Parasha Lekh-lekha – Genèse, 12:1 à 17:27.

Trois lourdes promesses.
« Promesse sans don ne vaut guère ».
[Jean de Meung : « Roman de la rose »]
La parasha de cette semaine, Lekh-Lekha, qui nous introduit à l’aventure géographique et spirituelle du premier de nos patriarches, ne contient pas moins de trois promesses de la part de Dieu à Abraham. Ces trois textes occupent une place primordiale au milieu d’une narration par ailleurs riche en épisodes tour à tour guerriers ou anecdotiques. C’est sur la triple promesse divine que j’ai souhaité faire porter ma réflexion de ce shabbath. Pour ce faire, je parcourrai avec vous le jardin de notre bon maître Rashi. A lui seul, il permet une compréhension fine des paroles prononcées et un regard sur l’histoire d’Israël et sur l’actualité.
La première promesse se confond en fait avec le début de la parasha (Genèse, 12:1-3 et 7).
L’Eternel dit à Abram : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que Je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, Je te bénirai, Je grandirai ton nom, qui servira de bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, Je réprouverai ceux qui te maudiront. Par toi se béniront toutes les nations de la terre. […] L’Eternel apparut à Abram et dit : « C’est à ta postérité que Je donnerai ce pays »
Rashi explique que les trois termes de cette première promesse – « Je ferai de toi un grand peuple », « Je te bénirai », « Je grandirai ton nom » − viennent par avance compenser les trois inconvénients liés au dérekh, à la route. Ceux, en effet, qui parcourent les routes voient s’amenuiser leurs possibilités de procréer (pireya veriveya), leurs biens matériels (mamone), leur réputation (shem). Cette première remarque mérite assurément de nous y arrêter. Elle apparaît comme un profond sens de l’observation et comme une anticipation de ce que sera l’errance d’Israël.
Ce que Dieu promet à Abram passe effectivement par l’acceptation de la part de ce dernier d’une condition nomade. Toute la vie du patriarche et de son épouse n’en sera-t-elle pas l’illustration ? A aucun moment, en aucun endroit, Abraham et Sarah ne pourront s’installer de manière définitive. Cela se vérifiera jusqu’à l’acquisition de la sépulture de Makhpéla pour enterrer Sarah sous une terre pourtant promise … Rashi vient nous dire que ce ne sont pas là les conditions idéales pour la réalisation des promesses de prospérité, de fécondité et de grandeur ! Rashi vivait au 11ème siècle dans l’Europe des Croisades. Il pouvait donc parler avec quelque autorité de la condition faite aux Juifs à travers leur histoire, suite d’errances successives, et jusqu’à son époque. Mais aussi, ne pouvait-il constater comme nous aujourd’hui ce qu’il en est, dans l’imagerie populaire, des groupes d’hommes qui n’ont pas de lieu fixe d’habitation ? Il nous suffit de jeter un regard autour de nous pour observer à quel point les trois dangers liés au dérekh, à l’errance, se vérifient quotidiennement. Le terme d’ »hébreu » employé la première fois pour qualifier Abraham désigne par avance tout homme qui, par sa condition de réprouvé dans la société, expérimente le « passage », c’est-à-dire la précarité de la vie, à ses propres yeux comme à ceux des hommes qu’il croise fugitivement.
La deuxième promesse se situe au milieu de notre parasha (Genèse, 15). Elle compose tout un chapitre. C’est le texte connu sous le nom de berith bène habetarim, l’alliance « entre les morceaux ». Il n’est pas possible de tout citer. Arrêtons-nous sur quelques versets ou expressions.
Après ces événements, la parole de l’Eternel fut adressée à Abram dans une vision : « Ne crains pas, Abram! Je suis ton bouclier, ta récompense sera très grande ».
