En un lieu redoutable. (Parasha Vayetsé Genèse 28:10 à 32:3).

En un lieu redoutable
Fuyant la colère de son frère Esaü, Jacob s’arrête au lieu-dit Louz où il passe la nuit. C’est l’une de ces nuits qui marqueront notre ancêtre spirituel. Une de ces nuits plus puissantes que les jours où Dieu choisit de S’adresser à ceux qu’Il distingue. [Peut-être est-ce là une des raisons pour lesquelles le temps juif commence au coucher du soleil et non à son lever ?] Durant cette nuit, Jacob a un songe étrange : il voit une échelle posée à terre et dont le sommet atteint le ciel. Sur cette échelle, des anges de Dieu vont et viennent. Dieu s’adresse à lui et lui dit : « Je suis le Dieu d’Abraham ton père et le Dieu d’Isaac ». Puis Il lui renouvelle la promesse d’une terre et d’une descendance. A son réveil, Jacob s’écrie : Akhen, yesh Adonaï bamakom hazé ve’anokhi la yada’ti. « En vérité, il y a l’Eternel en ce lieu, et moi, je ne le savais pas ! ». Puis il ajoute : Ma nora hamakom hazé. « Que ce lieu est redoutable ! ».
C’est sur ces quelques mots de Jacob à son réveil que je veux axer ma réflexion de ce soir. On pourra voir, à travers des commentaires anciens et modernes, que cette réaction du patriarche n’est pas sans écho pour nos vies, même non traversées de visions prophétiques.
Et d’abord, un souvenir personnel. C’était en août 1960. Je parcourais Israël avec un groupe d’étudiants juifs de France. Nos moyens étant réduits et les transports touristiques d’alors moins climatisés et « pulmanisés » qu’aujourd’hui, nous bivouaquions. Une nuit, nous étions à Eïn-Guédi. Le camion militaire qui nous transportait était resté au bas de la montagne. Nous avions escaladé jusqu’à la source. Nous avions passé une soirée à bavarder et chanter. Puis nous nous étions allongés les uns contre les autres, les pierres en guise d’oreillers, comme pour Jacob. Je me souviens qu’au petit matin assez frais, je me suis réveillé alors que tous dormaient encore. Au-dessus de ma tête, un ciel encore sombre constellé d’étoiles. Tout autour de moi, dans un silence seulement troublé par le léger clapotement de la piscine naturelle, les montagnes détachaient leurs formes noires et pures. Mes compagnons formaient avec les couvertures et les sacs-à-dos des masses inertes. Une extraordinaire paix se dégageait de ce spectacle. Je savais que dans quelques minutes, le soleil se lèverait et les couvertures commenceraient de s’animer. Pendant ces quelques instants bénis, j’ai pensé qu’il se passait là, à cet instant, quelque chose qui me dépassait infiniment. C’était un de ces lieux, un de ces moments qui construisent un être humain pour toujours.
Ce souvenir n’est pas unique. Je suis sûr que la plupart d’entre vous en possèdent quelques- uns tout au fond d’eux-mêmes. Ne nous permettent-ils pas de comprendre l’exclamation de Jacob au sortir d’une nuit privilégiée ? Que dit Rashi ? « En vérité, il y a l’Eternel en ce lieu ; et moi, je ne le savais pas : shéïm yada’ti, lo yashaneti bemakom kadosh kazé. Si je l’avais su, jamais je ne me serais endormi en un lieu aussi saint ». N’y voyez pas un commentaire simpliste ! Ce que vient nous dire Rashi est très important. Il nous dit qu’il est des lieux, comme il est des moments où dormir est un sacrilège. Jacob prend subitement conscience que ses petites querelles avec son frère, tous les détails insignifiants qui ont formé sa vie jusqu’à présent, sont effacés, balayés, transcendés, par un formidable appel. Il est à une charnière de son histoire personnelle où son existence prend une autre dimension. Il s’en veut d’avoir sommeillé alors qu’un autre destin l’attendait. Mais, interrogeons-nous. Ne regrettons-nous pas parfois d’avoir laissé passer des choses essentielles pour nous laisser conduire par la médiocrité ? Toute notre vie n’est-elle pas semblable à ce lieu redoutable où Jacob, selon Rashi, regrette d’avoir cédé au sommeil ? Quelle kedousha, quelle sainteté conférons-nous à nos vies ? Et, si nous savions, dormirions-nous ?
