L’épreuve comme un don. (Parasha Vayéra, Genèse 18:1 à 22:24)

 

« Après ces événements, il arriva que Dieu éprouva Abraham ». Le chapitre 22 de la Genèse, dernier chapitre de la parasha vayéra est probablement l’un de ceux qui nous interrogent avec le plus d’acuité à cause de l’épreuve supplémentaire imposée à Abraham, après tant d’autres épreuves comme le fait remarquer le midrash. Epreuve qui frappe un juste entre les justes, épreuve injustifiée, épreuve acceptée sans discuter, semble-t-il. Le « pourquoi » face à cette épreuve, comme face aux épreuves qui frappent tant d’innocents, n’est pas près de trouver une réponse qui satisfasse chacun. Permettez-moi, toutefois, de vous présenter ce soir quelques suggestions proposées par la tradition, et auxquelles – ou certaines desquelles – il nous sera peut-être, individuellement, possible de nous rattacher.

Le Yalkout Shime’oni, recueil de midrashim publié pour la première fois à Salonique en 1041, introduit le débat en citant un verset du psaume 60 (v.6) : natata liréékha ness lehitnossess, mipné kosheth, sélah, « Tu donnes à Tes adorateurs une bannière pour s’y rallier au nom de la vérité, sélah ». Le midrash se livre à un rapprochement entre deux sens de la même racine hébraïque nassa : « éprouver » et « bannière », et d’expliquer qu’il ne faut pas lire dans ce verset des psaumes « Tu donnes à Tes adorateurs une bannière », mais bien « Tu éprouves Tes adorateurs ». Cette idée que l’épreuve est réservée – l’on n’ose dire « est le privilège » – aux adorateurs de Dieu, c’est-à-dire aux justes, est très largement reprise dans d’autres commentaires midrashiques. Pourquoi est-ce justement ceux dont on n’attendrait pas qu’ils soient cruellement éprouvés qui le sont ? A cette question de nombreuses réponses sont proposées par la tradition. L’une d’elles se trouve dans le Yalkout : Adonaï tsadik yivhane, verasha veohev hamas, sane’a nafsho. Citant un verset des psaumes (11:5) qui dit « L’Eternel éprouve le juste, mais le méchant et le partisan de la violence, Il les hait de toute Son âme », l’auteur de ce commentaire nous explique que Dieu n’éprouve que ceux qui sont capables de supporter l’épreuve, c’est-à-dire les hommes justes. Aux méchants, il n’accorde pas, si l’on peut dire, le don qu’est l’épreuve. N’allez pas voir dans cette affirmation l’expression d’un masochisme juif !

Lorsque le psalmiste oppose l’épreuve des justes à la tranquillité des méchants, ce n’est pas pour s’en révolter, mais pour montrer combien différent est le degré de perception chez l’un et chez l’autre, différente l’intensité de vie de l’un et de l’autre. Il est faux de dire que l’épreuve n’atteint que le juste et jamais le méchant, comme il est faux d’affirmer le contraire. Mais, c’est que l’épreuve n’est pas vécue de la même façon par l’un et par l’autre. Pour le méchant elle n’est pas une épreuve dans la mesure où elle ne révèle rien de son être. Pour le juste elle a valeur d’épreuve parce qu’elle engendre à l’existence des forces potentielles inexprimées jusque-là. C’est en ce sens qu’on peut rapprocher les mots hébraïques nissayone – épreuve – et ness – bannière -. Chez le juste l’épreuve exalte des qualités potentielles, chez le méchant elle ne fait qu’aigrir ou flétrir. – Bien sûr que l’épreuve est douloureuse pour le méchant comme pour le juste, mais alors que chez l’un elle révèle la médiocrité, chez l’autre elle apporte la sublimation. Le juste, comme le méchant, se révèle dans l’épreuve. La sienne ou celle des autres. Car le comportement de l’homme devant l’épreuve de son prochain est aussi révélateur que devant sa propre épreuve.

Pour illustrer leur propos, les commentateurs ont proposé deux images. Lorsqu’un artisan veut vérifier la qualité des jarres qu’il a fabriquées, va-t-il frapper sur celles qui sont fêlées ou sur celles qu’il sent réussies et solides ? Certainement sur les secondes : il peut les frapper sans qu’elles se brisent. C’est ainsi qu’agit l’Eternel qui a créé tout être et à qui appartient le souffle de tout ce qui respire : Il n’éprouve que les hommes qu’Il sent capables de supporter et de sublimer l’épreuve. Autre image : si un propriétaire de vaches faibles et de vaches fortes veut composer un attelage, sur le cou de quelles vaches posera-t-il le joug ? Bien sûr sur celui des vaches les plus fortes. Ainsi agit l’Éternel qui ne donne à supporter qu’à ceux qui peuvent supporter.

L’épreuve peut être ou subie ou « agie ». Je veux dire que pour certains, elle n’est qu’un malheur qui fond sur l’existence dont il ne faut chercher qu’à se sortir le plus vite possible, sans réfléchir à l’origine de ce malheur, à la nature, à ses conséquences, et surtout à son lien avec le reste de l’existence individuelle. C’est l’épreuve subie. Pour d’autres hommes, l’épreuve est un signal, un signe. Au-delà de la souffrance qu’elle comporte, ces êtres tentent d’établir une relation entre l’épreuve et leur comportement. Pour eux, elle n’est pas qu’une souffrance – donc négative – mais aussi un appel. C’est l’occasion de se demander : où en suis-je ? C’est bien souvent l’occasion d’un tournant, d’un changement radical. Qu’à tort ou à raison elle apparaisse comme un châtiment, l’essentiel est qu’elle n’est pas « hasard », mais bien nécessité. Et puis, elle n’est pas subie mais, en quelque sorte, agie, comme si l’homme avait prise sur elle ; et de fait, il a prise sur elle dès lors que l’épreuve, loin de le priver de ses moyens et réactions, lui apporte des raisons nouvelles d’agir.

