Trop jeune pour être roi ?

N° 382 – 10 janvier 2019.

Trop jeune pour être roi ?

Nous traversons depuis quelques mois une évidente période de troubles, d’inquiétudes, de revendications raisonnables et déraisonnables, de frustrations, de doléances, d’envie que « ça change » immédiatement, et chez certains de volonté de tout renverser sans attendre la mise en place et l’aboutissement de réformes nécessairement longues. En un mot, et pour reprendre la formule de la jeunesse de 1968 : « obtenir tout, tout de suite ». Cette exaspération revêt des formes de plus en plus violentes, choquantes, dangereuses. Si j’étais politologue, je me livrerais à toutes sortes de considérations et d’hypothèse. Mais voilà, je ne suis pas politologue et, comme vous, j’en suis réduit à assister au spectacle de la rue et à y aller de mes commentaires, genre café du commerce.

Je me suis questionné sur la raison de ce déferlement soudain qui ne s’était pas produit lors des présidences précédentes, et pourtant les conditions de vie des Français n’étaient pas meilleures qu’aujourd’hui. Les deux derniers présidents n’étaient pas à l’abri de critiques nombreuses et, ma foi, assez justifiées. Peut-être que leurs erreurs politiques, leurs travers de personnalité et la multiplication d’affaires plus ou moins troubles ont contribué au désenchantement des électeurs pour qui toute cette classe dirigeante ne valait décidément rien et n’avait pas à cœur le bonheur et le bien-être des Français. Ceci explique sans doute les scores étonnants atteints dans les intentions de vote de l’élection présidentielle de 2017 par les partis extrêmes, de gauche comme de droite. On a pu se dire qu’il fallait casser le train-train politique des dernières décennies pour mettre en place un monde nouveau dégagé des intrigues et des intérêts auxquels nous étions jusqu’alors condamnés.

La campagne présidentielle a été une telle pantalonnade qu’il paraissait urgent que s’en détache une personnalité sans casseroles à ses basques, au passé intact et lisse, quitte à ce qu’il n’ait pas l’expérience de la gouvernance. Le nouveau parti « en marche » arrivait à point nommé, animé par un jeune homme qui avait quand même été ministre, donc pas entièrement blanc-bec, même si jamais élu et n’ayant pas exercé de fonctions locales telles que maire, conseiller général ou député. Puisqu’il fallait tourner une page, autant le faire avec un homme souriant, de belle prestance, intelligent, ayant reçu une éducation jésuite. Et puis, en face, qui y avait-il ? Une femme, « fille de », endossant parfaitement la politique de son père, même si elle semblait prendre ses distances, parlant bien, mais ne connaissant pas les dossiers les plus importants de la société française (comme elle le démontra lors de son débat lamentable avec son adversaire) et dont le leitmotiv tournait inlassablement autour de l’immigration, des étrangers, de l’insécurité liée à ces derniers, de l’urgence de sortir de l’Europe. Alors bien sûr, nous avons massivement voté pour le beau et fringant jeune homme, même si, parfois, son sourire nous paraissait quelque peu carnassier… – D’emblée il se lança dans les réformes promises par son programme de candidat, entouré d’une équipe ministérielle presque toute neuve et provenant en majorité de la société civile, donc totalement inconnue, mais dont les qualités et compétences étaient réelles. Le problème est que la juvénilité et l’omnipotence du président ne laissent pas toujours une grande marge de manœuvre à ses ministres, y compris le premier d’entre eux.

En une année de pouvoir, Emmanuel Macron a accumulé davantage de faux-pas, de bévues, d’expression blessantes, de décisions qu’il lui a fallu rapidement abandonner tant elles provoquaient d’indignation, que ses prédécesseurs en dix ans. Jupiter sur son trône est inaccessible aux conseils, aux critiques, et semble tellement loin du peuple qu’il n’est pas impossible de dire que son attitude et son verbe ont beaucoup contribué aux mouvements populaires auxquels nous assistons impuissants. Erreurs de jeunesse ? Peut-être. Du coup, je me suis livré à une petite recherche personnelle sur l’âge des rois et des présidents de France. Je dois dire que Wikipédia m’a beaucoup aidé et j’en remercie ses nombreux contributeurs ! Voici donc l’âge de quelques uns de nos monarques et présidents lorsqu’ils ont accédé au pouvoir. Clovis, 14 ans ; Pépin le Bref, 36 ans ; Charlemagne, 25 ans ; Hugues Capet, 49 ans ; Philippe II Auguste, 15 ans ; Louis XI, 38 ans ; François 1er, 21 ans ; Henri IV, 41 ans ; Louis XIV, 5 ans ; Louis XV, 4 ans ; Louis XVI, 20 ans ; Louis XVIII, 59 ans ; Louis-Philippe, 57 ans ; Adolphe Thiers, 74 ans ; Félix Faure, 54 ans ; Paul Doumer, 74 ans ; René Coty, 72 ans ; Charles De Gaulle, 69 ans ; Georges Pompidou, 58 ans ; Valéry Giscard d’Estaing, 48 ans ; François Mitterrand, 65 ans ; Jacques Chirac, 63 ans ; Nicolas Sarkozy, 52 ans ; François Hollande, 58 ans ; Emmanuel Macron, 39 ans. On peut voir que, mis à part Louis XIV et Louis XV qui, bien sûr eurent des régents, Emmanuel Macron est un des plus jeunes. Et si l’on s’en tient à la République (depuis Thiers), il est de loin le plus jeune.

Corneille l’a formulé dans des vers inoubliables : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Tout espoir n’est donc pas perdu, et il n’est pas interdit d’imaginer que notre président va s’améliorer, d’autant que nous n’avons guère de choix. En face de lui, ce sont toujours l’extrême gauche et l’extrême droite, voire l’ultra droite, qui nous guettent. Ce que les uns et les autres nous promettent n’a rien de réjouissant et nous ne voyons pas poindre une personnalité politique qui pourrait nous rassurer. Les revendications des hommes et des femmes en colère qui assurent désormais l’animation de rue de nos fins de semaine sont pour certaines d’entre elles légitimes, mais elles se heurtent à un pouvoir inflexible qui entend défendre l’ordre républicain. Nous ne pouvons donner tort ni aux uns (les manifestants), ni aux autres (les détenteurs de l’ordre public). Le Talmud, dans les cas de discussions qui n’aboutissaient pas, avait cette belle formule : אלו ואלו דברי אלהים חיים (élou veélou divré Elohim haïm), « Les uns et les autres sont les paroles du Dieu vivant ». Face aux maladresses répétées d’un jeune souverain (c’est ce qu’est le président dans la Vème République) et à sa surdité, même s’il dit entendre, le peuple retrouvera-t-il les voies du dialogue indispensable pour éviter le chaos ?

Shabbath shalom à tous et à chacun,

Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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