Les « toledoth » d’Israël ou l’histoire infernale d’Esaü (parasha Toledoth, Genèse 25:19 à 28:9).

Les toledoth d’Israël ou l’histoire infernale d’Esaü.

La parasha que nous lisons ce shabbath porte un nom qui, à lui seul, représente un des concepts les plus importants du judaïsme : Toledoth. Le mot est traduit dans toutes les éditions, y compris celle du rabbinat, par « histoire » : « Ceci est l’histoire d’Isaac, fils d’Abraham » (Genèse, 25:19). Bien sûr, c’est la meilleure façon de traduire ici, dans le contexte, le mot Toledoth, et je n’entreprendrai pas une critique qui ne pourrait être que pédante contre les traducteurs de la Bible ! Pourtant, il ne faut pas ignorer l’étymologie de תולדות. La racine en est YaLoD, qui signifie « engendrer, naître ». Toledoth, c’est donc « engendrements, naissances ». Le fait est qu’en hébreu, les mots « histoire » et « engendrements » ont la même racine. Beaucoup de penseurs se sont attachés à expliquer que cela correspond à la conception juive de l’histoire qui est un perpétuel engendrement spirituel, ascension continue de l’homme vers la volonté de son Créateur par le biais de la transmission de son enseignement de génération à génération. Justement, plusieurs passages de notre parasha viennent témoigner de cette vision du monde opposée à la vision d’une grande partie de la société non-juive. La naissance de Jacob et Esaü, symboles et champions de deux conceptions radicalement différentes des rapports entre les hommes, suscite chez nos commentateurs et dans le midrash un débat dont je voudrais vous faire partager quelques phases, d’autant qu’il est loin d’être inactuel au moment où la violence aveugle vient à nouveau de frapper au Liban, tuant plus de trois cents soldats américains, français et – ce matin – israéliens.

Lorsque Rébecca apprend qu’elle est enceinte, elle va consulter l’Eternel (il est vrai qu’il n’y avait pas encore de gynécologue!) qui lui dit : שְׁנֵ֤י גֹייִם֙ [גוֹיִם֙] בְּבִטְנֵ֔ךְ וּשְׁנֵ֣י לְאֻמִּ֔ים מִמֵּעַ֖יִךְ יִפָּרֵ֑דוּ וּלְאֹם֙ מִלְאֹ֣ם יֶֽאֱמָ֔ץ וְרַ֖ב יַֽעֲבֹ֥ד צָעִֽיר, « Deux nations sont dans ton sein, et deux peuples sortiront de tes entrailles ; un peuple sera plus puissant que l’autre, et l’aîné obéira au plus jeune » (Gen. 25~23). Le Midrash Rabba, jouant sur les mots (goym, guéïm), interprète : deux orgueilleux parmi les nations ; l’un s’enorgueillit de son pouvoir et l’autre du sien. Le premier, c’est Israël dont le pouvoir est d’ordre spirituel, dont le plus grand roi fut Salomon, homme sage et pieux. Le second, ce sont les nations de la terre dont le pouvoir est physique, dont le plus grand roi fut Hadrien, homme de guerre et stratège sans égal. Par-là, le midrash veut faire ressortir l’irréductible dualité entre Jacob et Esaü qui se prolongera jusqu’au terme messianique de l’histoire où, enfin, elle se résoudra par la victoire de l’esprit sur la matière. – Mais il est une autre lecture que nous propose le midrash pour les « deux peuples » dans le sein de Rébecca. Là encore, jouant sur les mots, il lit : « Deux peuples ? Deux sujets de haine pour les nations ». Ni Israël, ni Esaü -ancêtre de Rome – ne sont aimés par les autres nations. Israël, à cause de sa mission spirituelle ; Rome à cause de sa domination tyrannique du monde. Ainsi trouvons-nous que la majorité des peuples préfèrerait vivre sans l’exigence morale d’Israël et sans la menace militaire du « super-grand » de l’époque, Rome. C’est, en quelque sorte, la revendication d’une humanité hédoniste sans amour ni haine, tout entière livrée à sa quête du plaisir immédiat. La progéniture de Rébecca l’accable doublement en lui imposant un débat et une alternative dont elle se serait volontiers passée !
