Qui décide de la vie et de la mort? (Parasha Beshalla’h, Exode 13:17 à 17:16)

Juste avant que Moïse et Aaron entreprennent la tâche de faire sortir les Israélites d’Egypte, la Torah nous donne cette précision : (Exode 7:7) « Moïse avait 80 ans et Aaron 83 ans lorsqu’ils parlèrent au Pharaon ». On peut se demander, comme le fait Ibn Ezra, pourquoi le texte sacré nous apporte une précision biographique pour Moïse et Aaron, ce qu’il ne fait pour aucun autre prophète ? Sforno explique : malgré leur grande vieillesse, ils se levèrent promptement afin d’accomplir la volonté de leur Créateur. Car, en fait, habituellement, on n’arrive que difficilement à ces âges, comme le constate David dans le psaume 90 où il dit : (v.10) « La durée de notre vie est de 70 ans et, à la rigueur, de 80 ans […] bien vite le fil en est coupé et nous nous envolons ». La mention de l’âge de Moïse et d’Aaron est donc une manière de nous dire, et l’importance de leur foi, et leur lucidité jusqu’à un terme avancé. D’ailleurs, dans les derniers versets du Deutéronome, ceux qui racontent la mort de Moïse, il sera à nouveau mentionné qu’à l’âge de 120 ans, « son regard n’était point terni et sa vigueur n’était point épuisée ». (Deut. 34:7). Si je vous parle de ces versets, qui ne sont pas dans la parasha Beshallah que nous lisons cette semaine, c’est parce qu’une certaine actualité m’y pousse. Je veux parler d’une mauvaise campagne de presse déclenchée contre une personnalité de premier rang du gouvernement, membre de notre modeste communauté, et de surcroît ami, Jacques Attali. Il lui est reproché par certains journaux connus par ailleurs pour leurs positions souvent racistes et antisémites, tels que Minute, de prôner l’euthanasie comme solution à toutes sortes de problèmes sociaux. Pour étayer cette accusation, ils se basent sur le texte d’une interview accordée par Jacques Attali dans le cadre d’un ouvrage : « L’avenir de la vie » (Editions Seghers). Malheureusement, le texte cité est tronqué de façon telle qu’on lui fait dire exactement le contraire de ce qu’il a dit en vérité. C’est une méthode facile et qui obtient toujours du succès auprès de lecteurs qui ne pensent pas à aller vérifier la citation à sa source. Mais, je reviendrai tout-à-l’heure à cette campagne de presse. Pour l’instant, je vous voudrais m’attacher à vous rappeler la position du judaïsme sur la question de l’euthanasie qui par parenthèse, ne s’applique pas qu’aux vieillards, il serait bon de ne pas l’oublier.

Dans le Talmud, il est souvent question de la notion de mita yafa, littéralement « belle mort ». Elle est employée en relation avec le sort réservé aux condamnés à mort. Dans le traité Sanhédrine, par exemple, on peut lire : (45a) « Le texte biblique dit : (Lévitique 19:18) « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ; choisis (donc) (pour le condamné à mort) une mort qui soit belle (qui respecte la personne sans lui infliger en plus l’humiliation d’une dégradation morale) […] fais en sorte que la mort vienne vite sans lui infliger une souffrance supplémentaire ». Bien sûr, ce passage ne parle pas d’un malade, ou d’un mourant mais d’un homme bien portant condamné à mort. Toutefois, l’on y perçoit déjà un enseignement quant à l’abrègement des souffrances physiques et morales lorsqu’elles dégradent la personne du prochain. Par contre, 1e Shoulhane Aroukh, lui, aborde directement le problème du malade mourant. Nous y trouvons, dans la section section Yoré Déah (339:1) un certain nombre de points très importants. Il affirme d’abord : hagoness haré hou kehaï lakol. « Le mourant est considéré comme un vivant à tous égards ». Précision nécessaire pour interdire à l’entourage de se livrer aux préparatifs de la mort alors que la personne est vivante. Mais c’est surtout le commentaire d’Isserlès qui est capital. Il ajoute en effet : il est interdit de précipiter la mort de l’agonisant par toutes sortes de moyens qu’il énumère, parmi lesquels celui de placer les clés du cimetière