Réflexions sur deux hymnes nationaux

N° 188 – 8 mai 2014.

Israël et les communautés juives du monde entier viennent de célébrer dans la joie le יום העצמאות (Yom Ha’atsmaouth), le 66ème anniversaire de la création de l’Etat d’Israël, le 14 mai 1948 (5 iyar 5708). A cette occasion l’hymne israélien – Hatikva – l’espérance, a été entonné sans aucun doute des milliers de fois, particulièrement sur le sol d’Israël. C’est l’occasion pour moi de me livrer à une courte réflexion sur les hymnes israélien et français comparés. Mais avant, je voudrais vous faire part d’un souvenir personnel. C’était à Jérusalem en octobre 1964, au début de la dernière année de mes études rabbiniques. J’étais inscrit à l’université en מדעי היהדות, sciences du judaïsme. La séance d’ouverture de l’année se déroulait dans le grand amphithéâtre de l’université. Elle commença (ou se termina ?) par l’hymne de l’Hatikva. Et soudain, je pris conscience que c’était la première fois que je l’entendais chanter sur la terre de nos ancêtres ; je pleurai abondamment d’une émotion que je n’ai plus connue depuis lors. Mais je ne regrette pas ces larmes qui étaient d’une joie et d’une fierté immenses.

Rouget Delisle chantant la Marseillaise en 1792 à l'hôtel de ville de Strasbourg

Rouget Delisle chantant la Marseillaise en 1792 à l’hôtel de ville de Strasbourg

Et maintenant, j’en viens à la comparaison dont je voulais vous parler. L’hymne que j’ai entendu depuis mon enfance était, bien entendu, la Marseillaise. Ce chant fut composé par Rouget de Lisle en 1792 pour l’Armée du Rhin à Strasbourg, à la suite de la déclaration de guerre de la France à l’Autriche. « Dans ce contexte originel, La Marseillaise est un chant de guerre révolutionnaire, un hymne à la liberté, un appel patriotique à la mobilisation générale et une exhortation au combat contre la tyrannie et l’invasion étrangère. » (Wikipédia). La Marseillaise fut adoptée comme chant national  par la Convention le 14 juillet 1795. En 1879, la IIIème République en fait l’hymne national de la France. Cette décision est confirmée par la Constitution de 1946 (IVème République) et celle de 1958 (Vème République). La Marseillaise comportait 6 couplets dans sa première version. Un septième lui fut adjoint en octobre 1792. On l’appelle « couplet des enfants », et son auteur est inconnu. Je ne voudrais pas priver mes fidèles lecteurs de la version complète de notre hymne national. Vous la trouverez donc ci-dessous.

 

1 Allons enfants de la Patrie / Le jour de gloire est   arrivé ! / Contre nous de la tyrannie / L’étendard sanglant est levé /   entendez-vous dans nos campagnes / Mugir ces féroces soldats?
Ils viennent jusque dans vos bras / Égorger vos fils, vos compagnes!5 Français, en   guerriers magnanimes / Portez ou retenez vos coups! /
Épargnez ces tristes victimes / À regret s’armant contre nous /
Mais ces despotes sanguinaires / Mais ces complices de Bouillé /
Tous ces tigres qui, sans pitié / Déchirent le sein de leur mère!
2 Que veut   cette horde d’esclaves, / De traîtres, de rois conjurés ? / Pour qui ces   ignobles entraves,
Ces fers dès longtemps préparés ? / Français ! Pour nous, ah ! Quel outrage !   / Quels transports il doit exciter ; / C’est nous qu’on ose méditer / De   rendre à l’antique esclavage ! 6  Nous   entrerons dans la carrière / Quand nos aînés n’y seront plus /
Nous y trouverons leur poussière / Et la trace de leurs vertus / Bien moins   jaloux de leur survivre /
Que de partager leur cercueil / Nous aurons le sublime orgueil / De les   venger ou de les suivre!
3 Quoi ces cohortes   étrangères! / Feraient la loi dans nos foyers! /
Quoi! ces phalanges mercenaires / Terrasseraient nos fils guerriers! / Grand   Dieu! par des mains enchaînées / Nos fronts sous le joug se ploieraient / De   vils despotes deviendraient /
Les maîtres des destinées. 7 Amour sacré de la   Patrie / Conduis, soutiens nos bras vengeurs /
Liberté, Liberté chérie /
Combats avec tes défenseurs! /
Sous nos drapeaux, que la victoire / Accoure à tes mâles accents / Que tes   ennemis expirants /
Voient ton triomphe et notre gloire!
4 Tremblez, tyrans et   vous perfides / L’opprobre de tous les partis / Tremblez! vos projets   parricides / Vont enfin recevoir leurs prix! / Tout est soldat pour vous   combattre / S’ils tombent, nos jeunes héros / La France en produit de   nouveaux, / Contre vous tout prêts à se battre. REFRAIN

Aux armes citoyens
Formez vos bataillons
Marchons, marchons
Qu’un sang impur
Abreuve nos sillons !

