josué de se munir de חרבות צורים « de glaives tranchants », non pour la guerre, non pour que l’homme suive son instinct d’agression, mais pour cet acte dérisoire et grandiose de la circoncision. – Pourquoi, s’interrogent nos commentateurs, la génération du désert n’avait-elle pas circoncis ses fils ? On pourrait croire qu’il s’agissait, déjà, d’un acte d’insoumission vis-à-vis de Dieu. Pas du tout, nous explique Rabbi David Kimhi. Si les Israélites n’ont pas circoncis leurs fils, pas plus le plus humble d’entre eux que Moïse lui-même, c’est parce qu’ils ignoraient toujours combien de temps ils resteraient dans tel ou tel campement, à quel moment la nuée divine leur intimerait l’ordre de reprendre la route, et alors, en circoncisant leurs enfants, ils les auraient exposés au danger de les faire voyager sitôt après cette intervention. D’autres peuplades, au littéralisme suicidaire, auraient, dans ces conditions, renoncé à procréer de peur de ne pouvoir
accomplir sur les enfants mâles l’acte obligatoire de la circoncision. Il n’en a pas été ainsi pour Israël à qui le devoir de vie a toujours paru supérieur à tout ritualisme étroit, attendant des jours meilleurs pour réintégrer le giron de la Loi. C’est cela aussi la liberté bien comprise, celle qui refuse les entraves de toute sujétion, soit-elle religieuse, politique ou idéologique, auxquelles elle préfère toujours les valeurs de la Vie et de l’individu.

Après la circoncision, c’est la Pâque que les Israélites vont célébrer pour bien marquer leur authentique liberté. La Pâque, acte qui se fait parole, parole qui se traduit par une geste nationale et individuelle. La Pâque d’un peuple circoncis, libre de par sa soumission, adulte soudain, grandi par sa mutilation volontaire. La Pâque qui, rappelant la servitude d’Egypte, rompt définitivement avec elle, élève ses participants aux cimes de la liberté vraie : celle de l’esprit.

Quoi d’étonnant, alors, à ce que, dès le lendemain de cette Pâque, la manne cesse de tomber ? Cette manne, nourriture céleste, si elle était le symbole de la confiance du peuple en son Dieu, était aussi le signe de sa dépendance. Un peuple qui cesse d’être nourri d’en-haut pour se nourrir du produit de la terre, donc de son travail, est un peuple libre. Cette manne, ajoutent nos maîtres, a cessé de tomber exactement le 6 Iyar, c’est-à-dire trente jours après la mort de Moïse, les trente jours de son deuil. Le peuple s’autonomisait ainsi par rapport à celui auquel il avait aveuglément délégué tous ses pouvoirs en un acte de foi unique dans l’histoire.

Poursuivant cet enchaînement entre les différents épisodes de la haftarah, l’ange de l’Eternel apparaît à Josué, le glaive brandi et pourtant protecteur. A la tremblante question de Josué s’inquiétant de savoir s’il est un ennemi ou un allié, l’Ange répond : «Je suis le chef de la milice du Seigneur. » עתה באתי « Maintenant je suis venu ».(Ibid, 5:14). Ce « maintenant » nous permet de penser que l’ange divin peut se manifester, maintenant, au terme d’un processus où le peuple a véritablement marqué son adhésion à la voix divine. Circoncision, célébration de la Pâque, récolte du pays, c’est à un peuple définitivement libre que Dieu envoie Son messager. Devant lui, se dresse Jéricho, fortifiée et close, c’est-à-dire l’Histoire qu’Israël peut désormais affronter. L’histoire événementielle à laquelle le peuple juif apportera sa nécessaire dimension morale. L’histoire hostile mais vulnérable; l’histoire qu’Israël ne forcera qu’à l’aide des frêles trompettes de sa foi, après l’avoir obstinément imprégnée de l’effort entêté et apparemment désuet de ses fils.

C’est là le sens de tout cet épisode du livre de Josué. Ce livre est d’ailleurs une charnière dans l’histoire d’Israël puisqu’il marque réellement les premiers pas du peuple affranchi et se prenant en main. C’est à ce moment-là que la sortie d’Egypte se concrétise tout-à-fait. Bien sûr, tout le reste du Tanakh nous relatera encore les nombreux balbutiements de cette histoire spirituelle et matérielle, mais ce ne sera que l’illustration de ce qu’un événement aussi fondateur que la sortie d’Egypte est appelé à se réactualiser dans la vie collective et individuelle des descendants de ceux qui l’ont vécu.

Ce qui nous ramène à Pessah et à son actualité pour nous tous. La haftarah de Josué, lue chaque année, comme la Haggadah, comme la liturgie spécifique de la fête des Azymes, est propre à inscrire dans nos consciences, et à le graver à nouveau s’il le faut, le message de liberté et de responsabilité qu’elles contiennent. Pessan vient annuellement nous inquiéter et nous rassurer. Nous inquiéter salutairement par les questions qu’elle nous fait nous poser sur nous-mêmes, sur l’état du hametz en nous, sur notre position par rapport à notre histoire, passée, présente et à venir, sur notre identité véritable d’Hébreux, d’Israélites et de Juifs. Nous rassurer en nous persuadant, à partir de ces questions, que les poser seulement nous préserve déjà de l’assimilation, de la routine dangereuse, nous fait prendre conscience de notre Egypte individuelle et collective. Savoir que cette Egypte existe potentiellement en chacun de nous, savoir qu’il n’y faut pas séjourner trop longtemps, savoir qu’en sortir n’est pas forcément la voie de la facilité, savoir qu’après nous attendent, comme jadis nos pères, le désert, les responsabilités de tout ordre, et, seulement au bout, peut-être, le bonheur, le dur bonheur d’être Juifs. Savoir enfin que si nos maîtres ont placé Pessah en tête chronologiquement de toutes nos fêtes, ce n’est pas par hasard, et, qu’après la liberté physique que nous rappelons ce soir, il y aura Shavouoth, Rosh-Hashana, Kippour et Souccoth, autant de rendez-vous avec nous-mêmes, avec Dieu et avec l’homme, que nous ne pourrons éluder.

A tous, je souhaite de vivre une Pâque totale, comme celle que vécurent nos ancêtres sous Josué, une Pâque au lendemain de laquelle nous apercevrons l’Ange de l’Eternel qui nous guidera vers notre accomplissement. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 5 avril 1985  – et envoyé à un groupe d’amis le 10 avril 2014.

 

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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