Où conjoncture et prophétie ne font pas bon ménage (parasha Lekh-lekha, Genèse 12:1 à 17:27)

לך-לך « Va-t’en ! ». C’est par cet ordre qui, selon la sensibilité de chacun, apparaîtra comme un cri tonitruant ou comme un murmure intime lancé aux oreilles d’Abraham, que s’ouvre la parasha Lekh-lekha de cette semaine. Cette parasha qui nous introduit à l’histoire des Patriarches et qui, partant, semble ouvrir l’aventure morale de l’humanité et du peuple juif. Le lecteur attentionné du texte de la Torah (nul doute qu’il s’en trouve beaucoup dans cette salle !) ne manquera pas d’être surpris par ce « va-t’en » qui fait suite au verset 31 du chapitre 11 de la Genèse : « Térah emmena Abram son fils, Loth fils de Harane son petit-fils, et Saraï sa bru épouse d’Abram son fils ; ils sortirent ensemble d’Our-Kasdim pour se rendre au pays de Canaan, allèrent jusqu’à Harane et s’y fixèrent ». Si Abram, en compagnie de sa famille, avait déjà quitté Our-Kasdim, qu’est-ce donc que cet ordre lekh-lekha sur lequel s’ouvre notre parasha ? C’est exactement la question que s’est posée pour nous Abravanel il y a déjà quelques siècles. Ses réponses vont nous intéresser car elles touchent à la fois à l’histoire de notre peuple dans ses différentes migrations et, à notre appréhension des événements qui composent cette histoire.

rabbin-daniel-farhi-lekh-lekaIl y a deux voyages au début de l’histoire d’Abraham. Le premier, raconté en un seul verset de la parasha Noah de la semaine dernière et que je viens de vous citer, c’est celui qui mène Abraham et toute sa famille d’Our-Kasdim en Chaldée à Harane en Mésopotamie. Abravanel nous en explique le pourquoi en se référant aux nombreux textes de la tradition repris par Rashi et Rambane. Si Térah, père d’Abraham, a quitté Our-Kasdim, ville de haute civilisation, pour se rendre à Harane, c’est contraint et forcé par les « exploits » du jeune Abraham qui, en dénonçant l’inanité des idoles que fabriquait son père et en ridiculisant tous ceux qui s’adonnaient à l’idolâtrie, s’était exposé aux foudres du roi Nemrod, lequel avait voulu le faire périr dans une fournaise ardente, puis l’avait emprisonné, puis, finalement l’avait chassé de son royaume. Forte tête que le jeune Abram ; paternité bien dure à porter pour le vieux Térah, notable de Our-Kasdim ! Mais aussi, départ peu glorieux que ce départ à la sauvette pour échapper aux sbires de Nemrod. Pourtant, au milieu de tout cela, Abravanel s’interroge : pourquoi tous ces événements ne nous sont pas rapportés par la Torah et pourquoi faut-il que nous ne les tenions que de « seconde main » par la tradition orale ? La clairvoyance et le courage d’Abram d’une part, le salut que Dieu lui procura d’autre part, n’auraient-ils pas mérité d’être consignés dans le texte sacré, nous enseignant à la fois la vertu du patriarche et la miséricorde divine ? Question subsidiaire et sous-jacente : l’aventure d’Abram n’a-t-elle pas commencé avec ce départ d’Our-Kasdim plutôt qu’avec le fameux lekh-lekha ? Eh bien, non. L’essentiel de l’itinéraire d’Abraham se déroule réellement à partir de Harane et non pas en Chaldée ou au départ d’Our-Kasdim. Et pourquoi ? D’après Abravanel, parce que tout ce que nous savons des découvertes d’Abram quant à l’absurdité de l’idolâtrie, et donc ses démêlés avec le pouvoir royal en place, n’est pas le fruit d’une révélation divine, mais de sa propre réflexion : מאיצטגנינותו ומהתלספותו, c’est à « son astrologie et à sa philosophie » qu’il devait d’avoir découvert ces choses-là. Cette connaissance est opposée à la connaissance prophétique que Dieu accorde seul. Abravanel, philosophe lui-même, ne nie pas l’intérêt de la quête philosophique mais la distingue de la révélation divine au prophète. Cette dernière