Parasha Beréshith, Genèse 1:1 à 6:8

Une parasha microcosmique pour une actualité aux multiples visages.

Avant toute chose, et puisque ce shabbath, nous recommençons la lecture annuelle de la Torah et son commentaire, laissez-moi formuler le vœu traditionnel : בסימנא טבא Besimana Tava ! C’est-à-dire que cette lecture renouvelée de notre texte le plus sacré se fasse sous un bon signe. Qu’elle soit féconde et qu’elle nous permette d’y reconnaître les vraies questions pour nous-mêmes et pour notre époque, d’y puiser les vraies réponses, celles qui nous guideront dans ce qui doit être notre quête incessante de la vérité et de la justice. Que Dieu permette à chacun d’entre nous de mener cette lecture jusqu’à son terme dans la paix et la sérénité, en nous épargnant des épreuves trop cruelles, et en accordant au monde Ses faveurs à cause du mérite des fils d’Israël qui, sans répit, et depuis Moïse, lisent avec amour et ferveur, shabbath après shabbath, une section du livre saint.

La parasha Beréshith, composée des cinq premiers chapitres de la Torah, que nous lisons cette semaine est tellement riche qu’il est difficile d’en extraire un verset pour le commenter. Elle est à elle seule un véritable microcosme dans la mesure où elle contient la plupart des grands thèmes de la pensée juive et universelle : la création de l’univers et de l’homme, la place de l’homme dans la création, le bien et le mal, le péché et le pardon, la responsabilité, la perversion de l’humanité, la personne du juste, etc. Chacun de ces thèmes aurait de quoi alimenter plusieurs sermons du rabbin le moins imaginatif ! Je voudrais seulement ce soir en commenter brièvement quelques-uns qui me paraissent propres à introduire l’actualité trop riche de la semaine qui vient de s’écouler, celle de la mort de Moshé Dayan et d’Albert Cohen, celle aussi de la seconde tragédie d’Anvers.

La Torah s’ouvre sur le grandiose récit de la création du monde. Certains pourraient le trouver naïf au regard des données récentes de la science. Ce serait alors méconnaître la richesse des commentaires traditionnels juifs qui, s’éloignant résolument de considérations rationnelles, s’attachent à dégager la perfection du plan divin en soi, et surtout la compréhension que l’homme peut en tirer pour guider son existence en son sein. L’unité de cette création est soulignée par les exégètes qui la relient à l’unité divine et à l’unité du genre humain, issu du même couple initial d’Adam et Eve. Puis, c’est la création de l’homme, à l’image et à la ressemblance du Créateur. Acte central de la création et qui donne sens à tout le reste, acte d’amour de la part de Dieu, qui est ponctué par la constatation : vehinné tov méod , « Et voici, c’était très bien » (Gen. 1:31). Oui, c’était vraiment très bien qu’il y ait une créature pensante au milieu de ce merveilleux agencement de l’univers, une créature pour en saisir les rouages et pour s’y installer comme partenaire privilégié du Créateur et y instaurer un dialogue permanent et fécond , C’est le sens que nos commentateurs donnent au verbe la’assoth -faire- qui conclue le premier récit de la création, et qui apparaît comme un retrait de Dieu devant Sa créature pour lui permettre de perfectionner l’œuvre entreprise par Lui. Cette tâche, l’homme s’y attelle avec son bon et son mauvais penchant, les deux étant également nécessaires. Il s’y attelle en n’oubliant  jamais qu’il est afar mine ha’adama – poussière de la terre – (Gen.2:7). Au milieu de sa tâche, il lui arrive parfois d’entendre l’appel interrogatif de Dieu, le même que celui lancé à Adam dans le jardin d’Eden : Ayéka? « Où es-tu ? », (Gen. 3:9) où en es-tu ? Appel qui l’oblige à se resituer par rapport à la création, à se questionner sur sa vie, sur l’utilisation qu’il en a fait jusqu’à ce jour, appel qui retentit aux oreilles de la société comme une mise en garde. Car cette société originelle, elle n’a pas tardé à introduire en son sein le meurtre et la perversion, au point que force a été pour Dieu de constater : « que la malice de l’homme sur la terre était grande et que tout l’objet des pensées de son cœur n’était que le mal » (Gen. 6:5), au point qu’Il en est venu à « Se repentir d’avoir fait l’homme sur la terre », et finalement qu’Il en est arrivé à la décision de détruire Sa création. Quel drame que cette parasha Beréshith qui s’ouvre sur la création de l’univers et qui s’achève sur sa destruction ! Mais, au milieu de tout cela est la note d’espoir qui porte un nom : Noé. Noé le tsadik, le juste, celui qui trouve grâce aux yeux de Dieu et sur lequel Il fera redémarrer Sa création. Noé qui ne répond certes pas à Dieu, comme le fait Caïn, hashomer ahi anokhi ? – « Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gen. 4:9) –, parce qu’alors est introduite la notion de responsabilité qui est ce qui caractérise le plus l’homme juste, comme plus tard Abraham, comme Moïse, comme les prophètes.