sous sa tête (!). Mais en revanche, s’il se trouve à proximité quelque chose qui empêche le départ de l’âme, comme un grand bruit ou le fait de placer du sel sur la langue du mourant, il faut écarter ces empêchements à la mort naturelle. De même on trouve dans un responsum du Hakham Bashi Haïm Palacci (Smyrne, 19ème siècle) une citation du fameux Séfer ha hassidim – « Le livre des pieux » – (n° 234) interdisant de pleurer ou de se lamenter à haute voix à côté d’un mourant au moment où son âme l’abandonne afin de ne pas causer le retour de cette âme, et donc un surcroît de souffrances. Pourquoi, interroge cet ouvrage, l’Ecclésiaste dit-il : « Il y a un temps pour mourir » ? Cela signifie que lorsque le temps est arrivé pour un homme de mourir, il ne faut pas l’empêcher, car il reviendrait peut-être à la vie pour souffrir encore un temps. – Permettez-moi de mentionner ici une expérience personnelle de rabbin à propos de ce qu’on appelle aujourd’hui l’acharnement thérapeutique. Il y a un an, un de mes amis me téléphona un matin pour me dire : peux-tu célébrer l’enterrement de mon père tel jour ? Comme je lui demandais quand il était mort, il me répondit : il n’est pas encore mort ; il va mourir cet après-midi puisqu’on va débrancher tous les appareils grâce auxquels il vit artificiellement. Cet ami est médecin et il savait trop bien de quoi il parlait puisque sa spécialité, la réanimation, lui fait côtoyer quotidiennement cette réalité. Il n’empêche qu’il éprouva un cas de conscience au moment de prendre la décision. Je lui citai alors le passage du Talmud qui raconte la mort de Rabbi Yehouda dans le traité Ketouboth (104a). Les rabbins s’étaient réunis autour de lui, avaient ordonné un jeûne et décrété que quiconque dirait que rabbi Yehouda était mort serait mis à mort. Mais la servante de rabbi Yehouda monta sur le toit et s’écria : « Les anges réclament rabbi Yehouda ; les humains le réclament aussi. Puissent les anges l’emporter ! » Voyant alors combien rabbi Yehouda souffrait, elle s’exclama (à nouveau) : puissent les anges l’emporter sur les humains ! Elle lança alors un vase du haut du toit, ce qui interrompit la prière des rabbins de sorte que rabbi Yehouda put enfin mourir. Or, le Talmud ne désavoue pas cette femme dont il rappelle par ailleurs qu’elle était érudite et que plusieurs étudiants apprirent d’elle la halakha. – Le rabbin Solomon B. Freehof, qui présente le responsum de Haïm Palacci, assimile la prière des rabbins autour du lit de rabbi Yehouda à une méthode thérapeutique, et tire argument de cette anecdote pour dire que le judaïsme, qui refuse l’euthanasie, refuse également l’acharnement thérapeutique qui prolonge artificiellement la vie alors que Dieu en a décidé autrement. Le hakham Haïm Palacci cite également un commentaire sur un autre passage du Talmud (Nedarim 44a) qui dit : il me semble qu’il est des moments où il faut prier pour qu’un malade meure ». Par exemple lorsqu’il souffre trop et qu’il lui est de toutes façons impossible de vivre davantage. Nous apprenons cela de la mort de rabbi Yehouda. – Je crois qu’il est clair que pour le judaïsme, la position est de refuser toute forme d’euthanasie pratiquée sur des mourants, mais aussi de ne rien faire pour empêcher le cours naturel des choses, celui voulu par Dieu à qui l’homme voudrait se substituer. De plus il affirme la notion de mita yaffa, belle mort, qui interdit les méthodes dégradantes et humiliantes pour maintenir la vie, méthodes qui usurpent au mourant sa propre mort. Je conçois combien cette manière de résumer en quelques mots un problème aussi complexe que celui de l’euthanasie peut troubler ceux qui, professionnellement, ont affaire quotidiennement à la mort, et je leur demande de considérer que la tradition juive est très prolixe sur la question, que beaucoup d’approches sont représentées, et que le principe de la responsabilité de chacun, le mourant (quand il peut s’exprimer), la famille, le médecin, est finalement le dernier critère.