Remarquons ici que c’est la première fois qu’apparaît la notion de « bouclier » pour désigner Dieu. Anokhi maguène lakh. De là, bien sûr, viendra l’expression familière de Maguène Avraham, bouclier, protecteur d’Abraham, pour désigner Dieu. Cette notion est si importante que c’est elle qui signe la première des 19 bénédictions de notre prière essentielle, la Amida, également appelée maguène avoth, le protecteur des patriarches, mais dont la conclusion est :
« Béni sois-Tu, Eternel, protecteur d’Abraham ». L’expression de maguène pour désigner Dieu se retrouve essentiellement dans le livre des Psaumes. Il y est dit que Dieu est le bouclier de ceux qui se confient en Lui, des hommes accablés par la souffrance et la misère. Et, probablement parce que l’auteur des Psaumes est le roi David, l’expression de maguène David, lui a été attachée, bien qu’elle ne figure pas dans la Bible.
Nous lisons ensuite :
Abraham dit: « Voici que Tu ne m’as pas donné de descendance et qu’un des gens de ma maison héritera de moi ». Alors cette parole de l’Eternel lui fut adressée : « Celui-ci ne sera pas ton héritier, mais bien quelqu’un issu de ton sang ». Il le conduisit dehors et lui dit : « Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les dénombrer », et Il lui dit : « Telle sera ta postérité ». Abram crut en l’Eternel, qui le lui compta comme justice. [Genèse, 15:3-6]
Rashi essaye de comprendre, au-delà de l’image poétique des étoiles du ciel, ce que Dieu a voulu dire à Abraham. Et il propose de traduire ce « lève les yeux vers les étoiles » par : tsé mé’itstagueninouth selkha − quitte donc ton astrologie ! C’est-à-dire : abandonne ta vision limitée des choses, cette vision qui t’incite à ne pas espérer de descendance du fait de ton âge et de celui de Sarah. Les astres qu’avait consultés Abram lui avaient révélé qu’Abram et Saraï n’auraient pas d’enfants. Dieu vient lui dire : « Certes, Abram et Saraï n’auront pas d’enfants. Mais Abraham et Sarah, si ! ». Tsé méhallelo shel ‘olam – quitte l’espace rationnel de ce monde, quitte l’immédiateté de la réalité. Elève tes yeux au-dessus des étoiles, au-dessus des contingences misérables d’un monde sans Dieu, sans spiritualité. Ce qui n’était pas possible sans le « hé » rajouté au nom du patriarche et de sa femme, c’est-à-dire sans la dimension divine, le deviendra ipso facto avec cet ajout qui fera l’objet de la troisième promesse de notre parasha. − Abraham crut donc en Dieu ; il leva effectivement les yeux vers les étoiles, il s’éleva au-dessus des données immédiates de ses sens pour appréhender la parole de son Créateur. Et c’est de cela qu’il est dit : vayaheshevéha lo tsedaka, Il le lui compta comme justice, Il le lui imputa à mérite. Rashi explique que cette émouna, cette foi totale, gratuite, sans réalisation de la plupart des promesses de son vivant, est effectivement ce qui fait la grandeur inégalée d’Abraham. Ajouterai-je, sans chauvinisme excessif, que c’est aussi ce qui fait la grandeur d’Israël à travers son histoire ? Car, comme pour Abraham, ne lui a-t-il pas été demandé de croire sans voir, de marcher encore et toujours vers un but qui semblait s’éloigner dans le temps au fur et à mesure qu’il s’y dirigeait ? N’a-t-il pas consacré le plus vif de ses forces à s’élever vers les valeurs de l’esprit alors même que l’humanité environnante tentait de l’en détourner et s’en prenait à sa vie et à celle de ses enfants ? Ce n’est qu’au prix de l’abandon des valeurs communes aux autres nations – ce que Rashi appelle itstagueninouth, leur astrologie, peut-être leur conception cyclique et infernale de l’histoire (?) -, et de son attachement à l’étude de la Torah, de ses préceptes, de ses règles de vie, qu’Israël a pu rester ancré dans sa foi et continuer de porter le message divin au monde. Ce sont là son zekhouth – son mérite – et sa tsedaka – sa justice -. Sans doute est-ce pour cela qu’à la différence des autres nations, Israël a pu survivre sans se briser ni s’anéantir. C’est en tout cas le sens que Rashi donne à l’alliance dite « entre les morceaux », bène habetarim. Que dit le texte ?
