Sorciers et mystificateurs d’aujourd’hui (Parasha Mishpatim, Exode 21:1 à 24:18)

Sorciers et mystificateurs d’aujourd’hui.
Si l’on compare les lois sociales et morales contenues dans la Torah en général, dans notre parasha en particulier, avec les règles qui semblent régir notre société actuelle, on a l’impression d’une inversion complète. C’est comme si l’on avait décidé de se fixer comme règle de conduite exactement le contraire de ce qui se trouve dans la Bible. Pour s’en rendre compte, il suffit d’énumérer quelques-uns des commandements énoncés dans les quatre chapitres de l’Exode que nous lisons ce shabbath. Ainsi, que penser de l’application de la loi : מכה איש ומת מות יומת, « Si un homme en frappe un autre à mort, il devra mourir à son tour » ? (Ex. 21:12). Où voyons-nous que la torture, le crime, la violence sont réprimées ? Au lieu de cela, nous assistons à une valorisation de ces excès. Tous les moyens d’expression modernes, dans la littérature, la presse, le cinéma ou la télévision, sous prétexte de les combattre, les exposent complaisamment au public, ne cachant souvent pas leurs sympathies pour ceux qui en usent. Qu’en est-il aussi de cet autre commandement : וגר לא תונה ולא תלחצנו « Tu ne molesteras ni n’opprimeras l’étranger » ? (Ex. 22:20). Quel sort réservons-nous justement aux étrangers, aux réfugiés ? Partout dans le monde, ils sont l’objet de discriminations, de vexations, de persécutions. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller se promener dans les quartiers populaires ou dans certaines banlieues de Paris et des grandes villes. Que dire également de cette injonction : אלהים לא תקלל ונשיא בעמך לא תאור « Tu ne blasphèmeras pas Dieu et tu ne maudiras pas le prince de ton peuple » (Ex. 22:27) que la traduction araméenne interprète ainsi : « Tu ne blasphèmeras pas tes juges ni ne déprécieras tes maîtres » ? De nos jours, la justice et la science ne sont-elles pas précisément dépréciées par tous ? Et si la justice et la science, l’intelligence, peuvent être ainsi déconsidérées, n’est-ce pas que ceux qui les représentent n’en sont pas dignes ? Il suffit aujourd’hui d’évoquer la justice humaine pour sourire ou pour ricaner. Pas un seul jugement qui ne soit discutable, soit dans le sens d’une rigueur excessive, soit dans le sens d’une trop grande indulgence. Des pressions de toutes sortes s’exercent sur les hommes de loi ou les hommes de science pour qu’ils rendent une justice ou écrivent des livres conformes aux intérêts d’un petit nombre. Notre parasha ne dit-elle pas justement : ושוחד לא תקח כי השוחד יעור פקחים ויסלף דברי צדיקים « Tu n’accepteras pas de présents corrupteurs, car ceux-ci aveuglent les yeux des plus sages et pervertissent les paroles des plus justes » ? – Quant à l’exhortation : לא תהיה אחרי רבים לרעות, « Tu ne suivras pas la majorité pour faire le mal » (Ex. 23:2), il est plus que certain qu’elle est perpétuellement infirmée par les mœurs de notre époque qui témoignent, au contraire, de l’emprise extraordinaire du mal et des mauvais sur les masses. La contamination de l’injustice ou de la haine est infiniment plus efficiente que celle de leurs opposés.
Or, à tous ces maux dont souffre notre humanité, il est possible de trouver une explication dans l’infraction faite couramment d’un autre commandement contenu dans notre parasha : מכשפה לא תחייה « Tu ne laisseras pas vivre une sorcière » (Ex. 22:17). Ceci est bien entendu la traduction littérale de ce verset. Essayons d’en comprendre le symbole et en quoi notre monde
est peuplé de sorciers et de mystificateurs.
Un sorcier, de nos jours, c’est tout homme qui en entraîne d’autres dans des voies fausses par des moyens alléchants et qui, ce faisant, les détourne de leurs vrais devoirs, de leurs responsabilités, ne leur apportant rien au bout du compte, et surtout pas le bonheur. Lui, au contraire, profite de cette mystification en exploitant la crédulité de ses semblables. Comme jadis son ancêtre sorcier, il laisse croire aux hommes qu’ils peuvent atteindre le bien-être autrement que par la voie royale de l’effort personnel et de la soumission aux prescriptions morales de Dieu. Des sorciers et des mystificateurs de cette sorte, il en existe à tous les niveaux de notre société. Notre devoir est de les dépister, de les faire connaître au public, de détourner ce dernier de leurs agissements immondes.