seule atteint à l’existence profonde de l’homme et le transforme radicalement. C’est pourquoi, dit-il, on ne trouve à aucun endroit dans la Bible de réflexions ou d’expériences de type philosophique, même émanant de personnages ayant par ailleurs entendu l’appel de Dieu. Donc, tout le chemin parcouru par Abraham depuis sa naissance et jusqu’à son départ de Harane n’est pas relaté par la Bible parce que s’apparentant à un raisonnement philosophique et ne procédant pas de la prophétie. Rien ne dit que ce qu’il avait écarté dans l’idolâtrie, au nom d’une réflexion déductive, l’ait fait parvenir au vrai Dieu. Certes, ce cheminement le prédisposait à recevoir la révélation, mais il n’était pas suffisant en soi. Du coup, Abravanel va soulever une autre question très pertinente. Si ce qu’Abraham a fait jusqu’à son départ de Harane n’intéresse que modérément le récit biblique, pourquoi les midrashim s’attachent-ils à affirmer, tantôt qu’Abraham avait découvert son Créateur à l’âge de 3 ans et tantôt à l’âge de 48 ans, c’est-à-dire dans les deux cas bien avant le départ de Harane ? 3 ans, d’abord. Comment obtient-on se chiffre ? A partir du verset (Genèse 26:5) : עקב אשר שמע אברהם בקולי « En récompense de ce qu’Abraham a écouté Ma voix ». Or, combien vaut le mot : עקב en guematria ? 172. Combien d’années Abraham a-t-il vécu ? 175. D’où l’on tire que le patriarche a « écouté la voix » de l’Eternel dès l’âge de 175 – 172 = 3 ans ! Mais Abravanel n’en reste pas là. Il rapproche cet âge de l’incirconcision des arbres durant les 3 premières années de leur plantation, et de nous expliquer : n’allez pas prendre au pied de la lettre le midrash selon lequel Abraham avait 3 ans lorsqu’il connut son Créateur. Il veut simplement signifier qu’alors qu’il était encore incirconcis (et cela dura longtemps chez lui!), Abraham appréhenda déjà l’existence du Dieu unique. – Et 48 ans, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est l’âge d’Abraham lors du déluge. Lorsqu’il assista à ce cataclysme, il en déduisit (mais ce n’était pas une connaissance prophétique directe) qu’il devait exister un Dieu qui juge la terre lorsqu’elle atteint un tel degré de perversion. – Finalement, ces deux hypothèses avancées par la tradition quant à l’âge auquel Abraham a découvert son Créateur, viennent confirmer la thèse d’Abravanel selon laquelle, pendant toutes les années qui ont précédé lekh-lekha, le patriarche s’est intellectuellement préparé à la prophétie qu’il allait recevoir. Mais, la Bible, qui ne prend en compte les faits et gestes des hommes qu’en relation avec l’intervention divine et sa perception par l’homme, ne nous dit rien de ces « années obscures » d’Abram. C’est dans le même esprit qu’elle ne relate pas le miracle de la fournaise ardente comme elle le fait d’autres miracles. Abravanel, là encore, nous explique que le texte sacré ne relate que les ניסים מפורסמים, miracles reconnus de tous, et non les ניסים נסתרים , les miracles perçus par quelques-uns. En effet, les contemporains d’Abraham n’avaient pas interprété cet épisode et celui de l’expulsion de sa famille par Nemrod comme un miracle, mais bien comme le désir du souverain de se débarrasser d’un fauteur de troubles qui risquait de menacer sa royauté en détournant ses sujets de sa croyance. Ils avaient donc de ces événements une lecture conjoncturelle, rationnelle, et non miraculeuse, prophétique. Cette interprétation d’Abravanel est tellement vraie que nous voyons que le départ d’Our-Kasdim se fera en emportant tous les biens et toutes les personnes, sans donc sacrifier quoi que ce soit à un prétendu idéal, alors que le départ de Harane exigera le renoncement à la terre natale, au père et à l’oncle d’Abraham et à une partie des troupeaux.