Venons-en à présent à un autre midrash qui va préciser et clarifier la dualité Jacob/Esaü. C’est au moment où Isaac, devenu aveugle, doit bénir celui qu’il croit être son fils aîné Esaü, mais qui, par le stratagème de Rébecca, est Jacob. Notre ancêtre, malgré sa vue basse, est saisi d’un doute sur l’identité du fils qu’il va bénir. Il s’écrie : « Cette voix, c’est la voix de Jacob ; mais ces mains sont les mains d’Esaü ! (Gen. 27:22). Le midrash s’empare de cette constatation d’Isaac pour affirmer : Jacob domine (dans ce monde) par sa voix, tandis qu’Esaü (y) domine par ses mains. Comprenons, puisqu’un autre midrash nous y invite, que le pouvoir de Jacob, c’est la voix, la parole, l’enseignement, alors que celui d’Esaü, c’est ses mains, la force physique, la violence, la guerre. « Il n’est pas une prière agréée qui ne soit de Jacob ; il n’est pas une guerre victorieuse qui ne soit d’Esaü », lisons-nous par ailleurs. Cette antinomie peut apparaître un peu trop simple, cette réduction un peu caricaturale. Est-ce à dire qu’Israël ne doit jamais faire la guerre, qu’il ne l’a jamais faite, ni à l’époque biblique, ni par la suite ? Est-ce à dire que le reste du monde est voué à la violence ? Non, explique le midrash, il s’agit plutôt d’un équilibre. Ce n’est que lorsque la « voix » d’Israël faiblit ou se tait que le « bras » d’Esaü s’affirme et l’emporte. Mais, au contraire, lorsque Jacob fait clairement entendre sa voix, Esaü est moins fort. Tant que les fils de Jacob fréquentent les lieux d’étude et de prière, les fils d’Esaü sont sans pouvoir sur eux.

Le midrash propose alors un exemple saisissant du pouvoir de la « voix de Jacob », lorsqu’elle se fait entendre haut et clair pour défendre les valeurs spirituelles. Cet exemple est fantastique parce qu’il ne nous propose pas une dualité simpliste entre Juifs et non-Juifs, puisqu’il met en scène des Juifs contre des Juifs, qui plus est lors d’un conflit sanglant. Cet épisode, relaté dans le second livre des Chroniques (chap. 13), se déroule après la mort de Salomon, alors qu’un schisme a divisé la nation entre le royaume d’Israël regroupé autour de Jéroboam et le royaume de Juda regroupé autour du fils de Salomon, Roboam. C’est le roi Abiyah, successeur de Roboam, qui s’en prend à Jéroboam pour lui reprocher de s’être séparé du royaume de Salomon, de la maison de David, d’avoir abandonné la vraie religion pour se fabriquer des idoles, des veaux d’or, d’avoir chassé les prêtres de Dieu et d’avoir investi pour cette fonction des vauriens. « Car nous gardons les ordonnances de l’Eternel notre Dieu que vous, vous avez abandonnées. Voici que Dieu est en tête avec nous, voici Ses prêtres et les trompettes dont ils vont sonner pour que l’on pousse le cri de guerre contre vous. Israélites, ne luttez pas avec l’Eternel, le Dieu de vos pères, car vous n’aboutirez à rien ! » Mais cet appel n’est pas entendu et la guerre a lieu qui oppose les 400.000 hommes de Abiyah aux 800.000 hommes de Jéroboam. C’est une victoire totale pour Abiyah qui extermine 500.000 hommes de l’armée d’Israël. Le texte ajoute : « En ce temps-là, les enfants d’Israël furent humiliés, les enfants de Juda raffermis pour s’être appuyés sur l’Eternel, Dieu de leurs pères ». De tout ce récit, que va tirer le Midrash Rabba ? Plusieurs enseignements très révélateurs. Tout d’abord une apparente contradiction entre l’action d’Abiyah, le fait que la Bible dit que Dieu frappa Jéroboam, alors que la chronologie nous enseigne qu’il mourut après Abiyah. Curieuse récompense pour Abiyah et son zèle vis-à-vis de l’Eternel ! Le midrash s’interroge : peut-être est-ce parce qu’il a mené une guerre au cours de laquelle 500.000 hommes ont trouvé la mort, dans les seuls rangs des Israélites ? Non. répond-il, car cet acte entre dans les conséquences