Hol hamoed de Souccoth 1981-2014

Haftarah : Ezéchiel 38:18 à 39:16

La guerre de Gog et Magog.

« Rabbi Akiva disait : il est cinq choses qui dureront douze mois : le jugement de la génération du déluge, le jugement de Job, le jugement des Egyptiens, le jugement de Gog et Magog, et le jugement des impies dans la géhenne » (Edouyoth, 2:10). Ce texte, tiré du Talmud, associe dans le jugement divin un certain nombre d’événements extrêmement différents dans leur nature et dans leur portée. Parmi eux, la guerre de Gog et Magog dont il est question dans la haftarah que nous lisons en ce shabbath intermédiaire de Souccoth, et qui est extraite du prophète Ezéchiel. Cette guerre est étrange par ses protagonistes et par ses conséquences. Elle ne rencontre aucun autre écho dans toute la Bible, et il est même difficile d’identifier Gog et Magog. La seule référence qui existe est au livre de la Genèse, dans la descendance de Noé, où il est dit (Genèse, 10:2) : « Fils de Japhet : Gomer, Magog, les Mèdes, Yavan, Tubal, Méchek, Tiras ». Magog serait donc un descendant de Japhet, ou encore le nom de la terre occupée par ses propres descendants. Le midrash, en effet, comprend Magog comme un nom de lieu dont Gog serait le roi, ou bien encore Gog et Magog comme deux noms d’une seule et même nation. – Mais, vous imaginez bien que ce n’est pas pour éclaircir une telle question, d’une importance très relative, que je vous parle de la guerre de Gog et Magog ce soir. Non, c’est pour essayer de voir ce que représente ce conflit ultime entre Dieu et une nation mystérieuse mais puissante, pour le judaïsme et la tradition midrashique. Car, il ne faut pas s’y tromper, cette guerre ne sera pas, selon la vision d’Ezéchiel, une guerre conventionnelle entre Israël et d’autres nations, traditionnellement ennemies. Gog et Magog, qui n’a jamais été citée auparavant, n’est pas semblable à l’Assyrie ou à Babylone. C’est une nation qui n’a aucun contentieux particulier avec Israël. Elle ne s’attaquera à Israël que sous l’emprise de la violence et afin de détruire une nation pacifique. C’est d’ailleurs bien l’une des choses qui rendent étrange cette guerre : l’absence de motifs, d’enjeu, voire de haine. S’agirait-il d’Amalek ou de Moab, on ne serait pas trop surpris. La Bible nous a habitués à voir ces nations s’attaquer régulièrement à Israël. Mais Gog et Magog est inquiétante du fait de la gratuité de son acte. C’est le mal absolu, à l’état brut. Rien ne peut l’arrêter, en tous cas rien d’humain. Et c’est bien pourquoi cette guerre est présentée comme l’affaire personnelle de Dieu.