[Dieu] lui dit : « Va Me chercher une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, un bélier de trois ans, une tourterelle et un pigeonneau ». Il Lui amena tous ces animaux, les partagea par le milieu et plaça chaque moitié vis-à-vis de l’autre ; cependant, il ne partagea pas les oiseaux. [Genèse, 15:9-10]
Pourquoi tous les animaux ont-ils été partagés en deux et non les oiseaux ? Parce que les premiers symbolisaient les nations de la terre : elles sont appelées à être divisées et détruites. Mais la tourterelle qui symbolise Israël subsistera dans son intégrité physique et spirituelle. Toutefois, c’est au prix d’une immense souffrance que notre peuple a survécu dans son intégrité. C’est ainsi que Rashi interprète les mots qui accompagnent la vision nocturne d’Abram : éma hashékha guedola noféleth alav, « un effroi et une grande obscurité s’abattirent sur lui ». Certes, Israël traverse l’histoire qui a rejeté Summer, l’Egypte, la Grèce, Rome, mais c’est un peu comme Jacob qui sort victorieux, mais boiteux, de son combat avec l’ange divin !
Et vient la troisième promesse de la parasha. C’est la plus déterminante et la plus riche puisqu’elle implique deux modifications fondamentales chez Abram. Voici quelques extraits du texte :
Et l’on ne t’appellera plus Abram mais ton nom sera Abraham, car Je te fais père d’une multitude de peuples. […] Et voici Mon alliance qui sera observée entre Moi et vous, c’est-à-dire ta descendance après toi : que tous vos mâles soient circoncis. Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre Moi et vous. Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis de génération en génération. [Genèse, 17:5 et 10-12]
Tout-à-l’heure, j’ai mentionné comment Rashi comprenait le changement de nom d’Abraham comme une ascension du patriarche vers la spiritualité divine que symbolise la lettre « hé » rajoutée. Il ajoute un autre commentaire, basé sur la guematria, valeur numérique, du nom d’Abram qui vaut 243. Or, avec le « hé » (valeur numérique : 5), on atteint 248, soit le nombre des membres du corps humain. Et Rashi d’expliquer : « Jusqu’ici, il te manquait 5.membres : les yeux, les oreilles et le sexe. Dorénavant, tu es un être humain complet ». On peut s’étonner (je me suis étonné!) de cette affirmation. Abraham était-il affligé d’une anomalie génétique ? Non, bien sûr. Mais le commentaire de Rashi vient nous aider à réfléchir au sens de certaines fonctions qui, sous un certain angle, ne sont pas complètes si elles ne sont sous-tendues par des valeurs morales. Ainsi en est-il de la vision, de l’écoute et de la vie sexuelle. On peut, évidemment, faire usage de ces fonctions de manière biologique, instinctive. Mais, ce que vient nous dire la Torah, c’est que tant que ces fonctions, qu’après tout, nous partageons avec l’animal, ne sont que biologiques et instinctives, nous ne sommes pas des hommes créés à l’image de Dieu. C’est précisément ce que vient ajouter la circoncision à l’énoncé de cette troisième promesse. Elle n’affecte physiquement que l’homme, mais, à travers la sexualité, elle concerne l’homme et la femme. Elle rappelle à ceux qui s’y soumettent, ou qui y soumettent leurs fils, que toute activité de l’homme, aussi instinctive puisse-t-elle apparaître, doit être sublimée et spiritualisée dans la perspective des préceptes divins.
Ainsi, les trois promesses adressées à Abraham nous apparaissent-elles lourdes de conditions et d’engagements, mais seules garantes d’une possibilité d’épanouissement. Car, en irriguant tous les domaines de notre vie d’une exigence de spiritualité, elles lui confèrent sa valeur profonde et inaltérable, celle-là même que découvrit le patriarche dont nous évoquons trois fois par jour le rapport unique à Dieu, maguène Avraham, bouclier d’Abraham. Amen.
Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 14 octobre 1994 – et adressé à un groupe d’amis le 29 octobre 2014.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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