Faut-il servir la soupe à son ennemi?

N° 211 – 14 octobre 2014.

(Réflexions après l’émission de Serge Moati sur France 2, « Adieu Le Pen »)

Soyons clairs : nous venons de passer Kippour et nous avons donc pardonné à tous ceux qui ont pu nous faire de la peine ou du mal. Mais, comme l’a écrit une amie sur Facebook : j’ai pardonné à tout le monde, mais j’ai gardé la liste ! Ces quelques mots pour introduire cette réflexion à chaud après avoir regardé l’émission de ce jour sur France 2 qui projetait un film de Serge Moati, « Adieu Le Pen ».

Serge Moati est un ami de très longue date. J’ai pour l’homme et pour le journaliste une sympathie considérable et une certaine forme de tendresse. Il m’avait fait participer à un de ses documentaires sur les religions intitulé « Sous le regard de Dieu ». Cet été, j’ai lu « Le vieil orphelin », son autobiographie qu’il m’a dédicacée avec des termes de grande amitié et d’affection. Autant dire que ne hurlerai pas avec les loups qui lui ont déjà reproché dans la presse son dernier livre « Le Pen, vous et moi » (que je n’ai pas lu).

Après l’émission (dont je regrette qu’elle n’ait pas été suivie d’un débat avec l’auteur), je me suis sincèrement demandé : 1° Quelle image retire-t-on du fondateur du Front National ?      2° Fallait-il lui consacrer un film ? 3° Question subsidiaire : fallait-il que ce soit un journaliste juif, fils de déporté, qui fasse ce film ? A la première question, je me suis répondu que l’image de Jean-Marie Le Pen sortait plutôt améliorée de cette suite de dialogues entre lui et Moati sur une période de 25 ans. Il y apparaît avenant, drôle souvent, émouvant parfois, bon vivant aimant pousser la chansonnette, la bonne chère, la vie de famille, les chats et les chiens, les cravates aux couleurs chatoyantes, etc. Bien sûr, on entend ses célèbres « bons mots » (détail, Durafour, fournée…), mais noyés dans des bons sentiments. Certes, on perçoit la mégalomanie de l’homme, surtout lorsqu’il essaye de protéger son pré carré après la passation de pouvoir à sa fille. On assiste à quelques démonstrations de ses colères et violences verbales et physiques. Mais dans l’ensemble, je le répète, l’impression est plutôt positive tant il est vrai que Serge Moati lui « sert la soupe » par des questions non embarrassantes. Il y a là, même si ce n’était pas l’intention du journaliste, comme une banalisation du mal incarné par celui qui se dit diabolisé par les médias. On en oublierait que ce sont des hommes tels que Le Pen qui, durant la guerre, par leurs paroles et par leurs actes, ont envoyé à la mort des millions d’innocents. En ce sens, j’estime que ce film est partial, partiel, parce qu’il ne reflète pas toute la réalité de ce politicien aux idées racistes, xénophobes, antisémites, nationalistes, violentes.

Fallait-il lui consacrer un film ? Entendons-nous. Nous vivons heureusement dans une complète démocratie et tous les sujets peuvent/doivent être abordés sans détours et sans tabous. D’autres documentaires ont été consacrés à d’autres personnalités politiques, et on ne niera pas que Le Pen aura fait intimement partie de la vie politique française depuis au moins cinquante ans. Mais, encore une fois, je trouve le film incomplet, complaisant vis-à-vis d’un homme qui ne mérite pas cette complaisance. Ce n’est pas un hasard si les grands partis politiques – de tous bords – ont refusé de faire alliance avec le FN, même lorsqu’il leur en a coûté des voix et des sièges. Les idées soutenues par JM Le Pen sont insoutenables pour une nation démocratique. Je n’oublierai jamais un des derniers discours de cet immense tribun que fut Jean Pierre-Bloch, l’un des pionniers de la LICRA et son président durant plusieurs décennies. C’était au lendemain de la profanation du cimetière juif de Carpentras, lors d’une manifestation au Trocadéro. Je revois Pierre-Bloch, juché sur le toit d’un véhicule, muni d’un porte-voix, s’écrier : « Même si je dois aller en prison pour ces propos, je le dis ici haut et fort devant vous tous : Le Pen est fasciste, antisémite, raciste ». – Cette dimension du personnage qui, effectivement, le place au ban du spectre politique français, n’apparaissait pas du tout, ou pas suffisamment dans le documentaire de Serge Moati. Oui, on pouvait consacrer un film à Le Pen, mais pas celui-là, pas sous ce jour patelin.

Dernière question : fallait-il que ce soit un journaliste juif, fils d’un déporté – Serge Moati – qui fasse ce film ? Après avoir lu l’émouvante biographie de Serge (Henry en réalité) Moati, laquelle est surtout un vibrant hommage à ce père trop tôt arraché à son amour, je répondrai que non, il ne fallait pas que ce fût lui qui le fasse. Cela crée un amalgame dérangeant entre bourreaux et victimes, même si Le Pen n’a pas été le bourreau de Moati. Que ce soit un homme issu de cette communauté juive qu’à tout moment, à travers des allusions ou insinuations perfides, Le Pen poursuit de ses sarcasmes, qui l’ait patiemment et bienveillamment interviewé durant toutes ces années semble fournir un alibi en or au chef historique du Front national. Vous voyez bien que je ne déteste pas les Juifs, d’ailleurs je l’appelle Serge et il est entré dans l’intimité de notre famille, ce qu’aucun journaliste n’avait fait avant lui ! Puisque je n’imagine pas un instant que Serge Moati ait pu chercher chez Le Pen le père qui lui a tant manqué, je répète qu’il ne fallait pas qu’il produise ce documentaire, au reste techniquement très bon. Pardon Serge, mais je me devais de le dire. Je t’aime.

Shabbath Shalom, Hag Saméah, à tous et à chacun. – Bien amicalement, – Daniel Farhi.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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