Phobies, allergies et intolérances.

Depuis quelques mois, on entend souvent le terme d’islamophobie pour désigner le rejet par certains de telle  ou telle manifestation de la religion musulmane au milieu de la société française. Certes le mot « phobie » fait partie de notre langue et on peut l’accoler à toutes sortes de préfixes. Ainsi parlera-t-on de claustrophobie, d’agoraphobie, de photophobie, mais aussi de xénophobie ou d’homophobie. Ce qui amène à se demander ce que renferme ce mot « phobie » qu’on peut adjoindre à de nombreux concepts. Il vient du grec phobos, crainte, peur. La définition la plus courante est : « peur irraisonnée d’un danger inexistant ». S’agissant des phobies d’objets, d’animaux ou de situations (avion, foule, enfermement, lumière, araignées, serpents), on comprend aisément de quoi il s’agit. S’agissant d’êtres humains ou de groupes, c’est moins simple. Peut-on parler de peur irraisonnée ? J’y reviendrai plus loin.

Mais je voudrais auparavant me pencher sur le cas de deux autres mots de notre langue française qui peuvent aussi être employés à double sens, les mots « allergie » et « intolérance ». Le premier vient du grec allos – autre – et de ergori – action –. Il s’agit, selon le dictionnaire, d’une « réaction anormale, excessive de l’organisme à une substance » et, par extension d’une « incapacité à supporter quelqu’un ou quelque chose ». Nous connaissons tous les allergies à tel ou tel médicament, de même que l’allergie au travail ou à certaines personnes censées nous donner de l’urticaire. Mais attention, ici comme plus haut, aux glissements sémantiques. J’y reviendrai également.

Le troisième mot à double sens est « intolérance ». Ici, c’est le sens premier qui est le plus courant, à savoir une « attitude hostile ou agressive à l’égard de ceux dont on ne partage pas les opinions, les croyances : L’intolérance religieuse. » Mais aussi, par extension, l’ « impossibilité, pour un organisme, de supporter certains médicaments ou aliments : Intolérance à la pénicilline, aux laitages. »

Dans les trois cas – phobie, allergie, intolérance – nous constatons que l’objet des réactions de l’organisme ou du psychisme est déterminé par l’Autre. La peur de l’autre, l’incapacité à le supporter dans sa spécificité, dans les manifestations de sa culture ou de ses traditions. La xénophobie, c’est la peur de l’étranger, l’islamophobie celle d’une religion et de ses adeptes, l’homophobie celle d’une manière de vivre sa sexualité. En fait, est-ce de la peur, comme l’indiquerait le suffixe phobos, ou un rejet de ce qui n’est pas comme nous ? Généralement, ce type de phobie qui vise d’autres humains est dirigé contre des minorités. C’est donc moins la peur que le rejet qui le guide. La véritable question est : sommes-nous aptes à vivre dans une société multiconfessionnelle, multiculturelle ? Je crois pouvoir dire que les manifestations hostiles auxquelles ces différentes phobies entraînent ceux qui les éprouvent sont de nature à répondre par la négative à cette question primordiale. Or si, dans les cas de phobies, d’allergies, d’intolérances à certains objets ou situations, il existe des façons, sinon de les soigner totalement, du moins d’en atténuer considérablement les effets pénibles, voire dramatiques, tel ne semble pas être le cas des phobies et autres formes d’intolérance en direction de nos semblables. C’est à dessein que j’emploie ce mot de « semblables » afin de nous rappeler constamment que ces hommes et ces femmes dont nous stigmatisons la religion, le vêtement, la culture, la sexualité sont, comme nous, créés à l’image d’un même Dieu, et donc nos semblables, nos prochains. C’est André Neher, géant de la pensée juive francophone du 20ème siècle qui disait qu’il est aisé d’aimer son prochain comme soi-même, comme nous l’enjoint la Torah (Lévitique 19), mais il est peut-être plus urgent d’apprendre à aimer notre… lointain !

Dans les phobies, allergies et intolérances de l’organisme, bien que ce soit difficile, la médecine ou la psychiatrie peuvent aider à les surmonter. Dans celles qui mettent en scène des inaptitudes à supporter l’Autre, il faut faire un énorme effort sur soi-même pour que la part d’irraisonné dans ses réactions admette de s’ouvrir au rationnel. La vie en société est un perpétuel accommodement aux besoins et libertés des autres. La Déclaration des droits de l’homme de 1789 nous le rappelle : « Art. 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. »

Le temps n’est pas si loin où des êtres humains appartenant à des minorités ethniques ou religieuses ont été systématiquement exterminés. Nous ne devrions jamais l’oublier, notamment lorsque se développent sous nos yeux des sentiments de haine, des actes de violence à l’égard de certains groupes humains. Rappelons-nous le poème du pasteur allemand Martin Niemöller pendant la dernière guerre :

Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n’ai pas protesté,
Je n’étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester

Daniel Farhi

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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