Abraham, l’homme guidé par les promesses divines (parasha Hayé-Sarah, Genèse 23:1 à 25:18).

Abraham, l’homme guidé par les promesses divines.

La parasha Hayé-Sarah que nous lisons cette semaine contient deux récits : celui de l’achat par Abraham d’une sépulture pour Sarah qui vient de mourir, et celui du mariage d’Isaac pour lequel Abraham avait tenu à envoyer son serviteur Eliézer dans son pays natal afin qu’Isaac n’épousât pas une femme étrangère. A première lecture, ces deux récits nous semblent bien longs pour ce qu’ils veulent nous apprendre. Comment la Torah, qui se montre si parcimonieuse quant aux mots employés, si concise, s’étend-elle si longuement pour nous raconter deux événements, certainement importants, mais qu’elle aurait pu nous résumer en quelques versets ?

Nous nous attacherons ce soir à analyser le premier des deux épisodes de cette parasha afin de voir s’il n’y aurait pas de bonnes raisons à l’insistance de la Torah sur un fait apparemment banal, comme l’achat d’une sépulture.
Rashi, commentant le premier verset de la Genèse, se demandait pourquoi la Torah ne commençait pas au livre de l’Exode par les premières lois, comme on aurait pu s’y attendre par la signification même du mot Torah : enseignement. C’est, nous répond-il, pour nous faire connaître l’histoire de l’humanité et d’Israël dès leur début, afin que nous sachions que répondre à ceux qui viendraient à nous dire : « Vous êtes des voleurs ; vous avez usurpé la terre d’Israël ; vous l’avez conquise par la violence ». Eh bien ! la Torah commence par le récit de la Création du monde pour montrer que Dieu est maître de toute la terre et qu’Il la donne à qui Il veut. D’autre part, les Israélites n’ont pas agi autrement que les autres peuples en conquérant un pays : la Torah nous donne l’exemple des Phéniciens et d’autres peuplades.

Quant à notre récit de Hayé-Sarah, Rabbi Youdan nous dit qu’il s’agit là justement, d’un des trois endroits au sujet desquels les non-Juifs ne peuvent reprocher aux Israélites de les avoir volés. Le premier de ces endroits est la caverne de Makhpéla où Abraham enterra Sarah, et où furent enterrés les trois patriarches » puisqu’il est bien précisé dans notre texte qu’Abraham l’acheta à Ephrone pour 400 shékels. Les deux autres endroits sont la tombe de Joseph achetée par Jacob et le lieu où fut construit le Temple de Jérusalem acheté par David.
Mais, en dehors de ce rôle d’« informateur », le récit veut nous montrer autre chose. C’est Ramban qui nous fait remarquer qu’Abraham y apparait comme un seigneur respecté de tous. Bien qu’il soit גר ותושב (guer vetoshav), c’est-à-dire étranger parmi les habitants du pays, nous les voyons donner à Abraham les marques de déférence dues à un roi. Ils s’adressent à lui en ces termes : שמענו אדני נשיא אלהים אתה בתוכנו, « Ecoute-nous, mon Seigneur, tu es un prince de Dieu au milieu de nous ». Par la suite, les fils de Heth s’adressent toujours à Abraham comme à un seigneur. Et Ramban nous dit : « Ce passage a été écrit pour faire connaître les bontés de Dieu pour Abraham, qui était le prince de Dieu dans le pays où il était venu séjourner, et qui était seul, mais que tout le peuple appelait « Mon Seigneur » sans qu’il leur ait dit qu’il était un grand dignitaire. Encore de son vivant, se réalisa pour lui (la promesse) : « Et Je veux grandir ton nom et que tu sois une bénédiction ». Et sa femme étant morte, elle fut enterrée dans le domaine de l’Eternel ».

Un autre commentateur célèbre de la Torah, Abraham Ibn Ezra, pense que le récit de l’achat par Abraham d’une sépulture en pays de Canaan est le début de la réalisation d’une autre promesse de Dieu au patriarche : לזרעך אתן את הארץ הזאת : « A ta descendance, Je donnerai ce pays. Pourtant, si nous lisons attentivement le récit qui nous est proposé, nous devons bien constater qu’il s’agit moins ici de la réalisation d’une promesse que d’un marchandage où Abraham tient le rôle du demandeur, rôle plutôt humiliant pour le « père des croyants ». En effet, nous y voyons le patriarche se prosterner plusieurs fois devant l’assemblée de la ville afin d’obtenir la permission d’enterrer sa femme. Même si, comme le propose Rashi, tous les habitants avaient cessé leur travail pour rendre hommage à Sarah, – on dirait aujourd’hui qu’il s’agissait d’un « deuil national » – il n’en reste pas moins qu’Abraham est obligé d’acheter une parcelle de terrain dans un pays qui est pourtant le sien, s’il en croit la promesse de Dieu.

