Parasha Noah – Genèse 6:9 à 11:32

« Je demanderai compte du sang de chacun de vous » (L’attentat de la rue Copernic, 3 octobre 1980)

 La parasha Noah que nous lisons cette semaine s’ouvre sur le verset suivant : « La terre se pervertit devant Dieu et elle se remplit de violence ». (Genèse, 6:11). Plus loin, après le récit du déluge, nous lisons : « Je demanderai compte du sang de chacun de vous, J’en demanderai compte à tous 1es animaux et à l’homme, aux hommes entre eux, Je demanderai compte de l’âme de l’homme. Celui qui verse le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé ; car l’homme a été fait à l’image de Dieu. » (Ibid. 9:5-6). Quelles paroles, plus que celles-là, pouvaient correspondre à l’actualité tragique de cette semaine ? N’est-ce pas en effet sous le signe de la violence et de la perversion de l’homme que se placent les attentats antisémites récents, et tout particulièrement celui perpétré contre la synagogue libérale de la rue Copernic ?

Tant de sentiments, de réactions, de soucis, nous ont assaillis depuis vendredi dernier qu’il est encore bien difficile de faire le point, encore moins d’essayer d’esquisser une synthèse. Pourtant, ce soir, je tiens quand même à penser à haute voix devant vous, au sujet de tout cela, même si mon discours ne doit pas paraître ordonné. Ce désordre sera le reflet de notre désordre intérieur, de notre émotion profonde.

Je m’excuse de commencer par un point personnel, mais les circonstances font qu’à l’heure où tout le monde a appris l’attentat de vendredi dernier, nous nous trouvions, Colette Kessler, Roger Benarrosh et moi-même, éloignés de notre communauté, à Bruxelles. Nous terminions le repas du shabbath puisque là-bas, l’office a lieu à 20 heures. Soudain un coup de téléphone de mon épouse nous informant des événements, tout en nous rapportant les flashes de la radio. Irréel, je crois que c’est l’adjectif qui convient le mieux pour qualifier notre sentiment. Copernic atteint par une bombe ? Des morts, des blessés ? Nous croyions vivre un cauchemar. Notre première réaction fut de nous rendre immédiatement à la synagogue, comme si nous ne pouvions supporter de vivre cet événement autrement que parmi nos frères juifs qui allaient se rassembler pour la prière du shabbath. Là-bas commençaient d’arriver les fidèles avec des visages qui disaient assez qu’ils étaient au courant. Nous étions tous suspendus à la radio. Beaucoup entouraient les quelques membres des communautés françaises et leur manifestaient déjà leur sympathie. Puis cet office, à la fois fervent et interminable. Nous éprouvions le besoin de prier pour marquer la continuité dans la vie juive -malgré tout-, en même temps que nous brûlions d’apprendre plus de nouvelles sur les événements. La décision fut prise immédiatement, et sans nous consulter, de rentrer sans délai à Paris et d’assister à l’office, rue Copernic, dès samedi matin. Je n’oublierai pas ce voyage en pleine nuit où nous nous taisions tous trois, suivant le fil de notre pensée, ne réalisant pas encore. Les images qui nous venaient en tête étaient celles de cette synagogue que nous connaissons si bien et que nous imaginions dévastée et endeuillée. Nous pensions aussi à vous et à vos réactions ; déjà nous avions décidé de vous écrire une lettre lundi matin… Puis, ce fut cette semaine et toutes ses manifestations, les réactions de nos amis chrétiens, les problèmes de sécurité, les dispositions à prendre, etc.