Abravanel lit ainsi ce passage de la parasha Vayétsé : « Jacob s’est éveillé de son sommeil tout étonné ; il a subodoré que quelque chose d’essentiel venait de se passer. » Pourtant, il ne croyait pas que la sainteté et la présence divines pouvaient résider ailleurs que parmi des hommes craignant 1’Eternel. (En cela, d’ailleurs, il se sous-estimait). Il en conclut que ce lieu possédait, une sainteté mipe’ath atsmo, par lui-même et indépendamment des hommes qui l’habitaient. De là, il s’en voulut d’avoir agi bekalouth rosh, avec légèreté, c’est-à-dire d’y avoir somnolé. Il eut quand même assez de lucidité pour envisager que son rêve pouvait avoir une valeur prophétique (halom nevouaï) et non seulement imaginaire (halom dimeyoni), puisqu’il dit plus tard : im yihyé Elohim ‘imadi, « si Dieu est avec moi ! ». Ici, Abravanel prolonge le commentaire de Rashi et l’amplifie. Il constate qu’à l’instar de Jacob, beaucoup d’hommes ne peuvent imaginer, ni qu’un lieu puisse avoir une sainteté particulière, ni qu’eux-mêmes puissent avoir un rôle à assumer. Aussi sont-ils réticents à appréhender à leur juste valeur les situations et les êtres qu’ils rencontrent. Peut-être inquiets de ne pas être pris au sérieux, ils en arrivent à banaliser leur destin personnel et à sous-estimer la tâche qui ils ont à remplir au sein de la société. Ceux-là se laissent mener plus qui ils ne mènent. Ils oublient l’exclamation de Jacob : akhen, yesh Adonaï bamakom hazé, en vérité il y a Dieu en ce lieu. En vérité, il y a du divin partout où nous portons nos pas, à chaque instant que nous affrontons, chez tout homme que nous côtoyons. Si nous sommes persuadés de cette vérité, nos vies peuvent s’illuminer et la seule véritable crainte s’en écarter : celle du vide engendré par le débordement du profane sur le sacré.
Le Zohar, lui, propose un découpage différent de la phrase prononcée par Jacob à son réveil. Après tout, dit-il, on ne peut pas en vouloir à notre ancêtre d’avoir ignoré qu’il se trouvait en un lieu saint. Mais en fait, il faut lire : « Dieu est dans cet endroit, veanokhi lo yada’ti, et moi, je n’ai pas compris anokhi, je n’ai pas su reconnaître la présence divine, Anokhi ! Ici, ce qui nous est enseigné, c’est que nous ne savons pas toujours percevoir le caractère divin du monde qui nous entoure et des hommes qui le composent. Il y a Dieu et nous ne savons pas Dieu ! Paraphrasant la mishna qui dit : « Là où il ni y a pas d’homme, efforce-toi d’être un homme », nous pourrions dire : « Là où tu ne vois pas Dieu, efforce-toi de Le trouver », ou, comme dans certains magasins, « Demandez à l’intérieur ce que vous ne voyez pas à l’extérieur »… C’est une invite à pousser plus loin la quête du spirituel dans nos vies, à donner du sens à ce qui est plat et inconsistant. Ne nous y trompons pas : le monde est ce que nous en
faisons. Dieu nous l’a confié pour que nous le parachevions. Il ne faut pas que ce ne soit que par quelques trop rares éclairs que nous appréhendions le sens de la vie. Il faut qu’elle soit toute entière illuminée par notre conscience enthousiaste de sa valeur. Si nous pensions davantage que la vie est sacrée, que l’histoire est traversée par une volonté bienfaisante, en un mot que le yesh – il y a – l’emporte sur le eine – il ni y a pas -, nous serions forts pour dépasser les épreuves et corriger les côtés imparfaits de nos personnalités, comme ce fut le cas pour Jacob.