A la lumière de ce bref rappel du contenu essentiel de Beréshith, on peut mieux lire l’actualité de cette dernière semaine et essayer de faire qu’elle nous marque et nous appelle à réfléchir, c’est-à-dire à exercer notre responsabilité. L’actualité, c’est d’abord la mort de Moshé Dayan, l’une des figures les plus importantes de l’Etat d’Israël. Pour beaucoup, Dayan c’était le général victorieux de la guerre de 1967, celui qui permit aux Juifs de retourner au Mur à Jérusalem, de vivre en sécurité, sans la perpétuelle menace des actions fédayins, sans la crainte d’une attaque surprise des différents pays arabes. A ce titre, il mérite déjà notre admiration et notre reconnaissance. Mais il en est un autre qui le rend plus grand à nos yeux, et c’est celui d’avoir su abandonner la parure du vainqueur pour préconiser un dialogue avec les habitants des territoires occupés. Il était de ces Israéliens, trop peu nombreux, qui estimaient les Arabes et qui voulaient faire avec eux une paix juste et sans humiliation. Une telle attitude supposait une grandeur bien supérieure à celle du militaire victorieux. Elle procédait du principe qu’aucune société ne peut s’édifier sur le mépris de l’adversaire ni sur la violence, et que, par-delà les conflits politiques et militaires, il est un temps pour reconnaître en l’autre son prochain. Salomon disait déjà : (Ecclésiaste, 3:8) « Un temps pour aimer et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre et un temps pour la paix ». C’est pour cela, et pour cela surtout que Moshé Dayan aura été un grand général.

Albert Cohen, mort également cette semaine, aura marqué l’histoire d’une façon différente. C’est dans le domaine de l’esprit qu’il aura livré ses batailles. Certains voient en lui « le maître incontesté de la littérature moderne » (Nouvelles Littéraires n° 2809). Ce qui est sûr, c’est que cet immense écrivain a intégré à son œuvre sa judéité. Il l’a exprimé dans ses plus grandes œuvres et il a su faire passer à travers elle autre chose que de l’exotisme : l’amour de son peuple et des valeurs du judaïsme. Lors d’un tout dernier entretien avec des journalistes, et alors qu’il venait de parler de la « loi d’antinature » d’Israël, on le questionna à ce sujet. Et voici sa réponse : « Mais c’est la loi d’Israël. Notre sainte loi. Toute la grandeur de ce peuple à la nuque roide et à l’héroïsme discret qui se trouve là. Les Juifs ne se doutent pas, personne ne se doute de cette immense richesse. On ne réalise pas vraiment que, par notre sainte Loi et nos saints commandements, nous avons déclaré la guerre à la nature et à ses animales lois de meurtre, de rapine et de cruauté. Les nazis ne s’y sont pas trompés qui ont voulu, pour cette raison précise, la destruction d’Israël. Ils chantaient la forêt, la force, le pouvoir du muscle, et ne supportaient pas ce peuple parasite qui avait, il y a deux mille ans, osé défier Mère nature et l’animalité de l’homme ». Même si Albert Cohen ne connaissait pas la tradition juive dans tous ses écrits hébraïques, je dis qu’avec de telles paroles, il a témoigné combien il avait eu l’intuition de la nature profonde du judaïsme. Au-delà des croyances et des pratiques auxquelles il ne sacrifiait guère, il a su comprendre et propager la pensée juive de façon plus efficace et plus universelle que n’ont fait bien des théologiens ou rabbins. Et d’ailleurs, évoquant lui-même le problème de sa foi, ne disait-il pas : « Je voudrais tellement croire, moi l’impie, qui suis pourtant le plus croyant des Juifs, qui pleure quand il va à la synagogue et quand il baise les saintes tables de la Loi » ? Et plus loin, il morigénait cette « maudite intelligence » qui l’empêchait de croire. A titre posthume, on voudrait pouvoir rassurer Albert Cohen et lui dire que sa foi, pour être passée au crible de la raison, mais toute chargée de l’amour de son peuple et des valeurs éternelles du judaïsme, n’en était sans doute pas moins forte que celle de nombreux dévots hypocrites. Mais à quoi bon ? Lui qui a tant parlé de la mort et de ce qu’il y a après, doit savoir maintenant, enfin. Il a rejoint cette mère révérée à qui il avait consacré le plus beau de ses livres, obéissant ainsi avec une conviction inégalée au cinquième des dix commandements. Avec Albert Cohen, disparaît, non seulement un grand écrivain, mais aussi l’un des hommes les plus proches d’autrui qu’ait connus notre génération. Et c’est cela qui caractérise la voix juive à travers l’histoire.

