Quelques réflexions juives autour de Noël.

N° 169 – 25 décembre 2013.

            Un Juif d’une province autrichienne se rend à Vienne pour ses affaires. Le soir, il cherche un hôtel et jette son dévolu sur un établissement qui lui semble convenable. Il décline son identité et le responsable lui dit : désolé, ici c’est un lieu respectable ; on n’accepte pas les Juifs. Notre homme, interloqué, lui dit : mais savez-vous que Jésus était juif, que son père s’appelait Joseph et sa mère Marie ? Savez-vous où il est né ? Le responsable répond : bien sûr, dans une étable à Bethléem. Et savez-vous pourquoi il est né dans une étable ? – Euh non ! – Et bien c’est parce qu’à cette époque-là, il y avait déjà des aubergistes comme vous qui n’acceptaient pas les Juifs !

          Cette gentille blague introduit mon propos en ce jour de Noël qui, pour la chrétienté à travers le monde, représente l’anniversaire de la naissance du Juif le plus célèbre de tous les temps, Jésus de Nazareth. Oui, ce jour est célébré comme celui de la venue d’un sauveur pour l’humanité. Certes, il ne l’a pas été aux yeux de la plupart des Juifs de son époque, et c’est ce qui a donné naissance à la religion chrétienne, laquelle s’est rapidement propagée dans le monde païen de l’époque, notamment grâce à la conversion de l’empereur Constantin et au baptême de Clovis. Nos frères musulmans, qui citent abondamment Jésus dans le Coran, disent également que si Dieu l’avait voulu, il n’y aurait eu qu’une seule religion pour tous les hommes. Je cite : «  Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il a voulu vous éprouver par le don qu’Il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres dans les bonnes actions. Votre retour, à tous, se fera vers Dieu. Il vous éclairera, alors, au sujet de vos différends »  (Sourate 5, v.48).

            J’aime beaucoup ce verset du Coran qui exprime un grand respect de chaque religion, de même qu’un pluralisme dont la plupart de nos contemporains gagneraient à s’inspirer. Il faut bien reconnaître qu’à travers l’histoire, les religions (étymologiquement religare, relier) ont davantage séparé que réuni ! Que faudrait-il donc pour qu’elles jouent enfin leur rôle de lien et non celui de destruction ? Regardez l’image plus haut, peut-être un peu naïve. C’est celle de maisons éclairées au milieu de la neige et des sapins. On y devine la joie simple de familles chrétiennes réunies autour de l’espérance suscitée par la Nativité. N’est-ce pas la même que celle de familles juives réunies autour de la table du séder de Pâque dans l’espérance de la libération de l’esclavage d’Egypte et de celui de tous les hommes à travers le monde ? N’est-ce pas encore la même que celle des familles musulmanes réunies pour rompre le jeûne tous les soirs du Ramadan, fortifiées par cette épreuve imposée durant trente jours et prêtes à partager leur repas avec l’indigent et le solitaire ? Que font tous ces hommes, femmes et enfants depuis la nuit des temps, si ce n’est, par des rites certes différents, d’exprimer leur foi au Dieu-Un et leur volonté de partage et d’amour de leur prochain, quel qu’il soit, quelles que soient sa croyance ou ses pratiques ? Peut-être est-ce là la clé de cette construction humaine qui nous semble parfois si difficile à réaliser.

            Celui qui vous écrit ces lignes est sans doute l’un des rabbins les plus aptes à comprendre cette nécessité. C’est mon histoire d’enfant caché avec ma jeune sœur au sein d’une famille de Justes protestants de Besançon, pendant et longtemps après la guerre, qui m’a préparé à cette ouverture à l’Autre. Parce que nous avons eu la chance d’expérimenter la tolérance et l’amour parmi des êtres qui, tout en étant fidèles à leur religion, ont respecté la nôtre au point que ma sœur et moi avons construit des foyers juifs et que, personnellement, je me suis engagé dans la voie du rabbinat, notre regard sur les autres religions a été à jamais marqué par cette immense leçon de dignité, de respect du prochain, d’acceptation de sa différence. – Je vous demandais de regarder cette image naïve qui illustre mon propos. Sachez que pour moi, elle est et restera celle d’un immense bonheur. J’ai connu les sapins de Noël, et le père Noël et ses questions sur ma bonne conduite de l’année ; j’ai été bercé de ces si beaux chants qui, au-delà d’une certaine croyance qui n’est pas la mienne, expriment tant de beaux sentiments. Grâce à Dieu et grâce à ces Justes des Nations, nous avons retrouvé nos parents après la guerre et notre identité juive n’a jamais été une question pour nous. Mais ce séjour de plusieurs mois chaque année au milieu de notre « seconde famille » qui nous accueillait avec tant d’amour et de bonté a contribué à forger nos personnalités d’enfants, d’adultes, de parents et de grands-parents.

            Alors, je vous demande de considérer les fêtes de nos frères d’autres religions avec compréhension et amitié. Aucune religion ne devrait se proclamer supérieure à une autre. Les membres de chacune d’entre elles devraient se considérer mutuellement comme les enfants du même Dieu, Celui qui a permis que chacun exprime sa foi à sa manière, mais qui exige de chacun d’entre nous d’agir selon les lois de la morale qu’Il nous a indiquées depuis le Sinaï.

 Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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