« Un homme n’apercevait plus son frère » (Parasha Bo, Exode 10:1 à 13:16)

Avec la parasha de cette semaine, Bo, nous parvenons au dénouement des démarches de Moïse et d’Aaron auprès du Pharaon pour qu’il laisse partir le peuple d’Israël d’Egypte. Encore trois épreuves, les sauterelles, les ténèbres et la mort des premiers-nés, auront raison de la mauvaise volonté du souverain égyptien et le décideront à rendre la liberté à ses esclaves hébreux. – De fait, nous pouvons nous demander si ce sont bien ces épreuves qui le firent céder, ou bien un autre élément ? Pourquoi, en effet, le Pharaon aurait-il été plus sensible à telle ou telle épreuve ? Toutes les plaies ne l’atteignaient-elles pas au même titre que son peuple ? Et d’ailleurs, le texte ne dit-il pas que Dieu avait endurci son cœur, de sorte qu’il fût insensible aussi bien aux épreuves de son peuple qu’à celles d’Israël ? Sur ce problème de l’endurcissement du cœur de Pharaon par l’Eternel, comme sur quelques autres que soulève
notre parasha, j’aimerais réfléchir avec vous ce soir.

La question du libre-arbitre de Pharaon est extrêmement grave, car elle pose le problème plus général du déterminisme des actions humaines, et donc de la responsabilité de l’homme devant la société et devant Dieu. La tradition ne s’y est pas trompée, qui a consacré des pages entières à ce sujet. Voici, en particulier le texte d’un midrash : Rabbi Yohanane affirme (à propos de l’endurcissement du cœur de Pharaon) : ceci est un argument dans les mains des non-juifs qui diront : il n’avait pas la possibilité de faire pénitence et de s’amender dans sa conduite, puisque Dieu l’avait endurci. Rabbi Shime’one ben Lakish lui rétorqua : que les païens se taisent, car il est dit au livre des Proverbes (3:34) : אם ללצים הוא יליץ ולענוים יתן חן « Des moqueurs, Il Se moque, aux humbles, Il donne Sa faveur ». Le Saint-béni-soit-Il « passe l’éponge » une première fois, une deuxième, puis une troisième, mais ensuite, Il ferme le cœur à la pénitence afin d’exercer 1e châtiment mérité. – En termes plus clairs, cela signifie que l’homme est parfaitement libre de ses actes, mais que, passé un certain stade d’inconduite, il n’est plus maître de lui-même, que c’est sa perversité-même qui, à force de s’exercer librement, le précipite dans un état second où il n’a plus aucune action sur ses faits et gestes. Dieu, en disant à Moïse et Aaron : vous pouvez aller voir le Pharaon, car J’ai endurci son cœur, leur indiquait par-là que ce dernier avait atteint 1e point de non-retour à partir duquel il devenait le jouet des événements qu’il avait déclenchés.

S’il est besoin d’une preuve supplémentaire de cet état d’inconscience, au sens étymologique du mot – c’est-à-dire de non-conscience où était tombé le Pharaon, elle nous est fournie quelques versets plus loin par les conseillers du roi qui, alors que Moïse et Aaron se sont retirés pour les laisser délibérer, lui disent : « Jusques à quand cet individu causera notre malheur ? Laisse partir ces gens, qu’ils rendent un culte à leur Dieu ! הטרם תדע כי אבדה מצרים « N’as-tu pas encore compris que l’Egypte est perdue ? » – Ainsi donc, les conseillers politiques et les proches du Pharaon savaient déjà que l’Egypte avait amorcé son long déclin, que cette civilisation n’était plus qu’une façade, et qu’il était par conséquent inutile de prolonger une situation désastreuse. On ne peut s’empêcher de penser, à la lecture de ces versets dramatiques, à la situation au moment de l’effondrement du troisième Reich, alors qu’Hitler, complètement fou, ne pouvant plus se contrôler, ordonnait des mesures de plus en plus horribles, inconscient des coups qui frappaient l’Allemagne de toutes parts, alors aussi que ses plus proches collaborateurs avaient compris que la situation était désespérée. – D’où les conseillers du pharaon savaient-ils que la perte de l’Egypte était consommée ? C’est la suite du texte qui nous l’apprend : lors de la neuvième plaie, celle des ténèbres, il est écrit : « Moïse étendit sa main vers le cie1, et une obscurité profonde couvrit l’Egypte entière pendant trois jours. Les Egyptiens ne purent s’apercevoir l’un l’autre. » Littéralement : לא ראו איש את אחיו signifie : « Un homme n’apercevait plus son frère ». Ainsi, la dégradation morale était telle en Egypte, parmi les Egyptiens, qu’un homme n’était plus capable de discerner son propre frère. Ne nous y trompons pas : ce n’était pas à cause des ténèbres, dont la tradition nous dit qu’elles étaient des ténèbres של מעלה (shel ma’ala), d’en-haut, comprenons de l’esprit. Ces ténèbres sélectives, qui n’atteignaient que les Egyptiens, « tandis que les enfants d’Israël avaient de la lumière dans les endroits qu’ils habitaient », c’était cet engourdissement moral, ce relâchement d’une civilisation certes très avancée en matière artistique, littéraire architecturale, mais tellement primitive moralement qu’« un homme n’apercevait plus son frère ».