 

Au long des plus de deux siècles écoulés, nombreux furent ceux qui prônèrent des changements de version pour cet hymne si guerrier accompagné d’une musique si militaire et martiale, même arrangée par Berlioz (1803-1869). Lamartine, Victor Hugo, plus près de nous Théodore Monod, voulurent se faire les chantres de ces changements, en vain. Si bien qu’aujourd’hui, nous continuons d’entonner un hymne dont les paroles ne sont vraiment plus en accord avec la quête mondiale de paix et d’entente entre les peuples. Bien sûr, nous sommes fiers d’en entendre les accents lorsqu’un drapeau français est hissé à l’occasion d’une médaille d’or aux jeux olympiques, mais peut-on en vouloir aux joueurs de football de l’équipe de France d’origine étrangère qui n’en connaissent pas les paroles et qu’on invite à entonner un chant guerrier et sanguinaire face à une équipe d’un pays ami ?

Hatikva

Hatikva

Venons-en à présent à l’hymne israélien, l’Hatikva. C’est bizarrement sur le site de l’AJCF (Amitié Judéo-Chrétienne de France) que l’on peut trouver la meilleure explication des origines et de la nature de ce chant. J’en cite quelques extraits : « En 1824 à Prague, naît un Juif nommé Bedrich Smetana, admirable compositeur. Il s’inspire d’une ritournelle populaire pour composer une pièce de musique nommée la Moldau, nom du fleuve qui traverse sa ville. En 1878, Nephtali Herz Imber, de Galicie, écrit les paroles de « Hatikva ». En 1882 il s’installe en Palestine. La même année, Samuel Cohen, immigrant juif de Moldavie qui s’installe aussi en Palestine mettra les paroles de Herz Imber sur la musique de Smetana, ce qui donnera l’hymne que nous connaissons. – Au 19ème siècle, dans des villes comme Rishon-le-Tsion, Rehovot et d’autres, il devient populaire. En 1903 il est chanté à la fin du 6ème congrès sioniste à Bâle. Pendant le Mandat britannique, la Tikva sera le chant des populations juives. Au 18ème congrès sioniste, à Prague en 1933, il est reconnu comme hymne du mouvement sioniste. A la proclamation de l’Etat d’Israël par David Ben Gourion, on chante la Tikva. Seulement deux couplets du chant de Imber sont retenus, et il sera officiellement retenu comme hymne national en 2004 avec les autres symboles de la nation. […] Hatikva exprime l’espoir du peuple juif, qui voulait revenir sur la terre de ses ancêtres, comme le prophétisait la bible hébraïque après un long exil. Pendant les 2000 ans, le peuple juif priera chaque jour pour son retour sur la terre d’Israël, le visage tourné vers l’Est en direction de Jérusalem. Dans la diaspora, il célébrait les fêtes selon les saisons et le calendrier hébraïque. Le mot « Sion » est synonyme d’Israël et de Jérusalem.
Les paroles « Notre espérance n’est pas morte » sont tirées d’un passage du prophète Ézéchiel : « Nos ossements sont desséchés, notre espérance est morte » (Ez 37,11). »

Voici la traduction de Hatikva :

« Aussi longtemps qu’en nos cœurs, / Vibrera l’âme juive, / Et tournée vers l’Orient / Aspirera à Sion, / Notre espoir n’est pas vain, / Espérance bimillénaire, / D’être un peuple libre sur notre terre, / Le pays de Sion et Jérusalem. »

Reconnaissons, sans parti pris (qui serait inapproprié) que les paroles autant que la musique de l’hymne d’Israël sont plus chargées de spiritualité, de foi et de douceur que celui de la France. Certes, il n’est pas né dans les mêmes circonstances révolutionnaires ni dans une époque où le sang coulait en Europe en longs fleuves douloureux. Il n’empêche que, malgré les douleurs endurées par le peuple juif tout au long de sa longue histoire, il n’est pas chargé de vengeance ni de haine. Il rappelle tranquillement cette aspiration à la fois biblique et liturgique d’un retour sur la terre ancestrale au terme d’un long et ténébreux exil. Le court article de Wikipédia nous rappelle la controverse lancé par Ghaleb Majadleh, premier ministre arabe de l’histoire d’Israël lorsqu’en 2007, il refusa de chanter Hatikva comme ne correspondant pas à sa propre histoire. Un journaliste écrivit dans Haaretz : « Israël a besoin d’un nouvel hymne, un hymne que les Arabes puissent chanter ». J’ignore si un tel changement dans les paroles de l’hymne israélien est à l’ordre du jour, mais ce ne serait[ pas illégitime, même si ça pourrait choquer le plus grand nombre. Je fais confiance à la créativité des politiques et surtout des écrivains pour accorder les paroles de cet hymne au ressenti d’une population multiconfessionnelle et multiethnique. Il serait bon qu’en France également, une commission de sages se penche sur les sept strophes et le refrain de la Marseillaise pour qu’elle puisse exprimer les aspirations et les idéaux de notre société également pluriethnique et vivant pacifiquement avec ses voisins.

Shabbath Shalom à tous et à chacun, Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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