Mais, revenons au midrash et à la tradition scripturaire de la Bible des Septante, traduction grecque très ancienne de nos textes sacrés. La septante fait apparaître deux fois Gog dans le texte où l’hébreu ne l’avait pas inclus. L’une des deux fois est particulièrement intéressante puisqu’il s’agit d’un passage des Nombres (24:7) où, dans une des bénédictions de Balaam, il est question d’un descendant d’Israël qui sera plus puissant qu’Agag. La traduction grecque lit alors : « plus grand que Gog ». Cette lecture est doublement importante : d’abord parce qu’elle montre l’ancienneté de la relation entre la guerre de Gog et l’avènement de l’ère messianique ; ensuite parce qu’elle tente de personnifier Gog en l’identifiant à Agag, ennemi héréditaire d’Israël. Il nous faut reconnaitre que la traduction grecque a ici commis une grave erreur. Non pas qu’elle ignorait que Gog n’était pas Agag, mais parce qu’en identifiant Gog à un ennemi personnel et bien connu d’Israël, elle ne respecte pas l’esprit du chapitre d’Ezéchiel où apparait le personnage de Gog. En effet, ce qu’il y a d’exceptionnel dans le mystérieux personnage de Gog, c’est qu’il n’est pas identifiable à l’un des nombreux ennemis traditionnels d’Israël. Nous devons nous demander dès lors pourquoi. L’une des raisons de l’anonymat de Gog, c’est qu’il ne représente pas l’ennemi vis-à-vis duquel on a un contentieux, des rancœurs, une haine quelconques. La guerre avec Gog ne porte pas sur des revendications territoriales ou de pouvoir. C’est une guerre apparemment totalement gratuite, qui ne s’est pas annoncée, qui ne se termine pas par un bénéfice matériel pour quiconque. C’est qu’en fait, Gog symbolise le mal total, et que la victoire sur lui ne peut survenir qu’au terme des tribulations de l’histoire. Gog n’est pas l’ennemi attitré d’Israël ou d’une autre nation. Gog n’est pour ainsi dire identifiable à aucune des familles de la terre, même si l’on fait remonter son hypothétique ascendance à Japhet. Et peut-être justement que ce que le prophète Ezéchiel a voulu nous dire en décrivant ce combat mystérieux, c’est qu’il y a danger à ne s’attarder qu’aux combats qui mettent en lice des ennemis physiques, avec leurs revendications concrètes. Parce que, pendant qu’on s’épuise dans ce type de combats, on néglige l’ennemi principal, celui qui est toujours tapi à l’ombre de nous-mêmes, celui qui n’a pas de nom, pas de visage, pas de nationalité, mais dont les ravages sont incomparablement plus graves. Oui, la guerre de Gog et Magog, parce qu’elle est celle de combattants anonymes, à la généalogie incertaine, est une guerre symbolique dont les adversaires sont l’humanité d’un côté et le mal de l’autre. C’est une guerre sans merci dont toutes les batailles n’ont pas encore été menées, dont l’issue est trop souvent incertaine, guerre dont nul n’est exempté et dont le terme ne pourra coïncider qu’avec l’arrivée du Messie ou la destruction du monde, selon le vainqueur… Une telle guerre ne pouvait, on le comprend mieux maintenant, faire intervenir des personnages identifiés et connus. Elle ne peut être que celle, acharnée et obscure, qui se livre jour après jour, génération après génération, entre les hommes et leurs penchants les plus secrets. Le problème est que les hommes sont, tantôt les mercenaires de Dieu et tantôt les mercenaires du mal, et que leurs errements, leurs tâtonnements retardent indéfiniment l’issue du combat. Aussi, pour mettre un terme à cet affrontement redoutable, il faudra, en fin de compte que Dieu Lui-même S’en mêle. Un texte traditionnel (Avoth de Rabbi Nathan) affirme que ce sera la dixième et dernière occasion de la descente de la Shekhina – présence divine – sur la terre. Lors de cette intervention, il y aura de grosses calamités pour tout le genre humain, y compris pour le peuple d’Israël. Un texte de la tosefta sur le traité Berakhoth du Talmud dit même, à propos de la guerre de Gog et Magog : « A quoi la chose est-elle semblable ? A un homme qui rencontre un ours ; il s’en délivra ; il racontait l’affaire de l’ours et voici un lion sur lui ; il s’en délivra ; il avait oublié l’affaire de l’ours et racontait celle du lion, quand voici sur lui un serpent ; il oublia les deux premières pour raconter l’affaire du serpent. Pareillement pour Israël, les dernières détresses font oublier les premières… » Ce texte indique à quel point les affres du dernier combat, celui contre le mal absolu, Gog, seront terriblement plus dures que celles de tous les autres combats. Mais aussi, s’il est vrai qu’une grande partie de l’humanité pâtira de cet ultime combat, il est également vrai que ses suites seront exceptionnelles. Le midrash affirme, en effet, qu’à l’issue de ce conflit, il n’existera plus de servitude pour quiconque (Sifré Nombres 76). Contrairement à toutes les guerres que l’humanité mène et qui se terminent toujours par des spoliations, des privations, et toute une séquelle de conséquences néfastes pour les belligérants, la guerre de Gog abolira à jamais toute servitude et toute source de conflits.

Si l’on n’en était convaincu jusqu’à présent, cette dernière affirmation du midrash suffirait à nous faire comprendre que le combat décrit par Ezéchiel est un combat symbolique, ultime, définitif. C’est sa perspective qui doit animer les hommes et les pousser à mieux agir. Que le prophète ait situé ce combat à une époque indéterminée (on ne sait pas s’il aura lieu avant ou après l’arrivée du messie, avant ou après le retour des exilés), en un lieu indéterminé, mettant en scène un ennemi venu d’ailleurs et jamais mentionné jusqu’alors, indiquant que Dieu Lui-même y sera mêlé sont autant de preuves que nous sommes ici, non pas en face d’une prophétie datée et ponctuelle, mais au contraire, devant une fresque dont les protagonistes sont tous et chacun ; dont l’enjeu est rien moins que l’avenir de l’homme, dont la portée dépasse le cadre d’une génération, voire de plusieurs millénaires. Pour ce dernier combat, chaque être humain sera sur le front, il n’y aura pas d’arrière-garde ni de réserve. A la limite, bien qu’Ezéchiel les envisage, il n’y aura même plus de nationalités ou de confessions. Elles se fondront dans l’enjeu de la bataille. Il est significatif que cette prophétie d’Ezéchiel survienne au terme de son livre, et après la destruction du Temple. Or, les derniers chapitres du prophète (40 à 48), sont consacrés à la description du Temple à venir, celui de l’ère messianique, celui qui verra la réunion de tous les hommes venus invoquer le même Dieu. Cette chronologie interne au livre nous dit bien que le combat de Gog se situe au-delà des réalités nationales d’Israël, et juste avant l’avènement de l’ère messianique. Retenons la leçon de cet ordre et comprenons que notre combat de Juifs devra être mené jusqu’à ce que l’humanité nous ait rejoints pour sa phase ultime à partir de laquelle sera enfin possible l’édification d’une cité de justice dont le symbole sera ce Temple idéal où tout le genre humain pourra se retrouver pour le culte du même Dieu. Ezéchiel, le prophète pessimiste jusqu’à la destruction du Temple, puis soudain optimiste après, nous montre la voie de notre démarche. Nous devons dépasser les épreuves ponctuelles pour poursuivre le combat de la justice qui n’a ni temps ni lieu et qui ne connaît ni territoire, ni nationalité. Puisse cette fête de Souccoth, symbole de l’universel, nous aider dans cette progression. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 16 octobre 1981 – et adressé à un groupe d’amis le 8 octobre 2014

 

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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