« Il a aussi placé dans leur cœur le sens de l’éternité »

Premier soir de Souccoth.

« Il a aussi placé dans leur cœur le sens de l’éternité »
(Ecclésiaste 3:11)

Quelques jours après Kippour, la fête de Souccoth, dans laquelle nous entrons ce vendredi soir, nous apparaît comme beaucoup plus modeste par son ampleur, par sa solennité, par son austérité même que son illustre prédécesseur. Elle n’a d’ailleurs, en théorie, aucun lien avec elle puisqu’on la rattache sur le plan liturgique à celles de Pâque et de Pentecôte. De fait, il est toujours possible de trouver des points communs entre deux fêtes, deux textes, deux idées, etc. En l’occurrence, on peut remarquer que parmi les dernières prières de la journée de Kippour se trouvent être celles dédiées au souvenir des morts, à la brièveté de l’existence, à son caractère précaire. C’est aussi le thème central des sept jours de la fête des cabanes.

Le texte essentiel concernant la fabrication de ces cabanes, qui se trouve dans la Torah, ne mentionne pas lui-même le caractère éphémère ou la fragilité de ces demeures et de la vie humaine. Il insiste plutôt sur la protection divine pendant les quarante ans de séjour dans le désert. Pourtant, la tradition ultérieure, en donnant les normes de la construction de la soucca, en instituant la lecture du livre de l’Ecclésiaste pendant cette période, invite toute personne qui célèbre la fête et séjourne sous les feuillages de la cabane à une réflexion sur ces thèmes.

Tout un traité du talmud – Soucca – est consacré à la célébration de la fête, et surtout à la construction de la cabane ainsi qu’à la composition du loulav. Nous apprenons ainsi, entre autres, que la soucca ne saurait dépasser la hauteur de 9m60 ni être inférieure à 0m80 ; qu’elle ne doit pas prendre appui sur un arbre ; que sa partie ombragée ne doit pas être supérieure à sa partie exposée au soleil ; qu’elle ne doit pas utiliser des installations fixes prêtes d’une année sur l’autre ; qu’elle ne doit pas être construite en « dur » ni en préfabriqué. Tous ces détails et bien d’autres sont destinés à nous expliquer le caractère éphémère de la Soucca, et corollairement celui de l’existence humaine, l’incertitude où nous sommes du lendemain, et même de l’heure qui vient. אנוש כחציר ימיו , « L’homme, ses jours sont comme l’herbe », dit le Psaume que nous lisons à l’office de commémoration de Kippour. C’est l’idée que reprend le merveilleux livre de l’Ecclésiaste que nous lirons vendredi prochain. Paradoxalement, face à cette insignifiance de la vie humaine, de notre labeur, de nos joies, de nos souffrances, c’est l’éternité que veut nous enseigner Souccoth. Un verset de l’Ecclésiaste, difficile il est vrai, déclare : גם את העולם נתן בלבם, « Il a aussi placé dans leur cœur le sens de l’éternité » (3:11). Comment, plus facilement qu’en lui opposant l’inanité d’une hutte, pourrait-on saisir le sens de la durée sans fin ? Nos ancêtres de l’humanité – entendons par là tous les hommes qui nous ont précédés -, avaient pensé s’éterniser, s’immortaliser par des œuvres de pierre, de métal, par des sculptures, des gravures dans la roche, etc. Saint-Exupéry les décrit ainsi : « Ainsi ont-ils travaillé toute leur vie pour un enrichissement sans usage, tout entiers échangés contre l’incorruptible broderie […] n’ayant accordé qu’une part du travail pour l’usage et toutes autres parts pour la ciselure, l’inutile qualité du métal, la perfection du dessin, la douceur de la courbe, lesquelles ne servent à rien sinon à recevoir la part échangée et qui dure plus que la chair. » (Citadelle) – Même ces monuments auxquels fait allusion Saint-Exupéry ne nous donnent pas l’entière mesure de l’éternité. En effet, ils nous parviennent altérés par les âges, défigurés pour les sculptures, sans mains, sans bras, sans jambes. Parfois même, nous en sommes réduits à les reconstituer par l’imagination, par des calculs. Il y a donc de la sagesse de la part du judaïsme à vouloir implanter la notion d’éternité chez l’homme, non en la comparant à des œuvres humaines, passagères, mais en l’opposant volontairement à un objet dépourvu de toute durabilité. De même que le beau se déduit mieux du laid, le bon du mauvais, le clair de l’obscur, de même l’éternel se déduit mieux de l’éphémère, de l’infiniment bref. Quand l’homme prend-il le mieux conscience de sa petitesse, si ce n’est lorsqu’il se mesure à la création ? Rappelons-nous les versets du psaume 8 : « Lorsque je contemple le ciel, œuvre de Tes mains, le soleil, la lune et les étoiles […] qu’est-ce que l’homme pour que Tu T’en souviennes ? » Pourquoi l’homme a-t-il tant besoin de percevoir l’éternel, l’infini ? C’est que ces notions, et elles seules, peuvent lui donner le sens de l’action, de la responsabilité. Si je dois penser qu’avec ma mort, tout disparaîtra, ou que, du moins, je ne serai plus là pour voir les conséquences, les prolongements des actes de ma vie, sûrement je n’aurai pas la même attitude en face de l’existence. Ceci s’applique au bien comme au mal. Si c’est le bien, j’aurai moins de motivations pour l’accomplir, le faire régner. Si c’est le mal, je me soucierai peu de ses retombées, et aurai tendance à adopter une politique à court terme et uniquement centrée sur ma personne. Une preuve de ceci est tout simplement le ton général qu’on trouve à travers tout le livre de l’Ecclésiaste, celui de la lassitude, le sentiment exprimé de l’inutilité de toute démarche, la vanité de toutes choses, le cycle invariablement reconstitué des erreurs, des petites joies, des espoirs déçus, des mesquineries de l’homme.