Pour en revenir à l’actualité que j’évoquais tout-à-l’heure, je tiens à préciser que Jacques Attali, dans l’interview citée et déformée par certains journalistes, répondait à une question sur le fait de savoir s’il est souhaitable de diriger la recherche scientifique vers une prolongation jusqu’à 100 ou 120 ans de la vie de l’homme, ce que ses détracteurs se gardent bien de dire. A cette question, il répondait que, dans la logique du système industriel capitaliste, « l’allongement de la durée de vie n’est plus un objectif souhaité. Pourquoi ? Parce qu’aussi longtemps qu’il s’agissait d’allonger l’espérance de vie afin d’atteindre le seuil maximum de rentabilité de la machine humaine en terme de travail, c’était parfait. Mais, dès qu’on dépasse 60/65 ans, l’homme vit plus longtemps qu’il ne produit et il coûte alors cher à la société. » Attali parle bien d’une société qui n’est pas celle qu’il préconise. Il se place dans une logique cynique qui n’est pas la sienne. D’ailleurs, un peu plus loin, il prévoit que plutôt que de faire porter les recherches sur l’allongement de la durée de vie, on les fera porter sur l’amélioration de la qualité de cette vie. Parlant de l’euthanasie, il affirme sa conviction dans la liberté de l’homme de se suicider. Les journalistes malveillants ont rapproché ces deux réponses pour lui faire dire que dès lors que l’homme n’est plus productif, il faut le supprimer ! Il ne sera pas difficile à toute personne honnête d’aller vérifier tout ceci dans le livre. Il n’en reste pas moins que la campagne déclenchée comporte des éléments inquiétants en ce qu’elle pourrait déboucher sur une interprétation raciale du type de celle appliquée en son temps à Mme Simone Veil lors de la loi sur l’interruption volontaire de grossesse. C’est pourquoi il nous faut dénoncer avec la plus grande vigueur les contre-vérités notoires de l’actuelle campagne. Il faut montrer combien l’appréciation de Jacques Attali sur la qualité de la vie plutôt que sur sa quantité, appréciation qui rejoint celle du judaïsme, est bénéfique pour la société en ce qu’elle envisage la possibilité pour tous d’une égalité de bonheur et de lucidité. Ce qui, pour la Bible, valait d’être dit à propos de Moïse et d’Aaron, c’est que, malgré leur grand âge, celui où d’habitude (Sforno le souligne) on n’est plus capable d’entreprendre, ils avaient conservé suffisamment de force et de lucidité pour accomplir leur tâche. C’est moins sa longévité que la Bible souligne pour Moïse que son étonnante capacité à entendre la parole de Dieu et à la traduire en actes. Lorsque le judaïsme se penche sur le problème de l’euthanasie, il souligne l’importance de conserver à l’homme sa dignité jusqu’au bout. A l’en dessaisir, on enfreindrait la volonté divine. Le problème de l’euthanasie rejoint celui de la qualité de la vie. La mita yafa, la belle mort, renvoie à haïm yafim, la belle vie. Lorsqu’un homme réfléchit à la qualité de la vie des hommes, de tous les hommes (et c’est peut-être ce qui déplait tant à une certaine presse) à l’intérieur d’une espérance de vie donnée, il ne se fait pas le « prophète de l’euthanasie » comme on a bien voulu dire, mais il essaye, modestement, simplement, d’aider son prochain dans sa quête légitime de bonheur et de dignité. Notre tradition, avec d’autres moyens, en fait de même. Puissions-nous le comprendre et continuer de tenir nos yeux ouverts sur la vie dans ce qu’elle a de plus beau, en ce qu’elle est essentiellement : un don de Dieu. Je ne sais comment il faudrait alors traduire le vœu traditionnel juif : « Jusqu’à 120 ans » ? Disons qu’il faudrait l’assortir de son complément : qu’à la longévité qui ne dépend que de Dieu, s’ajoute la lucidité, la force, la dignité. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 5 février 1982 – et adressé à un groupe d’amis le 21 janvier 2016

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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