De la nécessité de certaines transgressions (parasha Bo – Exode 10:1 à 13:16)

 De la nécessité de certaines transgressions

 Le second tiers de la parasha Bo que nous lisons cette semaine nous transporte dans l’univers fabuleux de la Haggada de Pâque. Il retrace, en effet, les circonstances de la sortie d’Egypte et décrit les dispositions à prendre par les Israélites pour s’y préparer, notamment le sacrifice de l’agneau et le badigeonnage du linteau des portes avec son sang. Au moment où il transmet les ordres divins au peuple, Moïse explique : (Exode 12:23) « Lorsque l’Eternel passera pour frapper l’Egypte, Il regardera le sang appliqué au linteau et aux deux poteaux, Il passera devant la porte et Il ne permettra pas au fléau d’entrer dans vos maisons pour sévir. » Le premier verbe employé en hébreu pour désigner le passage de l’Eternel sur l’Egypte est le verbe עבר (AVoR) ; le second est le verbe פסח (PaSoaH). Or, il se trouve que AVoR est une racine très féconde qui désigne toutes les notions rattachées à l’idée de passer, notamment celle de la transgression. C’est à cause de cette ambivalence que le Zohar propose un commentaire intéressant et osé du verset que nous venons de lire. ועבר יהוה לנגוף את מצרים. שהקב »ה עובר על כל דרכיו או לדין או לרחמים. כאן ועבר בשביל לעשות דין. שם ויעבור בשביל לרחם « L’Eternel passera pour frapper l’Egypte. Le Saint-béni-soit-Il transgresse toutes Ses voies (lorsqu’il s’agit) de sanction ou de miséricorde. Ici (il est écrit) « Il passera » pour exercer une sanction ; là-bas (Ex. 34:6) (il est écrit) « Il passa » pour faire miséricorde » Le Zohar interprète donc le verbe « passer » comme « transgresser ». C’est bien sûr son droit le plus naturel, mais ça l’amène à une lecture inattendue de ce passage de l’Exode qui consiste à comprendre : « L’Eternel transgressera pour frapper l’Egypte ». Qu’est-ce à dire ? Ceci : que pour sanctionner les Egyptiens, il a fallu que Dieu Lui-même Se fasse violence, si l’on peut dire, et transgresse des lois qu’Il a établies. Nous allons revenir sur le contenu de ces lois, mais seulement après avoir remarqué que le Zohar applique la même idée à la miséricorde divine. C’est-à-dire que lorsque Dieu Se révèle à Moïse comme le Dieu de Miséricorde, Il transgresse à nouveau quelque chose. Le Zohar veut lire « l’Eternel passa devant sa face » comme « l’Eternel transgressa, outrepassa ». Il semble vouloir dire que, pour le mal comme pour le bien, Dieu, en les exerçant, dépasse certaines frontières qu’Il s’est lui-même fixées. Peut-être s’agirait-il de ce no God’s land dont parlait une fois André Neher, cet espace de liberté et de responsabilité pour l’homme, grignoté sur la Toute-puissance divine ? Mais, à l’inverse, que peut signifier la notion de transgression lorsqu’elle s’applique à l’homme, à la lumière, bien sûr, de cette lecture-limite que propose le Zohar ? N’est-il pas vrai que le devoir de l’homme est d’imiter les voies de son Créateur ? Dans ce cas, quand et comment conviendra-t-il de transgresser certaines règles ? La tradition a déjà prévu des cas de transgression de la Loi, mais n’est-il pas d’autres domaines ? Pouvons-nous oublier enfin que le nom d’hébreu qui nous est appliqué depuis Abraham contient l’idée de passage et donc … de transgression ? A ces questions délicates issues d’un commentaire hardi du Zohar, essayons donc de répondre.

Pour commencer, je vous propose de réfléchir à une notion de géographie bien connue des spécialistes appelée la « transgression marine ». Il s’agit du phénomène des océans recouvrant dans certaines régions des parties plus ou moins importantes (puisqu’elles peuvent atteindre des millions de kilomètres carrés) de terres continentales. Pourquoi parle-t-on alors de « transgression » ? Parce que l’océan a franchi des frontières géographiques naturelles fixées depuis la nuit des temps. Il est évident que les géographes ne voient dans cette terminologie aucune connotation mora1e ! Ils indiquent par-là simplement que des limites ont été franchies. Ils emploient le mot « transgression » dans son acception première étymologique. Peut-être convient-il de lire le commentaire du Zohar à la lumière de cette approche empruntée au vocabulaire scientifique. Dans ce cas, il nous faut comprendre que Dieu, pour intervenir dans l’histoire des hommes, comme Il le fait en frappant l’Egypte par les plaies, mais aussi en protégeant Israël, « transgresse » les lois qu’Il s’est est fixées initialement. Il s’agirait donc de lois selon lesquelles Dieu S’interdisait toute immixtion dans les affaires des hommes, en bien ou en mal. Ce qui voudrait dire qu’Il aurait décidé, au début, de laisser à l’homme son entier libre-arbitre sans jamais infléchir le cours de son histoire dans un sens ou dans l’autre. Lorsque donc nous lisons dans la parasha, dans un même verset, que Dieu va frapper l’Egypte et passer au-dessus des demeures d’Israël, il nous faut comprendre, selon le Zohar, que Dieu transgresse provisoirement Ses propres lois, punissant l’un et sauvant l’autre. Il en va de même à chaque fois qu’Il envoie des miracles ou des catastrophes, puisqu’Il détourne le cours naturel des choses.

