Une réparation tardive

N° 174 – 29 janvier 2014.

       Raphaël Lévy, un marchand de bestiaux juif originaire de Boulay, s’était rendu à Metz le 25 septembre 1669 à la veille des grandes fêtes juives du Nouvel An pour faire des achats. Il s’était arrêté en chemin pour faire ferrer son cheval. Une mère était allée laver son linge avec son petit garçon, « Cette femme se retourne et l’enfant a disparu », explique Henry Schumann, en charge du patrimoine au sein du Consistoire de Moselle. Le garçonnet avait été retrouvé mort un mois plus tard dans un buisson. Raphaël Lévy avait été désigné coupable d’avoir enlevé et tué le petit Didier Lemoine, un enfant du village âgé de 3 ans,  à une fontaine près de Glatigny. Au terme d’un procès émaillé de faux témoignages, Raphaël Levy avait été condamné à mort et brûlé vif le 17 janvier 1670 à Metz. « Les sources ont révélé que ce sont en général les témoignages de femmes dont les maris étaient débiteurs de ce marchand qui l’avaient fait condamner à mort », explique Henry Schumann. Le roi Louis XIV en personne s’était intéressé à cette affaire, avait relu le procès, et le jugeant innocent, l’avait réhabilité quelques années après, tout comme le Parlement de Nancy en 1699. C’est un livre de Joseph Reinach paru en 1898 (en pleine affaire Dreyfus, voir ci-contre) et numérisé par les services de M. Jean-Claude Kuperminc, bibliothécaire de l’Alliance Israélite Universelle à Paris, qui nous apprend ce tragique épisode, hélas loin d’être unique, survenu il y a 344 ans, et auquel une reconnaissance tardive du maire de Glatigny, a mis un terme le dimanche 19 janvier 2014 dernier.

       J’ai décidé de faire état de cette actualité apparemment décalée alors que notre pays semble revivre des événements, des propos et des situations d’un autre âge. Avant cela, je voudrais brièvement revenir sur les accusations diverses et multiples dont les Juifs ont été victimes depuis le Moyen-Âge et jusqu’au début du 20ème siècle : meurtres rituels, empoisonnement des puits, propagation d’épidémies, etc. Celle dont le malheureux Raphaël Lévy fut victime en 1669 s’apparente aux meurtres présumés d’enfants chrétiens en vue d’utiliser leur sang pour la confection de pain azyme ou pour satisfaire à des cultes imaginaires. On est confondu par la stupidité et l’inanité de telles accusations ! Il suffit d’ouvrir la Bible pour savoir qu’il est interdit aux Juifs de consommer du sang d’animaux, à plus forte raison celui d’êtres humains. Sans parler de l’interdiction de meurtre. Comment, dans ces conditions, des esprits normaux ont-ils pu « avaler » de telles absurdités ? Les questions qui se posent sont : est-ce que les auteurs de ces accusations étaient vraiment convaincus de ce qu’ils avançaient ? S’adressaient-ils à des personnes honnêtement informées sur les Juifs et le judaïsme ? Bien sûr, la réponse à ces questions est non. Mais, ayant dit cela, c’est avec horreur qu’on évoque les milliers de victimes innocentes qui, au cours des siècles, ont parsemé de leur martyre les chemins d’une humanité cruelle et ignorante. Les Juifs ont servi d’exutoire à tous les échecs, les frustrations, les fantasmes, les divagations d’une société inassouvie, inquiète et, de ce fait, haineuse. Tous les espoirs déçus, les ratages, les injustices sociales se sont retournés contre le Juif, porteur bien involontaire des maux de son prochain non-juif, le transformant à son corps défendant en bouc émissaire idéal de la misère humaine.

       Si on se retourne vers l’actualité immédiate, tout en ayant en mémoire qu’entre Raphaël Lévy et nous, il y a eu de nombreux massacres, pogromes, et surtout la montée du nazisme en Europe à partir de 1933, la Shoah et ses six millions de martyrs, si l’on se demande à qui s’adressent les nouvelles formes de l’antisémitisme telles qu’il nous est donné de les constater presqu’au quotidien, force nous est de constater qu’on n’est pas si loin des aberrations des siècles précédents ; que la crédulité face à des arguments éculés et l’audience réservée aux théories les plus folles sont loin d’avoir été remisées aux placards de l’histoire ; en un mot que l’antisémitisme le plus imbécile a encore de beaux jours devant lui. Ce qui est pitoyable et terrifiant, c’est que l’ignorance la plus crasse sur les Juifs et le judaïsme autorise n’importe quel débordement verbal sans qu’on trouve à y redire. Ce qui était possible il y a quelques siècles, faute de moyens d’information et de connaissance, ne devrait normalement plus l’être aujourd’hui. Devant certaines accusations concernant les Juifs et leur prétendue emprise sur le monde ; devant la négation de la Shoah et de son abomination ; devant le discours antisioniste primaire, il devrait bien exister des réponses argumentées et imparables. Mais en fait, on n’est pas en 2014 ; on est encore en 1669, voire avant. On peut faire accepter n’importe quelle idiotie, ineptie, au nom d’une haine ancestrale, irraisonnée, irrationnelle, mais tellement commode pour beaucoup. – Certes, bien des voix s’élèvent, y compris celle des pouvoirs publics, et c’est rassurant. Nous ne sommes plus ni au Moyen-Âge, ni au siècle de Louis XIV, ni au temps de l’affaire Dreyfus ou de Vichy, et l’antisémitisme est un délit puni par la loi. Il n’en reste pas moins que des milliers de personnes sont prêtes à débourser une somme rondelette pour aller écouter les éructations d’un « humoriste » chargées de tous les poncifs et les clichés les plus vulgaires. Il n’empêche que lors d’une récente manifestation, les émules du dit « humoriste » ont défilé en entonnant des slogans et des chants qui rappellent des jours qu’on croyait révolus.

       Espérons qu’il ne faudra pas attendre 344 ans pour qu’en 2358, une autorité civile ou religieuse fasse amende honorable par rapport aux actuels débordements antisémites et « réhabilite » les victimes d’une haine incontrôlée. La communauté juive de Lorraine avait depuis 1670 déclaré le village de Glatigny gessaert (maudit) interdisant à tout juif d’y passer la nuit, une interdiction qui était encore respectée de nos jours. Faudra-t-il qu’un jour les Juifs déclarent le monde tout entier gessaert parce qu’ils ne pourraient plus passer la nuit nulle part ?

 Shabbath Shalom à tous et à chacun. Bien amicalement, Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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