Ce que vient nous expliquer Abravanel par ce commentaire est extrêmement important. Il établit une distinction dans l’histoire, collective ou individuelle, entre ce qui n’est que conjoncturel, et à quoi nous ne devons pas accorder une importance excessive, et ce qui est prophétique, c’est-à-dire que nous accomplissons sous l’empire d’une révélation qui nous fait apparaître comme indispensable la décision que nous prenons. Le premier exemple est celui d’Abraham dont le premier départ n’est pas un arrachement, un acte délibéré : il s’agit d’une conséquence inéluctable de certaines circonstances. Le lui imputer à mérite, et donc le relater dans la Bible, serait injustifié. Par contre, le départ de Harane, précédé du célèbre lekh-lekha divin, revêt toutes les caractéristiques de l’appel prophétique auquel Abraham ne veut ni ne peut se dérober. Là s’origine vraiment la longue marche du père des croyants, là commence de se dérouler une vocation qui importe plus à l’humanité que toutes les cogitations en chambre des philosophes lorsqu’elles ne se prolongent pas dans l’action quotidienne. – Mais, d’autres exemples que celui d’Abraham se présentent à notre mémoire. Ceux des si nombreuses migrations de nos ancêtres, ou plus près de nous, de nos pères, lorsqu’ils ont dû quitter leur pays natal. En l’espace d’un siècle, l’histoire nous en a fourni trois grands courants. Dès les années 1880, c’est le début de l’émigration des Juifs de Russie chassés par les pogromes des Tsars. Sans les juger, nous pouvons constater qu’une partie d’entre eux a traduit ces événements tragiques en gagnant l’Europe occidentale et les Etats-Unis, cependant qu’une autre partie se rendait en Palestine pour y fonder les premières colonies agricoles. Ce double courant s’est poursuivi jusqu’à la veille de la Shoah, englobant aussi les communautés de Pologne et d’Allemagne. Après la guerre, entre 1955 et 1965, ce sont les Juifs des pays du Maghreb qui ont dû, à leur tour, quitter leurs maisons paternelles. Une majorité d’entre eux se dirigeait vers la France, quelques milliers vers le Canada, tandis qu’une minorité interprétait les événements dramatiques qui les atteignaient comme un signe d’aller s’installer en Israël. Aujourd’hui, même chose pour les Juifs d’URSS. Certains d’entre eux ont pris le chemin d’Israël pendant que leurs frères se dispersaient vers les Etats-Unis et l’Europe. Encore une fois, pas question ici de juger des millions d’hommes et de femmes qui ont dû quitter dans les larmes tout ce qu’ils avaient de plus cher. Notons seulement qu’ici peut s’appliquer la distinction d’Abravanel entre une situation seulement conjoncturelle, subie, et une conduite guidée par un idéal, même au milieu de l’épreuve, voire de la tourmente. – Le lekh-lekha d’Abraham continuera longtemps de résonner aux oreilles de ses descendants. Longtemps encore, il les placera face à leurs responsabilités vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis des autres et de l’Histoire. Il leur enseignera la valeur du renoncement et la douleur de certains choix. Il les mettra en situation de subir ou d’agir, acceptant par avance les enjeux de cette alternative. Sont de la race d’Abraham ceux qui agissent et qui savent répondre à l’appel de Dieu.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 25 octobre 1985 – et envoyé à un groupe d’amis le 23 octobre 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
Posted in Etudes bibliques.