A la suite de ce commentaire, il est possible de s’interroger sur le pourquoi des dérogations apportées par Dieu à Ses propres lois. Il est évident qu’elles interviennent pour donner un « coup de pouce » à l’histoire et la diriger dans le sens de Sa volonté. C’est au regard d’une vision morale de cette histoire humaine que Dieu y intervient, Se substituant à Sa créature défaillante. Il y a transgression, mais cette transgression n’est pas immorale ! C’est un peu ce que le Zohar a voulu nous expliquer. Traduite au niveau de l’homme, cette interprétation devrait l’amener à se questionner sur certains cas nécessaires de « transgressions ». Bien sûr, nous avons tous en tête les trois cas fameux où la tradition enjoint au Juif d’accepter la mort plutôt que de transgresser certains interdits. Il s’agit de l’idolâtrie, de l’inceste et du meurtre. Ce faisant, l’homme juif est amené à transgresser l’obligation la plus fondamentale qui soit : celle de la vie. C’est que les maîtres du Talmud ont établi une échelle de valeurs selon laquelle une vie souillée par ces trois abominations n’est plus digne de ce nom. Par ailleurs, ils ont interprété dans le même sens le fameux verset des Psaumes (119:126) : « C’est le moment d’agir pour l’Eternel, Ta Torah a été détournée » qu’il convient alors de lire ainsi : « Au moment d’agir pour l’Eternel, il faut détourner Sa loi ». L’inclination naturelle de l’homme serait d’appliquer les lois littéralement, quelles que soient les circonstances. Le Zohar vient lui rappeler que Dieu Lui-même transgresse Ses propres règles quand un impératif moral se présente. Cette « transgression » divine, c’est une invitation faite à l’homme de ne pas être passif en face des événements, de ne pas se laisser porter par le cours des choses, de ne pas « suivre la pente », tout comme les océans ne peuvent être contenus dans des limites définitives. Il lui faut « transgresser » l’ordre des choses, lorsque cet ordre est contraire à la morale divine, celle du Sinaï. Il est des transgressions nécessaires, comme par exemple, celles des résistants à l’occupation nazie pendant la dernière guerre mondiale.

Et l’homme hébreu, dans tout cela, ne serait-ce que le passant, selon l’étymologie du mot ivri (hébreu) ? Ne serait-ce que le passeur, selon une lecture de Neher ? Ne serait-ce pas également le « transgresseur » ? L’homme qui, lucidement, délibérément, sait se dresser contre la loi des hommes lorsqu’elle ne correspond plus à la loi divine ? Ce n’est pas par désir de provocation que l’homme hébreu s’affronte ainsi à son prochain lorsqu’il devient par trop lointain, c’est par fidélité à son engagement initial. Pour conclure Son alliance avec Abraham l’hébreu, Dieu lui fait couper par la moitié des animaux ; c’est pour lui indiquer, entre autres, combien cette alliance, la fidélité à cette alliance, l’amèneront à se couper des hommes, à se dresser parfois contre eux, à transgresser leurs lois. Albert Cohen, dans une interview accordée peu de temps avant sa mort, parlait de la « loi d’antinature » d’Israël. Par-là, il entendait la loi par laquelle le judaïsme a déclaré la guerre « à la nature et à ses animales lois de meurtre, de rapine et de cruauté ». Pour réaliser le projet divin, l’homme juif est amené à apparaître aux autres, non seulement comme l’empêcheur de tourner en rond, mais comme le fauteur de trouble,  l’avariane (transgresseur, délinquant) éternel, celui qui se place hors-la loi du genre humain lorsque cette dernière s’oppose à la loi divine. Il doit cela au fait qu’il ne peut se résoudre à être un simple spectateur, tout comme Dieu S’oblige à intervenir dans l’histoire. A partir de quelle limite le spectateur de la grande comédie humaine, que ce soit Dieu ou Israël, cesse-t-il, doit-il cesser, d’être un spectateur pour se muer en acteur ? Peut-on assister à un naufrage, à un cataclysme, sans intervenir ? L’assistance à personne en danger, l’assistance à humanité en danger, ne dictent-elles pas une transgression des règles préétablies ? Le « temps d’agir pour L’Eternel », c’est bien celui où la transgression cèderait la place à son antonyme dans le dictionnaire : la régression. C’est bien là le critère d’action pour Dieu ou pour Israël, ou pour tout homme conscient face à une situation inacceptable. C’est l’instant précis, encore faut-il savoir le pressentir, où faute d’intervenir dans l’histoire, on devient le complice d’une régression ; on est cause de ce que l’effort continu des hommes se fige et se corrompt. On recule alors les symptômes de l’ère messianique. La transgression s’impose partout et à chaque fois que le progrès moral est en danger. C’est ce qui fait dire au Zohar que Dieu est prêt à passer outre toutes les règles qu’Il a lui-même établies pour frapper l’Egypte et pour sauver Israël, parce que c’est un de ces temps pour agir, un de ces instants où le sort de l’humanité peut vaciller d’un côté ou de l’autre faute du « coup de pouce » décisif, faute pour les hommes d’avoir la lucidité où la force pour se sortir d’un piège fatal. Et à ceux qui reprocheraient à Israël de s’exclure du concert des nations par sa « transgression », il est bon de rappeler cet enseignement d’André Neher : Israël sera avec son siècle lorsque le siècle sera avec Dieu. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 6 janvier 1984 – et adressé à un groupe d’amis le 21 janvier 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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