A notre époque de trouble et d’anxiété permanents, il est trop facile de capter l’espoir des hommes vers des buts alléchants autant qu’irréels. La mystification consiste à dévoyer les membres de la société des seuls moyens de réaliser la justice en leur faisant miroiter le bonheur d’un monde délivré de toute contrainte. On les déspiritualise, on les réduit à un état voisin de celui purement végétatif de l’animal. Evidemment, ils perdent leur angoisse en même temps que leur discernement ! On les canalise vers les bienfaits de la consommation et des loisirs bêtifiants. Mais peut-on encore parler d’êtres humains, à ce stade avancé de dégradation de l’âme ? C’est parce qu’on permet trop facilement que des מכשפים, des mystificateurs prolifèrent dans notre vie quotidienne, qu’on en devient la victime inconsciente. Nous oublions très vite que l’étymologie de l’hébreu peut facilement transformer un מכשף, sorcier, en מכסף, « accapareur d’argent ». N’est-ce pas, au bout du compte, le but de tous ces mystificateurs qui sont en réalité des exploiteurs sur le plan matériel de nos défaillances spirituelles ? Car tous ces gens qui veulent absolument notre bonheur, à les en croire, ne nous demandent aucun effort physique ou intellectuel, mais seulement notre contribution matérielle à leur prospérité financière. Ou bien, c’est notre silence, notre indifférence devant leur recherche effrénée du pouvoir et des honneurs, qu’ils cherchent à échanger contre notre soi-disant bonheur. Que ce soit en politique, dans la science, dans la religion, dans les choses les plus banales, nous sommes infestés par ces mekhashefim, ces mystificateurs modernes. En nous détournant ainsi de nos vraies responsabilités, ils nous font fermer les yeux sur tous les déchainements de violence, de haine, d’injustice qui déchirent le monde. Mais, ne nous illusionnons pas : ces mystificateurs de la science, de la religion, de la politique, ne sont pas des vrais politiciens, ni des religieux, ni des savants. Ils ne font qu’exploiter ces domaines essentiels de notre vie. C’est à cause d’eux que quelques sots peuvent ensuite affirmer que la politique, la science ou la religion sont incapables de nous apporter le bonheur. C’est faux. Au contraire, ces trois émanations les plus élevées de notre condition humaine sont parfaitement susceptibles de nous rendre heureux, parce que meilleurs, à condition de s’y dévouer de façon désintéressée. Le judaïsme, pour sa part, n’a jamais renié l’engagement politique ni la dévotion aux sciences de la nature qui nous rapprochent de Dieu. Il a simplement, mis en garde contre le fait de les considérer comme des fins en soi alors qu’elles ne doivent être qu’un moyen de nous permettre de vivre en société sur des bases justes et généreuses. Quant aux mystificateurs de la religion, ils existent aussi et sont encore plus dangereux que les autres. Ce sont eux qui, par des affirmations erronées, des insinuations malveillantes, des conceptions superstitieuses, donnent de la religion une image plus proche de la sorcellerie, de la magie, de l’illusion que de ce qu’elle est vraiment. Loin d’apparaître comme une possibilité d’union entre Dieu et l’homme, entre l’homme et son prochain, l’homme et la nature, elle devient une série de recettes, de pratiques sectaires et rébarbatives. – Le plus grave est que nous ne nous rendons pour ainsi dire pas compte que cette mystification générale s’est institutionnalisée et que nous y cédons toutes les fois où nous permettons à ces institutions de fonctionner. Il en est ainsi de la presse à sensation, de l’astrologie, des diseurs de bonne aventure, de la loterie, du tiercé, de toutes les formes de jeux intéressant matériellement les joueurs. Dans tout ceci, nous nous en remettons au hasard pour nous dédommager de nos déboires dans l’existence. Des hommes exploitent notre découragement pour nous faire miroiter des merveilles. On encourage l’immoralité en faisant comprendre qu’il est possible de s’enrichir sans travailler, d’être heureux sans effort. De là à tuer, à voler, il y a très peu de distance. – Mais, ce qui est plus grave, c’est que bien souvent, en adhérant à un parti, à un groupe, à une communauté religieuse, sans commettre consciemment une faute morale, nous ne faisons qu’encourager l’ambition de quelques hommes, leur quête du pouvoir et des honneurs, leur intérêt matériel sans que cette adhésion serve par ailleurs la cause d’autres hommes, sans qu’elle aide à soulager les maux dont nous souffrons. – C’est tout cela, et bien d’autres choses encore, qu’il faut ranger sous le concept de sorcellerie, mystification que dénonce la Torah. Rashbam, exégète français de la Bible, Rabbi Shmouel Ben Meir, petit-fils de Rashi, expliquait ainsi le verset : « Tu ne laisseras pas vivre une sorcière », לא תתיאש מלחקור אחריהם « Tu ne cesseras de les rechercher », על ידי עצלות לא תניחם לחיות « Tu ne les laisseras pas vivre de l’oisiveté ». Et Rambane, rabbi Moshé Ben Nahmane, exégète espagnol du l3ème siècle, ajoutait : ושוטים נפתים אחריה « Les idiots se laissent séduire par elle » (la sorcellerie). Ce commandement מכשפה לא תחייה, « Tu ne permettras pas à une sorcière de vivre » doit être compris comme un ordre de pourchasser sans trêve toutes les formes de mystification moderne pour purifier notre vie et lui redonner un sens. Amen.
Rabbin Daniel FARHI – Sermon prononcé à l’ULIF le 15 février 1974 – et adressé à un groupe d’amis le 4 février 2016

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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