Un homme seul sur le port d’Oslo.

N° 166 – 4 décembre 2013.

photo-rabbin-daniel-farhi-oslo

Le port d’Oslo

          Chaque année, le 26 novembre, un homme seul vient au port d’Oslo en pèlerinage. Que vient-il commémorer ? Le départ d’un être cher, le souvenir d’un événement personnel ? En un sens oui. Il se rappelle ce 26 novembre 1942 que, trop jeune, il n’a pas vécu. Ce jour-là, il en a fait une affaire personnelle tout comme si elle le concernait directement. Il commémore le départ, non pas d’un seul être cher, mais de beaucoup plus. Il sait, et il veut qu’on ne l’oublie pas dans un pays gangréné par l’antisémitisme, que ce funeste 26 novembre 1942, un navire allemand, le SS Donau, quittait le port d’Oslo avec, à son bord, 532 Juifs norvégiens, en direction de Stettin en Pologne où ils arrivèrent le 30 novembre. De là, ils furent acheminés en train vers Auschwitz où 346 d’entre eux furent immédiatement gazés. Les 186 autres furent réduits en esclavage et moins d’une vingtaine survécut. – Notre homme seul lit à voix haute les noms des 532 déportés. Il y joint les noms des 158 autres Juifs norvégiens déportés le 27 février 1943 par le bateau allemand Gotenland et qui subirent le même sort. Il n’est pas juif ; il n’a pas l’âge d’avoir vécu ces événements. C’est en quelque sorte un acte gratuit.

          Cet homme (dont hélas je n’ai pas retrouvé le nom, mais peut-être l’un d’entre vous me le donnera) accomplit cet acte dans un pays qui ne compte plus qu’un petit millier de Juifs. Lesquels sont invités à faire leurs valises si les campagnes contre l’abattage rituel et la circoncision ne leurs conviennent pas. Certains ont même proposé de « les aider à faire leurs valises ». Ainsi, la Norvège risque de devenir bientôt le premier état d’Europe à être judenrein, « débarrassé » de ses Juifs. Il fera bon vivre dans un pays dont le nettoyage ethnique n’aura pas eu à passer par la violence physique. Cela mettra fin à l’histoire d’une communauté née en 1852 avec l’arrivée de premiers immigrants et la construction de la synagogue d’Oslo en 1892.

          Il est vrai que le 27 janvier 2012, pour l’anniversaire de l’ouverture du camp d’Auschwitz devenue la Journée mondiale du souvenir de l’Holocauste, le Premier ministre norvégien Jens Stoltenberg avait demandé pardon aux Juifs d’aujourd’hui  pour les déportations dont l’Etat norvégien il déclaré. extermination. il conclu.

          A quoi bon cette repentance tardive alors que les mouvements néo-nazis prolifèrent en toute impunité, qu’un Anders Behring Breivik a pu, le 22 juillet 2011, au nom d’une idéologie extrémiste, massacrer 69 personnes sur l’île d’Utøya, que l’antisémitisme est relayé par un antisionisme primaire ? Où est le temps de la résistance norvégienne qui réussit en un temps record à envoyer 900 Juifs vers la Suède pour les soustraire aux griffes des Allemands et des nazis qui gouvernaient le pays ?

          De Jérusalem, le pasteur Gérald Fruhinsholz écrit : « Lorsque les Juifs commencent à quitter un pays, celui-ci a du mouron à se faire ; c’est la bénédiction qui s’en va. […] C’est ainsi, non seulement parce que la Bible le dit, mais simplement parce que l’Histoire le démontre. Les pays européens, lorsqu’ils chassaient leurs Juifs après les avoir spoliés, laissaient toujours la porte ouverte pour qu’ils reviennent, sachant combien ceux-ci représentent une élite et une richesse à beaucoup d’égards.

           C’est la Norvège aujourd’hui qui « inaugure » ce triste processus d’expulsion qui a jalonné l’histoire de la

le drapeau norvégien

le drapeau norvégien

diaspora juive : par la force des choses et particulièrement la force de l’antisémitisme alimenté (ou non) par l’islam montant, la Norvège voit ses Juifs partir. Grâce à Dieu, il existe un pays, Israël, qui peut les accueillir. Cela ne disculpe en rien la Norvège, et tous les autres pays d’Europe qui sont sur la liste des « expulseurs ». Il y a comme un système de vases communicants : plus l’immigration musulmane s’accentue, plus l’aliyah juive progresse. »

          Je voudrais, pour conclure, revenir à notre homme solitaire du port d’Oslo qui, dans le climat actuel de son pays envers les Juifs, a à cœur, chaque année, fidèlement, obstinément, peut-être dangereusement pour lui, de nommer une à une les victimes juives de la déportation de Norvège. Inutile de se demander de quel côté il aurait été en 1942 ! Et même aujourd’hui, son acte de résistance nous incite à le remercier et à lui dire qu’à lui seul, il relève l’honneur d’un pays qui a compté parmi les siens Ibsen, Grieg, Amundsen, Munch, et dont, chaque année, le comité Nobel décerne les fameux prix du même nom.

 Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Chroniques.