« Tout s’écoule » (Héraclite d’Ephèse, 540-480 av.)

Héraclite d'Ephèse

Héraclite d’Ephèse

N° 167 – 11 décembre 2013.

Les années s’ajoutant aux années, j’entends de plus en plus souvent dire autour de moi : je ne reconnais pas le monde dans lequel je vis. Tout a tellement changé, ce n’est plus comme avant. Avant quoi ? Difficile à dire. Et puis on ajoute : ce n’était pas du tout comme ça de mon temps. « Ça » pouvant être l’éducation nationale ou familiale, la politique, l’orthographe, les vêtements, l’histoire ou la géographie, la jeunesse, les parents, l’alimentation, les loisirs, le respect, etc. La liste pourrait être beaucoup plus longue des choses qui ne sont plus « comme ça. »

Or, un grand philosophe grec, il y a 2500 ans, l’avait déjà constaté. Il s’agit d’Héraclite dont la formule la plus fameuse était : Panta Rei, tout coule. Ecoutons ce sage de l’Antiquité :   » On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c’est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s’amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s’approche et s’éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n’y sommes pas. »

Faut-il en déduire que rien de stable n’existe dans nos univers personnels, pas davantage qu’à la surface de la terre et des océans ? Ce serait très angoissant. Comment construire, élaborer, s’attacher aux êtres et aux choses, prévoir ? Si le monde devait être comme des sables mouvants, l’homme ne pourrait jamais s’y établir. Et pourtant la Bible nous dit que Dieu a confié cette terre au travail et aux soins de Ses créatures.

C’est sans doute par rapport à tout ce passéisme de certains, de même qu’au flou du philosophe, que l’homme s’est créé des traditions. Face à un monde qui ne cesse de se transformer, quoi de plus rassurant que les traditions de toutes sortes qui sont autant de repères du temps et de l’espace ? Ne peut-on s’y raccrocher lorsque tout semble être bouleversé régulièrement, ne laissant pas à la vie le temps de se poser ? Ne sont-elles pas les garantes de la transmission d’une génération à la suivante ?

De fait, face au temps qui s’écoule inexorablement, tel les eaux du fleuve d’Héraclite, les traditions proposent de recréer un environnement stable et sûr. Que faisons-nous, shabbath après shabbath, en allumant les bougies, en chantant le kiddoush, en cessant nos activités quotidiennes, si ce n’est de fixer le temps en lui donnant sens ? Cela s’appelle sanctification. Un rabbin contemporain, chroniqueur au Jerusalem Post, Pinhas Peli, écrivait : qu’est-ce qui me permet, simplement en sortant sur le seuil de ma porte, de savoir si on est lundi, mercredi ou samedi ? Rien, bien sûr. C’est donc en créant des rites réguliers à des moments fixes qu’on retient le temps en le chargeant de signification. Le psalmiste demande à Dieu (Psaumes 90:12) : למנות ימינו כן הודע « Apprends-nous à compter nos jours ». Que veut-il dire ? Apprenons à marquer les moments de notre vie, à les parsemer d’actes signifiants, à prendre conscience du temps qui coule et que nous ne pouvons retenir, mais dont nous pouvons garder au creux de nos paumes la bienfaisante action, celle qui ajoute de la vie à nos jours et non des jours à notre vie. – Face à un monde en perpétuel changement (comment en serait-il autrement ?) le rempart des traditions – religieuses ou pas – vient nous conforter dans la conscience de n’être pas ces petits bateaux de papier que nous faisions voguer sur l’eau des caniveaux de mon enfance, qui étaient emportés au gré des accidents du terrain, arrêtés parfois par un obstacle, et qui, toujours, finissaient dans une bouche d’égout. Il ne tient qu’à nous de ne pas être ces fétus de paille, ces embarcations d’un moment, et de diriger nos vies au lieu que de les subir.

Et puis, face à ce monde changeant, je vous conseille d’aller parfois au bord de la mer, de vous asseoir près du rivage, de vous laisser pénétrer du bruit des vaguelettes qui viennent s’y échouer, et de vous dire que des années, des siècles, des millénaires après votre mort, ce spectacle et ce bruit seront encore là. Si vous préférez, faites l’expérience avec une campagne, une forêt, une montagne, un coucher de soleil. Il y a tant de choses immuables que nous devrions bien arriver à capter quelques décennies de l’éternité pour y construire notre royaume terrestre et en léguer le meilleur possible à nos enfants. Alors oui, avec Héraclite, reconnaissons que nous ne nous baignons jamais deux fois de suite dans la même eau, mais aussi que ça n’a rien de tragique puisqu’à chaque fois, c’est une richesse de plus que nous acquérons pourvu que nous sachions saisir le caractère unique et irremplaçable de l’instant pour en faire quelque chose que nous transmettrons à notre descendance.

Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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