Parallèlement, que se passait-il du côté hébreu au même moment ? Il semble que c’était exactement le processus contraire ; Moïse redonnait à Israël une conscience nationale en une heure où il allait affronter un tournant décisif de son existence. Dieu, en effet, ordonne à Israël, par l’intermédiaire de Moïse, le sacrifice de l’agneau pascal. Il est très important de comparer l’ordre reçu par Moïse, et l’ordre transmis au peuple. On va voir qu’il y a eu interprétation de la part de l’exécuteur ! Au chapitre 12 de l’Exode, Dieu ordonne donc le sacrifice de l’agneau. Puis Il dit : « On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux montants et le linteau de 1a porte ». Quelques versets plus loin, Moïse, retransmettant l’ordre divin, déclare : « Vous prendrez un bouquet d’hysope ; vous le tremperez dans le sang que contient le bassin, ct vous appliquerez de ce sang du bassin sur le linteau et les deux montants de la porte ». Que vient faire ici ce bouquet d’hysope ? Le midrash nous apprend que ces deux termes ne sont pas fortuits, et qu’en les employant, Moïse exprime la volonté de Dieu. Un bouquet d’hysope se dit en hébreu : אגודת אזוב (agoudath ézov). Or, demande le midrash, qu’est-ce que l’hysope sinon la plus insignifiante des plantes, celle qui ne demande aucun soin, et qui pousse même entre les pierres ? Israël est en tous points comparable à cette plante, lui qui a pris naissance dans l’étau de la servitude égyptienne, comme entre deux pierres, dont personne ne s’est occupé, et qui, malgré l’oppression, s’est multiplié, comme cette plante qu’on peut toujours arracher et qui repousse plus drue encore ! Dieu promet à Israël : bien que vous soyez abaissé comme l’hysope parmi les plantes, Je ferai de vous une אגודה (agouda), un faisceau. Je vous unirai et vous renforcerai en face de vos adversaires. Mais, s’étonne à nouveau le midrash, pourquoi Dieu a demandé à Israël de tremper ce bouquet, dans le sang de l’agneau pascal pour en enduire les portes ? C’est que 1e sang rappelle le sang : 1e sang de l’agneau est semblable à celui de l’alliance de la circoncision. En enjoignant cet ordre, Dieu rappelle à Israël la promesse faite à Abraham de sauver Son peuple après les quatre-cents ans d’esclavage. Ce nouveau sang, c’est le sceau de 1a première alliance. C’est à juste titre que la tradition affirme qu’Israël a été sauvé par la vertu de deux sangs : celui de la circoncision et celui de l’alliance pascale. Et de citer 1e magnifique verset du prophète Ezéchiel (16:6) : « Je passai près de toi, et Je te vis, te débattant dans ton sang ; et Je te dis : vis dans ton sang ; et Je te dis : vis dans ton sang », ואומר לך בדמייך חיי ואומר לך בדמייך חיי. Ce verset qu’on chante lors de la cérémonie de la circoncision, s’applique exactement à la situation en Egypte. C’est en effet au sang de l’enfantement qu’Ezéchiel fait allusion, enfantement douloureux du peuple hébreu en esclavage.

Ainsi, face à une Egypte décadente, notre parasha nous montre un peuple hébreu qui se libère physiquement et spirituellement sous la conduite de Moïse. A nous de nous demander combien de fois cette situation s’est reproduite pour nous au cours de notre histoire, puisque la Haggada déclare qu’à chaque génération nous devons nous considérer comme étant sortis d’Egypte. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’ULI le 29 janvier 1971 – et adressé à un groupe d’amis le 14 janvier 2016

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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