Il peut paraître un peu risible, en ce siècle où l’on élève des tours dans les grandes villes, des tours au bas desquelles on se sent minuscule, en haut desquelles on sent les autres minuscules ; il peut paraître risible de construire des cabanes, maladroitement, inesthétiquement (en cela, on n’a peut-être rien à se reprocher en face des dites tours !). Pourquoi accentuer l’écart entre ces constructions, volontairement fragiles (les souccoth), et ces autres constructions volontairement hardies, audacieuses, et qui semblent devoir défier le temps et l’espace ? Mais il nous faut savoir que la petite soucca juive, aussi éphémère soit-elle par rapport à l’année, résiste au temps depuis 35 siècles, inlassablement rebâtie sur des bases nouvelles, elle symbolise beaucoup plus que le mythe de Sisyphe. Elle est le symbole du renouvellement de l’homme, de sa créativité jamais en sommeil, de la permanence de la protection de Dieu qui représente, qui est l’éternité, par essence. Pourquoi tant de textes bibliques et liturgiques insistent-ils sur la sécurité qu’on éprouve auprès de Dieu ? C’est précisément à cause de cette certitude d’exister en Lui, parce qu’Il représente le seul garant de la raison de notre existence. Il est. C’est là notre réconfort. De qui, de quoi d’autre peut-on dire qu’il est ? Dans cent ou deux-cents ans ces tours ne seront plus, ces monuments seront tombés en ruines ou abattus pour faire place à d’autres constructions. Nous irons, du moins nos descendants, partout, plus vite, nous comprendrons davantage de choses inexpliquées aujourd’hui. Mais, aurons-nous plus confiance en nous-mêmes ? Croirons-nous que nous avons réalisé quelque chose d’éternel ? כל שבעת הימים אדם עושה סכתו קבע וביתו עראי « Pendant les sept jours (de la fête) l’homme fait de sa cabane sa demeure fixe, de sa maison quelque chose de temporaire », enseigne le Talmud. Il y a derrière cette affirmation une autre leçon. A savoir que nous devons apprendre par la fête de Souccoth à changer nos habitudes, à nous libérer de nos contraintes quotidiennes. Il nous faut toujours être prêts à abandonner tel système de vie pour tel autre, non pour encourager une certaine instabilité mais pour témoigner de notre disponibilité à recevoir quelque chose de mieux, à admettre des théories nouvelles, à revenir de nos erreurs. Il est vrai, il faut le constater amèrement dans notre civilisation des loisirs, que plusieurs fois par an, en tous cas au moins une, nos contemporains, nous-mêmes, abandonnons nos demeures principales pour nous rendre dans des demeures secondaires, parfois même de véritables souccoth dans certains clubs ! C’est le temps des vacances. Mais, y a-t-il vraiment une pédagogie dans ces transhumances ? Au contraire, on assiste alors à un surcroît d’aliénation. Les conventions qui régissent les loisirs, puisqu’il y a des conventions même pour nos loisirs, ces conventions nous créent de nouvelles obligations qui n’ont que le mérite de trancher un peu sur d’autres obligations. Il est évident qu’un club qui proposerait des « vacances » dans le désert (on y arrive) dans les conditions qu’ont connues nos ancêtres hébreux n’aurait guère de clients ! Mais Souccoth vient justement nous enseigner que c’est sans nous déplacer, sur le lieu même de notre vie quotidienne, que nous devons découvrir le sens de la vie. Le dépaysement, tant prisé de tous, ne doit pas nécessairement être dans l’espace plutôt qu’en nous-mêmes. En ce sens, Souccoth n’est pas une fête spécifiquement juive : elle peut, elle doit enseigner à tout homme où est la vie véritable, la durée authentique. Saint-Exupéry, dans son livre « Citadelle », qui ressemble tant à l’Ecclésiaste, dit : « D’abord, pour juger ta civilisation, je veux que tu me dises quelles sont tes fêtes ». Et dans la haftarah de demain matin, tirée du prophète Zacharie, nous lisons les châtiments réservés aux peuples qui ne célèbreront pas Souccoth. Comprenons ce passage au sens large, et souhaitons que les hommes redécouvrent, à travers les fêtes, toutes les fêtes, les textes, tous les textes, à travers la sagesse accumulée par les siècles, le sens de la vie, sa juste mesure, sa richesse éternelle. Amen.

Rabbin Daniel Farhi
Sermon prononcé à l’Union Libérale Israélite le 22 septembre 1972, et adressé à un groupe d’amis le 25 septembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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