Ambigüité du verbe croire

N° 172 – 16 janvier 2014.

           

       Il ne vous aura pas échappé que certaines expressions de la langue française sont parfois ambigües et que seul le contexte permet de les clarifier. Il n’est pas question ici d’en proposer un échantillon, ce qui nous entraînerait trop loin. En tant que rabbin et croyant, c’est sur le verbe « croire » que je voudrais m’arrêter un instant cette semaine, et ce d’autant plus que nous lisons dans la Torah le texte solennel de la théophanie du Sinaï qui marque l’événement fondateur de la croyance juive.

    Un peu d’étymologie ne peut pas faire de mal. « Croire » vient du latin credere, creditus où l’on trouve également les mots credulus, credibilis, credentia. Si j’ai cité ces différentes acceptions, c’est qu’elles nous auront permis de reconnaître au passage quelques mots de notre langage courant : crédit, crédule, crédible, crédence. On comprend aisément que tous ces mots ont un rapport avec la confiance que l’on peut faire à quelqu’un, y compris ce petit meuble – crédence – qui trouve son origine à l’époque où les seigneurs italiens, par crainte d’être empoisonnés, faisaient goûter les plats qu’on leur servait. Le nom de cette opération fare la credenza, faire l’essai, s’est étendu au meuble sur lequel on disposait les mets avant de les présenter au seigneur ! Inutile de vous faire croire à une science profonde que je posséderais alors qu’elle me vient tout simplement d’un usuel étymologique du Robert…

            Ce qui est constant, c’est que dans le verbe croire, il y a à la fois la confiance et le doute, et c’est ce qui le rend si troublant. Si je dis : « Je te crois », cela désigne une certitude. Si je dis : « Je crois que tu as raison », on introduit un peu de subjectivité et donc de doute. Si je dis : « Je crois qu’il est derrière la porte », on est dans le domaine de l’hypothèse, et le verbe croire s’est mué en un véritable doute. C’est qu’en fait le verbe croire comporte toutes ces nuances et bien d’autres : estimer comme vrai, être persuadé d’une réalité, avoir la foi, supposer, imaginer, penser que, accorder sa confiance, etc. Si l’on se tourne vers d’autres langues, on s’aperçoit qu’elles offrent la possibilité d’un choix entre certitude et incertitude. Ainsi, en hébreu, nous avons les verbes להאמין (leha’amine) – croire au sens de la certitude (d’où vient le mot « amen » qui pose le sceau de la conviction sur ce que l’on vient d’énoncer) − et לחשוב (laheshov) – penser, donc croire au sens hypothétique −. C’est ce qu’on exprime en disant : « Je pense qu’il a raison » qui est l’expression d’une opinion personnelle, non d’une certitude universelle. Même chose en anglais avec to believe et to think, en espagnol avec creer et pensar. La particularité du verbe croire en français, c’est qu’il peut faire fonction de croire ou de penser, c’est-à-dire de certitude ou d’hypothèse.

            Si maintenant j’en reviens au véritable objet de cette réflexion hebdomadaire, je suis bien obligé de constater que lorsque je dis : « Je crois en Dieu », il y a dans cette affirmation autant d’assurance que de fragilité. Et après tout, n’est-ce pas la définition même de la foi qui implique autant de certitude triomphante que de doute balbutiant ? N’est-ce pas la limite entre la foi et la raison, la première incluant une grande part de subjectivité, tandis que la seconde ne peut se satisfaire d’approximations et ne s’appuie que sur une totale objectivité ? Mais aussi, n’est-il pas vrai que le champ de l’une et de l’autre est radicalement différent ? Lorsque Maïmonide énonçait ses fameux treize articles de foi introduits par la formule אני מאמין באמונה שלמה « Je crois avec une foi parfaite que… », pouvait-il se targuer d’affirmer une réalité aussi tangible que le théorème d’Euclide alors que ce dernier s’occupe des nombres premiers, tandis que lui, Maïmonide, parle de la création du monde, de Dieu, de Son existence, de Son éternité, de la résurrection des morts ou du messie ? Dans l’exemple « Je crois qu’il est derrière la porte », il est évident que je peux avoir très vite la réponse en ouvrant la porte, et mon hypothèse se confirmera ou s’infirmera. Mais dans le cas des affirmations de Maïmonide, comment et quand pourrai-je avoir une certitude définitive ? D’où vient-il alors que les scientifiques sont des gens plutôt modestes tandis que, bien souvent, les gens de foi assènent leurs certitudes, voire les imposent avec arrogance et brutalité comme on a pu le voir tout au long de l’histoire ? C’est comme si la réflexion de Socrate « Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien » (en grec : ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα », en latin scio me nihil scire) n’était l’apanage que des philosophes et des savants. Serait-ce que les découvertes scientifiques rendent humbles devant l’immensité de ce qui reste à découvrir, tandis que les certitudes de la foi évacuent toute modestie ? N’est-ce pourtant pas Charles Péguy qui a dit (citation incertaine) : « Une foi qui n’a jamais douté n’est pas une foi véritable » ?

            Ce que je retiens de ces quelques remarques, c’est qu’il est urgent que les gens de foi et les gens de science s’attèlent ensemble à la noble tâche de comprendre et de parfaire le monde. Et surtout de faire profiter de leurs recherches, méditations, études, prières le reste de l’humanité, car le monde repose autant sur la foi que sur la recherche scientifique, mais plus encore sur les questions que se posent les hommes de bonne volonté.

 

Shabbath Shalom à tous et à chacun.

            Bien amicalement,

            Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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