C’est à la lumière de cette dernière réflexion qu’on peut aborder un autre midrash tiré du Yalkout. Ce midrash réfléchit sur la nature de ces « événements » après lesquels le premier verset du chapitre 22 nous dit que Dieu éprouva Abraham. En fait, il propose de comprendre hadevarim haélé comme « ces paroles », non « ces événements ». Et quelles étaient donc ces paroles qui engendrèrent l’épreuve ? C’étaient celles d’une dispute entre Ismaël et Isaac. Isaac disait à Ismaël : je te suis bien supérieur car moi, j’ai été circoncis à l’âge de huit jours, comme il a été ordonné par Dieu, alors que toi, tu ne l’as été qu’à treize ans. Ismaël lui répondit : pas du tout, c’est moi qui te suis supérieur, puisque, alors que j’étais en âge de refuser la circoncision, je ne l’ai pas fait. A ces mots, Isaac s’écria halevaï, plaise à Dieu de Se révéler à moi et de me demander de couper un de mes membres, afin que j’aie l’occasion de ne pas Lui refuser ! C’est à la suite de ces paroles que Dieu ordonna à Abraham de Lui sacrifier Isaac. Or, n’oublions pas qu’Isaac, à l’époque de ce sacrifice, n’était plus le petit enfant que décrivent complaisamment certaines gravures anciennes, porté dans les bras de son père et prêt à être immolé, mais un solide gaillard de 37 ans accompagnant un vieillard de 136 ans ! Cet âge d’Isaac, nous le déduisons de celui de Sarah qui mourut à 127 ans, et dont la tradition nous apprend que c’est en apprenant le départ de son mari pour lieu du sacrifice qu’elle expira. Si donc Isaac avait 37 ans, c’est un homme responsable qui accompagne son père et qui accepte par avance le sacrifice de sa personne. Ceci donne raison au midrash que je viens de citer. Donc, nous voyons un homme juste réclamer une épreuve qui lui donne l’occasion de prouver son attachement à Dieu par le sacrifice suprême de sa personne. Dans cette perspective, le refus de Dieu de mener l’épreuve à son terme n’en revêt que plus de sens. Lorsque Dieu éprouve l’homme, ce n’est pas pour la mort, mais pour la vie. A Isaac qui ne voyait peut-être, par sa rivalité avec son frère, dans l’épreuve que l’aspect exploit, et qui s’apprêtait à se faire kamikaze, Dieu enseigne que l’épreuve, même lorsqu’elle est acceptée, voire désirée, ne doit pas être neutre, ni même une espèce de défi relevé par l’homme, mais bien un maître. Ce n’est pas par hasard si l’hébreu traduit le mot « morale » par moussar, et si ce mot provient de la racine yassar qui veut dire souffrance. Epreuve et morale sont liées pour le judaïsme. Ce qui est le plus important dans l’épreuve, ce n’est pas de se demander : à cause de quoi je reçois une épreuve, mais pour quoi, vers quoi je la reçois ?

Au raisonnement simpliste qui consiste à se demander quelle faute l’on a commise pour recevoir une épreuve, le judaïsme propose de substituer le raisonnement : en vue de quoi cette épreuve ? Non pas : comment m’en sortirai-je ? Mais : comment en sortirai-je ? Non pas : pourquoi moi, qui ne le mérite pas ? Mais : à quelle fin ? Comment, de l’épreuve, passer à la bannière, à la sublimation ? Comment, de la souffrance, accéder au miracle – ness en hébreu -, c’est-à-dire à la réforme de soi et de sa vision du déroulement de l’histoire de l’homme.

Le midrash s’oppose aux arguments des hommes qui disent : Dieu fait ce qui Lui plaît, Il abaisse et Il élève, Il appauvrit où Il enrichit. Il fait d’un homme un roi ou un esclave. Comme si la conduite de chacun n’avait aucune influence sur le déroulement des choses. A ceux qui s’exclameraient : voyez l’arbitraire de Dieu concernant Abraham, espèce de pantin dont Dieu tire à volonté les ficelles, le midrash répond : vekhi, eh quoi ? Pourrais-tu faire ce qu’a fait Abraham ? C’est-à-dire, crois-tu que ce qui lui est arrivé est le seul fait de caprices divins ? Connais-tu des hommes qui auraient pu réagir aux épreuves comme il l’a fait, les dépasser au point d’en être le maître ? A nous de comprendre tout ce qu’il y a de troublant dans cette réplique de nos rabbins. A nous de percevoir dans les épreuves qui nous atteignent tous également l’appel, la leçon. Que l’exemple d’Abraham soit pour nous un signe, selon l’expression du Talmud : ma’assé avoth simane labanim, « les événements de la vie des pères sont un signe pour leurs descendants ». Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 17 novembre 1978 – et envoyé à un groupe d’amis le 30 octobre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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