Une dernière lecture de la phrase prononcée par le patriarche à son réveil nous est proposée par un commentaire moderne « Panim yafoth ». Il nous dit : quand un homme peut-il expérimenter vraiment la présence divine ? Seulement lorsqu’il se pénètre de ve’anokhi lo yada’ti, et moi je ne sais pas ; lorsqu’il sait en lui-même qu’il ne sait pas, et lorsqu’il ne prétend posséder ni la sagesse, ni la perspicacité. Ce commentaire nous explique que Jacob n’a pu percevoir Dieu qu’après avoir reconnu : « Et moi, je ne savais pas ». La foi est aux antipodes de l’arrogance de ceux qui croient savoir. C’est en reconnaissant nos limites humaines que nous sommes le plus à même de nous élever sur le chemin de nos vies. Qu’il soit bien clair qu’en affirmant cela, le judaïsme ne condamne pas la recherche scientifique ni la maîtrise croissante de la nature par l’homme. Ce qu’il condamne, c’est le sentiment de toute-puissance qui pourrait s’emparer de 1’humanité au point de substituer les créatures au Créateur. Le vrai savant sait avec certitude que plus il avance dans ses recherches, plus il prend la mesure de ce qui lui reste à découvrir. Le vrai sage sait aussi qu’il ne possède pas la sagesse. Selon Abravanel, Jacob était assez modeste pour n’avoir pas imaginé un instant que le lieu où il avait dormi pût être saint grâce à sa valeur personnelle. Au contraire, il s’est écrié : « Ceci est la maison de Dieu », sous-entendant que ce qui conférait à cet endroit sa sainteté, c’était qu’il devait un jour abriter le Temple de Dieu. Les grands génies, savants, écrivains, philosophes, artistes, imaginent-ils qu’un jour, les lieux où ils ont vécu deviendront lieux de pèlerinage par la seule vertu de leur œuvre ? C’est par la modestie de la perception de leur propre vie qu’ils méritent d’entrer dans l’histoire. Ne meurent-ils pas souvent dans l’oubli et la pauvreté ? Ce sont pourtant les doutes dont ils étaient pétris qui ont fait la grandeur de leur œuvre et sa pérennité. De même, nous dit le commentaire, c’est parce que Jacob eut le mérite de dire : « Et moi, je ne savais pas » qu’il expérimenta la présence divine dans sa vie.
Ce qui ressort le plus des différents commentaires que je viens de vous présenter, c’est l’accent mis par notre tradition sur les lieux et moments de notre vie. Au lieu que nous traversions celle-ci comme on emprunte une autoroute qui nous mène le plus rapidement possible d’un endroit à l’autre, le judaïsme nous dit que le but n’est pas de dérouler notre existence avec la banalité d’un compteur kilométrique ou de vitesse. Il nous dit que c’est la qualité du voyage qui importe plus, ou peut-être autant que son point de départ et sa destination. Il nous dit que chaque instant, chaque endroit de nos vies peuvent être habités par la présence divine, mais que nous ne le savons pas toujours, que nous ne la scrutons pas assez. En fait, comme dit Rashi, nous dormons sans le savoir dans des endroits sacrés. Quel gâchis que de laisser ainsi s’enfuir des instants privilégiés par manque de vigilance ! Le pire est peut-être que, faute de réfléchir, nous croyons savoir, nous croyons être riches, alors que nous ne savons pas interpréter les signes de nos vies comme Jacob sut comprendre le message que Dieu lui adressait. Si nous mettons du sens là où il n’y en a pas et si nous laissons se perdre le sens là où il y en a, nous risquons que nos vies soient quelque chose de redoutablement creux au lieu qu’elles devraient nous apparaître comme apparut à Jacob l’endroit de sa vision, lorsqu’il s’écria : « Ceci ni est rien d’autre que la demeure de Dieu ; voilà la porte du ciel ! ». Amen.
Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 19 novembre 1993 – et adressé à un groupe d’amis le 18 novembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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