Aussi nos Sages, plutôt que de s’obstiner à voir dans ce chapitre l’accomplissement des promesses de Dieu, y voient au contraire une épreuve supplémentaire qu’Abraham doit subir. Quelle terrible épreuve en effet que le contraste entre une promesse et la réalité actuelle ! Mais, au lieu de s’aigrir et de se plaindre comme le feront plus tard les Israélites dans le désert, au lieu de douter, Abraham se fortifie dans sa fidélité à Dieu. Et comme le premier verset du chapitre suivant nous semble contradictoire : ואברהם זקן בא בימים ויהוה ברך את אברהם בכל, « Abraham était devenu vieux, et Dieu l’avait béni en tout » ! Nous pouvons nous demander en quoi Dieu a béni jusqu’à présent Abraham : Il lui a fait quitter son pays, Il lui a demandé son fils Isaac, et maintenant Abraham est obligé de marchander quatre coudées de terrain de cette terre qui lui est donnée en héritage !

Abraham représente d’une façon magnifique l’optimisme illimité du peuple juif à travers ses épreuves au cours des siècles ; vaguement guidé par une promesse trimillénaire, il oppose aux noires réalités sociales, économiques et politiques, un espoir têtu plus fort que tout. Aussi, nous relate le Midrash, Dieu promit à Abraham : « Tu t’es abaissé (devant le fils de Heth) – par ta vie » Je te ferai leur seigneur et prince ». Même le Satan reconnaît le mérite d’Abraham, et il dit à Dieu : « Maître du monde, j’ai erré dans tout l’univers et je n’ai trouvé personne qui soit aussi fidèle que Ton serviteur Abraham à qui Tu as dit : Lève-toi, promène-toi dans le pays, dans sa longueur et dans sa largeur car Je te le donnerai », et malgré cela, au moment où il ne trouva pas d’endroit pour enterrer Sarah, il ne mit pas en doute Tes vertus » (Baba Batra 15b). D’ailleurs, le Midrash met Abraham et les patriarches au-dessus de Moise même. C’est Dieu Lui-même qui explique cette supériorité de nos ancêtres sur Moise : « L’Eternel dit à Moise : Je déplore ceux qui ont disparu, et qui ne se retrouvent plus. Souvent, Je Me suis révélé à Abraham, Isaac et Jacob, en tant que Dieu tout-puissant et Je ne leur ai pas fait connaître que Mon nom est l’Eternel comme Je te l’ai dit, et ils n’ont pas mis en doute Mes vertus. J’ai dit à Abraham (Genèse XIII, 17) : « Lève-toi, promène-toi dans le pays, dans sa longueur et dans sa largeur, car Je te le donnerai ». Quant il a voulu enterrer Sarah et qu’il n’a pu trouver une sépulture sans l’acheter avec de l’argent, il n’a pas mis en doute Mes vertus. J’ai dit à Isaac (ibid., XXVI, 3) : « Séjourne dans ce pays […] car à toi et à ta descendance, Je donnerai tous ce pays ». Quand il a voulu boire de l’eau et qu’il n’en a pas trouvé, mais que « les bergers de Guérar se querellèrent avec les bergers d’Isaac », il n’a pas mis en doute Mes vertus. J’ai dit à Jacob (ibid. 20) : « Le pays sur lequel tu couches Je te le donnerai à toi et à ta descendance ». Quand il a voulu un endroit pour y tendre sa tente et qu’il n’en a pas trouvé sans l’acheter pour 100 kessita, il n’a pas mis en doute Mes vertus. Et il ne M’a pas demandé quel est Mon Nom comme tu l’as fait. Toi, au contraire, dès que Je t’ai chargé de Ma mission, tu M’as dit :  » Quel est Ton nom ? » (Exode III, 13). » Et par la suite, tu as dit : « Et depuis que je suis venu […] pour parler en Ton nom, cela a empiré pour ce peuple ». (Shemoth Rabba VI,4).

Un dicton talmudique dit : מעשי אבות סימן לבנים, « les actions des pères sont un signe pour les fils ». Combien devons-nous prendre exemple sur notre père Abraham qui, même au milieu de non-Juifs, comme nous le sommes aussi ; même devant des réalités bien plus contradictoires que celles devant lesquelles nous nous trouvons, puisque nous avons, nous, cette terre de Canaan ; sut conserver une fidélité parfaite à notre Créateur et, ce qui à nos yeux est encore plus important, une vie morale irréprochable, faisant montre d’une charité qui n’a rien à envier à une espèce de sentimentalisme puéril et inefficace dont on voudrait nous faire accroire que c’est là la charité, alors qu’il ne fait que cacher notre égocentrisme, quand ce n’est pas tout simplement notre égoïsme profond.

Daniel Farhi, étudiant-rabbin – Sermon prononcé à L’Union Libérale Israélite le 9 novembre 1963, et adressé à un groupe d’amis le 4 novembre 2015

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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