regrettables, mais normales, de la guerre, de toute guerre. Première idée qui nous intéresse, à savoir que la guerre, menée pour une juste cause, comme c’était ici le cas puisque la religion d’Israël était en danger, menée selon les règles habituelles, ne peut être la cause d’un rejet de la part de Dieu. A ceux donc, qui, voulant simplifier ce que disait le midrash du conflit Jacob/Esaü, affirmeraient que toute violence est répréhensible, ce commentaire vient donner tort. La violence n’est pas forcément dans le camp des méchants et Dieu ne la réprouve pas nécessairement si elle est le dernier recours dans la recherche de la justice et de la vérité. Mais alors, qu’a fait Abiyah qui lui a valu de mourir avant son adversaire ? Le midrash répond : il a exercé sur les cadavres de ses ennemis des sévices pour les rendre méconnaissables. Certains disent qu’il leur a fait couper le nez ; d’autres qu’il a placé des gardes à côté d’eux pour qu’on ne puisse pas les enterrer avant trois jours et que la décomposition les rende méconnaissables. Et cela, pourquoi ? Afin que les veuves de ces hommes n’aient jamais la preuve que leurs maris étaient morts, qu’elles restent de ce fait agounoth, ne pouvant pas se remarier aux termes de la loi juive, et donc qu’elles ne puissent plus procréer des ennemis potentiels pour le royaume de Juda. Tel est le crime d’Abiya qui fait que, même en ayant épousé la cause de l’Eternel, il n’a pas trouvé grâce à Ses yeux parce qu’ayant employé dans la guerre des moyens odieux. Extraordinaire leçon du midrash qui vient nous rappeler que tout n’est pas permis, fût-ce dans le cadre d’un conflit juste ou jugé tel. Abiyah, en empêchant des veuves de se remarier et donc de procréer, est semblable à Hitler י »ש stérilisant des hommes et des femmes. Que des hommes tuent dans le cadre de la guerre, qu’ils abattent des ennemis, ne peut leur être reproché puisqu’ils agissent au sein d’un système qui leur est imposé s’apparentant à de la légitime défense. Qu’ils fassent sauter des immeubles abritant des soldats ou des civils sans défense, qu’ils commettent des actes de terrorisme relève de l’assassinat. Toutes les langues ont deux verbes pour exprimer la mort donnée involontairement ou en état de défense, et la mort donnée gratuitement. Il est significatif que le texte des dix commandements ne dise pas : « tu ne tueras pas », mais « tu n’assassineras pas ». Il est un réalisme de notre tradition qui interdit d’interpréter naïvement l’opposition Jacob/Esaü, comme se réduisant à l’alternative violence/prière. L’image du soldat revêtu d’un taleth et de tefilines est symbolique à cet égard. Elle n’est pas surfaite et nous rappelle que « le moment venu d’agir pour l’Eternel », il faut savoir prendre ses responsabilités. Mais, au-dessus de tout, il y a la notion juive de toledoth, cette notion qui fait que la guerre-même ne peut, ne doit pas effacer en nous l’image de notre Créateur. Il faut que même au sein d’une violence imposée par les circonstances, la voix de Jacob continue de résonner en chaque homme. Qu’au sein d’une guerre sale comme celle du Liban, dont les épisodes s’inscriront à jamais en lettres de sang et de larmes, Israël ait tenté de ne céder ni à la torture, ni au terrorisme est significatif de cette leçon de vie et de dignité de la Torah. Les victimes de Tyr sont sans doute tombées pour cette cause. Puissent leurs âmes et celles des dizaines de milliers de morts de ce conflit intercéder auprès de Dieu, du Dieu de tous les combattants, pour qu’Il aide les survivants à reconstruire et à apprendre à cohabiter, Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 4 novembre 1983 – et adressé à un groupe d’amis le 11 novembre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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