Il y a un an, c’était encore Souccoth, une bombe meurtrière explosait devant la synagogue de la rue Copernic. C’était trois mois après qu’un car d’enfants juifs eût été attaqué à Anvers, causant la mort du jeune Daniel Kuhane. Il y a deux mois, la synagogue de Vienne était attaquée un shabbath, et là aussi la mort était au rendez-vous. Enfin, mardi matin, huitième jour de Souccoth, une bombe éclatait dans le quartier juif d’Anvers, ravageant une rue entière et tuant ou blessant une centaine de personnes. Dans tous ces cas, comme lors de l’attentat contre le Foyer Médicis, des Juifs ont été visés dans l’exercice de leur religion ou dans l’affirmation de leur identité, Des remèdes à cette vague de violence antisémite, il y en a sans doute très peu. C’est davantage à l’échelle des gouvernements qu’il faudrait agir, même si nous sommes tentés de nous organiser en groupes d’autodéfense. Toutefois, un minimum de mesures pratiques s’impose au niveau de chaque communauté, et j’espère qu’ensemble nous les prendrons très rapidement au MJLF. Mais, au-delà de cet aspect désagréable, car il nous oblige à vivre dans une atmosphère de défense, il faut voir ce que visent les terroristes. Ici, nous retrouvons l’analyse d’Albert Cohen concernant les nazis. C’est moins à nos personnes physiques qu’à nos institutions et à notre attachement à ces institutions qu’en veulent ceux qui placent des bombes devant nos synagogues les shabbath ou les jours de fêtes. Je crois que nous devons voir qu’on vise à la fois la synagogue, donc le lieu où se réunissent les Juifs attachés au judaïsme, et les jours les plus importants de l’année pour ces derniers. C’est donc dans leur attachement à leur religion qu’on frappe les Juifs, comme pour les dissuader de persévérer dans leur foi et dans leurs pratiques, Comme pour effacer à jamais le judaïsme et ses valeurs de l’humanité pour faire régresser l’homme à son statut antérieur au message du Sinaï. Notre réponse doit donc être très claire : s’il nous faut nous préserver physiquement de ces attentats, et encore une fois, je ne minimise pas cet aspect des choses, il nous faut surtout nous confirmer dans notre appartenance au peuple d’Israël. Il nous faut maintenir et intensifier nos activités communautaires, qu’elles soient culturelles ou sociales, religieuses ou éducatives. Nous devons savoir qu’à travers nous sont visées les valeurs permanentes que nous défendons depuis tant de siècles. Nous ne pouvons prendre la responsabilité de les interrompre. Notre devoir est de continuer la chaîne de la tradition et d’y apporter notre contribution originale. Les Juifs ont toujours vécu dangereusement du fait de leur foi, et les quelques années de répit immédiatement après la guerre ne doivent pas nous le faire oublier. Les observateurs lucides prédisent que la vague d’attentats qui a commencé depuis deux ou trois ans ne va pas s’interrompre, au contraire. Sachons-le et décidons de nous y préparer sur tous les plans. La veille de l’attentat d’Anvers, Colette Kessler rappelait ce midrash célèbre de Rabbi Akiva disant que si nous sommes en danger dans la fidélité à la Torah, nous le serions bien plus en reniant notre Torah. Conservons cet enseignement d’un rabbi qui a vécu une époque tragique du judaïsme et dont la mort fut horrible. En ce shabbath où nous recommençons la lecture de notre Torah, cette Torah si riche d’enseignement et qui dérange tant de personnes, marquons notre fidélité à tous ceux qui nous ont précédés, aux victimes des attentats de ces dernières années, à la mémoire de la grande voix juive que fut Albert Cohen, à celle d’hommes de paix et de guerre que furent Sadate et Dayan, par notre attachement renouvelé à l’étude et à la pratique de notre judaïsme. Puissions-nous continuer de porter bien haut la bannière spirituelle d’Israël, Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 23 octobre 1981 – et adressé à un groupe d’amis le 15 octobre 2014 –

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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