Quand Torah-Box dévoie la Shoah et … la Torah!

N° 278 – 28 janvier 2016.

En ce 27 janvier, Journée mondiale de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité, Juifs et non-Juifs se recueillent dans le souvenir des victimes de la Shoah. Cette date, rappelons-le, a été choisie par l’Assemblée générale des Nations unies le 21 novembre 2005 (résolution 60/7), comme anniversaire de l’ouverture du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau le 27 janvier 1945 par les troupes soviétiques. La résolution intitulée « Mémoire de l’Holocauste » rappelle les droits et libertés associées à la Déclaration universelle des droits de l’homme, « sans distinction aucune, notamment fondée sur la race, sur la religion ou sur toute autre condition », elle rappelle également le principe fondateur des Nations unies, dont la création est liée à la défaite du régime nazi et « décide que les Nations unies proclameront tous les ans le 27 janvier Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste ». Elle encourage les États à promouvoir des projets éducatifs et à protéger les lieux de mémoire liés à l’Holocauste, elle condamne toute manifestation qui viserait à sa négation, l’intolérance religieuse et enfin s’engage à promouvoir un programme au niveau des Nations unies afin de perpétuer la mémoire de l’Holocauste et empêcher qu’un tel événement se reproduise.

Nombreuses sont les manifestations en tout genre organisées par les communautés juives, les institutions nationales (en France l’Education Nationale) et internationales (l’UNESCO par exemple), pour mobiliser les consciences des générations qui n’ont pas connu ces temps terribles de l’extermination systématique d’un peuple dont la seule faute était d’exister. Il ne faut pas permettre à l’oubli de s’installer ni au négationnisme de sévir. Rappelons-nous cette phrase d’Elie Wiesel : « Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli ».
C’est ce temps sacré de commémoration qu’a mis à profit un site internet au nom alléchant de « Torah-Box.com » pour lancer une campagne en faveur de la pose des Tefilines. J’y reviens dans un instant, le temps de vous présenter ce site destiné à la « diffusion du judaïsme aux francophones ». Il comporte une impressionnante brochette de rabbins plus barbus les uns que les autres (environ 120), parmi lesquels un ancien grand rabbin de France. Son programme est très complet et comprend des commentaires de la Torah, des conférences en vidéo sur toutes sortes de sujets, des cours à l’intention des enfants, des questions et réponses aux rabbins sur des problèmes de halakha (loi juive), etc. L’approche religieuse est strictement orthodoxe, mais avec un souci évident de pédagogie et de transmission.

Affiche de Tora-Box pour inciter à la pose des Tefilines

Affiche de Tora-Box pour inciter à la pose des Tefilines

J’en viens donc à la campagne de pose de tefilines (en français : phylactères). Elle se base sur une photo de la dernière guerre hélas bien connue, sur laquelle on peut voir un Juif enveloppé d’un taleth, avec ses tefilines sur son front et sur son bras, entouré de quelques soldats allemands ricanant, probablement sur le point de l’humilier avant de lui couper la barbe ou de lui faire lécher le trottoir, voire de le fusiller. Au sol, on aperçoit les pieds d’un ou deux corps sans doute abattus à bout portant et pour lesquels il récite peut-être un kaddish. Quel commentaire Torah-Box a-t-il trouvé pour accompagner cette photo du martyre des Juifs d’Europe centrale ? Cette phrase dont on appréciera l’à-propos et la finesse : « Tes ancêtres pendant la Shoah mettaient leur Tefilines… et toi tu n’as pas 5 minutes ? ». – Lorsque je suis tombé sur cette propagande juive pour encourager nos coreligionnaires à mettre quotidiennement les tefilines, plusieurs sentiments m’ont assailli. D’abord le dégoût. Que des Juifs utilisent une photo de la propagande nazie pour inciter à l’observance d’un commandement de la Torah m’a semblé ignoble. Peut-on faire feu de tout bois ? Je ne le crois pas. Je n’ignore pas que nous vivons une époque où tout semble permis, où la fin justifie les moyens, où les sentiments humains les plus élémentaires sont bafoués et raillés. Mais quand même !

Le pire est sans doute que les auteurs de cette campagne ont bonne conscience. Ils nous disent : vos ancêtres, dans des conditions atroces, sont restés fidèles à la Torah ; vous, dans des conditions normales, vous en écarteriez-vous ? Vous faut-il des persécutions pour revenir à vos devoirs religieux ? Ce sont souvent ces mêmes rabbins qui, hier encore, osaient affirmer que la Shoah avait frappé les Juifs d’Europe parce qu’ils étaient trop assimilés, qui osent aujourd’hui cette nouvelle ignominie consistant à exhorter les non-pratiquants en prenant exemple sur ceux qu’hier ils décriaient ! – Et puis, n’y a-t-il pas là un dévoiement de la Torah elle-même ? Qu’est-ce que le commandement (mitsva) des tefilines ? C’est l’application du verset du Deutéronome (6:6) : והיו הדברים האלה אשר אנכי מצוך היום על לבבך… וקשרתם לאות על ידך והיו לטטפת בין עיניך, « Ces paroles que Je te prescris aujourd’hui seront sur ton cœur […] tu les attacheras en signe sur ton bras et en fronteau entre tes yeux ». Plutôt que de chercher à culpabiliser les Juifs d’aujourd’hui en leur rappelant douloureusement les horribles persécutions vécues par leurs grands-parents et parents, les rabbins de Torah-Box ne feraient-ils pas mieux d’enseigner l’histoire de la Shoah conjointement avec le cœur du message du judaïsme, sa morale, sa spiritualité, sa littérature de sagesse, ses extraordinaires commentateurs, ses philosophes, ses législateurs ? A quoi sert-il de réduire tout cela à un acte, certes très beau et très porteur, mais dont le sens ne peut se déduire qu’à partir d’une véritable pédagogie du cœur et de l’esprit ? En visitant le site de Torah-Box, on comprend rapidement que telle n’est pas l’approche des doctes rabbins qui distillent un enseignement ne prenant absolument pas en compte la véritable dimension de la première religion monothéiste de l’histoire de l’humanité. Tout y est réduit à une vision étriquée, communautariste, infantilisante du judaïsme.

Si j’étais un Juif ignorant et éloigné du judaïsme, à coup sûr, ce ne serait pas cette inacceptable affiche qui m’inciterait à accomplir une teshouva – un retour – vers ma religion. Au contraire, sachant ce que nos ancêtres ont dû affronter tout au long de leur histoire, je m’interrogerais sur le pourquoi de ces persécutions, sur la nature profonde du message de la Torah, sur les enseignements que les générations successives en ont tirés, sur leur universalité et leur actualité. Alors sans doute, je serais incité à me tourner vers une pratique éclairée qui accompagnerait ma vie quotidienne et celle des miens, mon approche de la société et du rôle que je peux y tenir. – Et puis, je trouve que Torah-Box devrait présenter à ses lecteurs des excuses pour cette terrible bévue et rectifier ainsi l’image désastreuse qu’il a pu donner de la pratique religieuse. Ses responsables devraient aussi demander pardon aux descendants de déportés ainsi qu’aux (de plus en plus) rares anciens déportés survivants. Ces derniers ont suffisamment à faire avec les négationnistes pour ne pas avoir à subir les blessures d’autres Juifs.

Shabbath shalom à tous et à chacun ! Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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