Une alliance indissoluble

Matériel de circoncision

Matériel de circoncision

N° 158 – 9 octobre 2013 –

       Il est remarquable que c’est cette semaine où nous lisons la parasha Lekh-lekha que le Conseil de l’Europe, dans sa grande sagesse, a voté une résolution pour « le droit de l’enfant à l’intégrité physique » équivalant à interdire la circoncision rituelle ainsi que l’excision. Ce vote a été acquis le 1er octobre par 78 voix pour, 13 contre et 15 abstentions. Ne dramatisons pas, les résolutions du Conseil de l’Europe ont encore moins de portée et d’efficacité que celles de l’ONU. C’est dire ! Mais c’est sur le principe et ce qu’il sous-tend que nous devons être vigilants. Concernant  l’assimilation de la circoncision à l’excision, le ministère israélien des Affaires étrangères l’a immédiatement et vigoureusement condamnée dans un communiqué où il déclare : « Toute comparaison de cette tradition (circoncision) avec la pratique barbare de la mutilation génitale féminine relève au mieux d’une ignorance profonde, et au pire de la diffamation et de la haine antireligieuse ». Ce communiqué a, en outre, affirmé que le texte de la résolution du Conseil de l’Europe alimente « les tendances racistes et haineuses en Europe ». Quant au Conseil français du culte musulman, il a rappelé les vertus hygiéniques de la circoncision qu’il distingue, lui aussi « de l’excision des jeunes filles qui constitue effectivement une mutilation ».

       Que lisons-nous dans la parasha de cette semaine ? « Voici le pacte que vous observerez, qui est entre Moi et vous, jusqu’à ta dernière postérité : circoncire tout mâle d’entre vous. Vous retrancherez la chair de votre excroissance, et ce sera un symbole d’alliance entre Moi et vous » (Genèse 17:10-11). On sait combien le peuple juif est resté fidèle, envers et contre tout, à ce premier commandement de la Torah. Le président de l’Etat d’Israël, Shimon Peres, a déclaré que « la tradition de la circoncision remonte à des milliers d’années et constitue un élément fondamental du judaïsme et une de nos obligations en tant que Juifs ».

            Dans un très beau texte en exergue à un colloque des intellectuels juifs de langue française, André Neher  écrivait : « […] tout cela c’est l’identité juive. Son signe, c’est l’Alliance, signe de chair : en paraissant mutiler l’organisme, il le plénifie. » Si on ne comprend pas le sens profond du dam berith – sang de l’alliance –, il est à craindre que le rite de la circoncision observé depuis Abraham par ses descendants apparaisse comme un acte « barbare, cruel » ; les qualificatifs ne manquent pas. A ce sujet, rappelons que l’intervention pratiquée par un mohel compétent n’occasionne aucune souffrance au bébé, cette partie du corps, à l’âge de huit jours, étant peu innervée. En revanche, le marquage de l’identité juive dans la chair est de nature à rappeler constamment à son porteur et également à sa partenaire sexuelle la réalité morale et spirituelle de l’engagement juif. Je citerai à ce propos un midrash sur le roi David qui constatait que chaque pièce de ses vêtements et chaque instant de sa vie témoignaient de sa judéité. Mais un jour, étant descendu au bain et s’étant entièrement dévêtu, il se lamentait de ce que rien ne lui rappelait plus cette appartenance jusqu’à ce qu’il aperçût sa circoncision. Il s’émerveilla alors de ce que, même nu, il y avait quelque chose pour lui évoquer son identité spirituelle. – Nos frères chrétiens qui, suivant les paroles de l’Evangile, ont abandonné la circoncision de la chair pour ne retenir que la circoncision du cœur, devraient se rappeler ceci : la notion de circoncision du cœur n’exclut en rien celle de la chair. Jésus, reprend les termes du Deutéronome (10:16) : « Circoncisez votre cœur et ne raidissez plus votre nuque », et ceux du prophète Jérémie (4:4) : « Circoncisez-vous pour l’Eternel, ôtez le prépuce de votre cœur ». Le message de Jésus n’était sûrement d’abandonner la circoncision de la chair, lui qui l’avait été au huitième jour de sa naissance, mais bien, établissant un parallèle avec la circoncision charnelle qui consiste à retirer une excroissance assimilée à l’impureté, de chasser du cœur toute « excroissance » (en hébreu ערלה, orla), toute racine du mal.

             Notre tradition n’a pas sous-estimé l’épreuve que peut représenter pour des parents le fait d’avoir à faire circoncire leur enfant. Nos maîtres se sont même demandé pourquoi, si Dieu tenait tant à ce que les mâles soient circoncis, Lui qui est tout-puissant ne les a pas fait naître sans prépuce ? La réponse est qu’il faut que l’homme fasse l’effort permanent de se perfectionner tout au long de sa vie, et il doit commencer symboliquement dans la chair de son fils, l’état de circoncision étant meilleur que celui de non-circoncision. Il est à noter que cette mitsva qui demande un effort certain et qui a bien souvent exposé au danger ceux sur qui elle avait été pratiquée (jusque et y compris la dernière guerre), est celle que les Juifs, même « déjudaïsés » ont presque toujours observé à travers leur histoire tourmentée.

            Je voudrais terminer par cette anecdote très émouvante qui m’a été racontée par un chirurgien de mes amis. Originaire de Pologne, il était à Paris pendant la guerre. Un jour de 1942, il vit arriver dans son cabinet un petit tailleur du faubourg Saint-Antoine. Il venait d’avoir des jumeaux et lui demanda de pratiquer sur eux la circoncision. Mon ami se récria : « Comment ! Alors qu’on rafle les Juifs dans les rues et qu’on leur fait baisser leur pantalon, toi tu veux faire circoncire tes deux fils ! » L’autre ne se troubla pas. Il lui répondit : « Sache que bien longtemps après que Hitler sera mort, on continuera de circoncire des enfants juifs. Je te demande donc de le faire ». Déconcerté, mon ami obtempéra. Il circoncit les deux bébés. Il ajoutait : « Je n’ai jamais su ce qu’étaient devenus cet homme, sa femme et ses enfants, mais je n’oublierai jamais la foi simple de ce petit tailleur ».

            Vous pensez bien qu’en face de cette fidélité des Juifs à l’un de leurs préceptes les plus fondamentaux, ce n’est pas une résolution du Conseil de l’Europe qui changera quelque chose. Malheureusement, celle-ci témoigne d’un renouveau de l’antisémitisme sous couvert d’humanitarisme. Si vraiment cette noble et impuissante assemblée se préoccupait tant du sort des enfants, ne devrait-elle pas plutôt jeter un coup d’œil sur celui des enfants syriens, pour ne prendre que cet exemple, au lieu de remettre en cause une institution plusieurs fois millénaire portée par la foi et l’espérance d’une communauté trop souvent persécutée ?

        Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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