Je voudrais d’abord revenir sur le fait que c’est la rue Copernic qui a été l’objet de cet attentat. Il nous faut dire, bien franchement, que les membres du MJLF, dont plus de la moitié sont issus de cette synagogue, qui a été celle de leurs parents, de leurs enfants, celles où ils ont vécu joies et tristesses familiales, celle où ils comptent encore de nombreux amis et parents, que les membres du MJLF ont donc ressenti davantage que d’autres Juifs de France l’émotion de cette catastrophe. Peu de journaux, y compris juifs, ont mentionné la spécificité de la communauté de la rue Copernic, communauté libérale. Sans doute ont-ils bien fait, car, devant l’antisémitisme, peu importent les différences entre les grands courants du judaïsme actuel, mais cela ne nous empêche pas de reconnaître et de dire que notre réaction se double de l’émotion des anciens membres de Copernic que nous sommes. Je tiens quand même à mentionner la conclusion de l’éditorial de « Tribune Juive » du Rabbin Grunewald : « le judaïsme tout entier se retrouve, une fois de plus, uni dans le deuil. Etrange loi de l’histoire qui fait de la violence exercée contre lui le mobilisateur et l’unificateur du peuple juif […]. A la rue Copernic, c’est l’une des deux communautés libérales de France qui a été frappée […] Il ne nous appartient pas de tirer de cette communion dans le deuil une morale qui serait sans doute artificielle et au fond impudique. Souvenons-nous toutefois qu’a toujours existé dans la tradition juive des vérités qu’on n’énonçait pas à voix haute, mais qui, dans le tréfonds de notre âme, exigent la réflexion. Et l’examen de conscience ». A demi-mots, mais fermement et courageusement, le Rabbin Grunewald rappelle que pour les ennemis d’Israël, il n’y a pas de degrés clans l’appartenance au judaïsme, que ces barrières que trop souvent nous dressons nous-mêmes entre nous n’ont pas d’existence pour les antisémites, que croyants et incroyants, libéraux et orthodoxes, Israéliens et Juifs de diaspora sont systématiquement confondus dans la haine que portent les antisémites à tout ce qui est juif. Qu’au moins, à la faveur (si l’on peut dire) de ce terrible attentat, les responsables religieux de la grande communauté réfléchissent à cette leçon et cessent de frapper d’anathème tout ce qui ne pense pas ou n’agit pas exactement comme eux ! Qu’ils considèrent plutôt que l’unité du peuple  juif, à travers ses multiples tendances, est aujourd’hui nécessaire face au danger.

Cette parenthèse refermée, je voudrais m’interroger sur ce que peut être, ce que doit être notre réaction de Juifs, et de Juifs de France en face de l’attentat de vendredi dernier. En tant que Juifs, et nous l’avons écrit dans la lettre à la communauté que vous avez reçue mardi, notre premier devoir est de répondre à la haine et à la violence par la persévérance dans notre être juif, au niveau de nous-mêmes, au niveau de nos communautés et institutions. Avant de m’expliquer, je voudrais vous exposer deux comparaisons qui illustreront cette position de fermeté. La première, qui m’est venue à l’idée en parlant hier avec des élèves, est celle du bateau pris dans une tempête. Si jamais le capitaine et l’équipage s’affolent et tentent de modifier leur route, ils ont toutes les chances de présenter le flanc du bateau aux lames qui auront tôt fait de le renverser. Le mieux qu’il y ait à faire est de maintenir le cap et de se diriger vers les vagues, de face et non de côté, et alors on s’aperçoit qu’elles sont moins dangereuses qu’on ne le craignait puisque finalement le bateau flotte sur elles, même si elles balayent le pont. Dans cet exemple, on s’aperçoit que ce qui effrayait le plus, à savoir de faire face aux vagues et de maintenir le cap, est ce qui se révèle le plus salutaire, alors que changer de cap pour éviter les vagues risque de mener au naufrage. – Ma deuxième comparaison est encore du domaine marin, mais tirée du Zohar. Il s’interroge : pourquoi, dans la promesse faite à Abraham, Dieu lui annonce-t-Il que sa descendance sera comme le sable de la mer ? C’est, répond-il, parce que le sable des plages est régulièrement submergé par les flots et qu’on a l’impression que ceux-ci en viendront à bout, et pourtant, à chaque fois les flots se retirent et le sable réapparaît, plus brillant que jamais. Ainsi en est-il d’Israël contre lequel ont déferlé tant et tant d’ennemis, mais qui, à chaque fois, réapparaît et brille de tout son éclat ! Mes chers anis, c’est sous le signe de ces deux images qu’il nous faut envisager notre réaction à l’attentat de vendredi dernier, à tout attentat qui pourrait encore se produire. Bien sûr, nous n’oublions pas le dicton talmudique qui dit : ène somekhine al hanèsse, on ne s’appuie pas sur le miracle, et c’est pourquoi, nous avons envisagé et commencé d’appliquer des mesures de sécurité physique dont le Président vous parlera tout-à-l’heure, mais à plus long terme, notre seule réplique à la violence ne peut être que notre vie de Juifs, en Juifs conscients et éclairés. Et cela nécessite que nous soyons convaincus que ni les tempêtes ni les flots du rivage ne peuvent jamais submerger l’homme, la communauté, le peuple, qui savent où ils se dirigent et pourquoi ils s’y dirigent. Si nous sommes vulnérables en restant fidèles à nos traditions, combien plus le serions-nous en les abandonnant ! Nous avons traversé l’histoire en brandissant, non la force ou la puissance, mais l’esprit, selon la parole de Zacharie. Aujourd’hui, il se trouve que des hommes, peu nombreux il est vrai, mais qui sont quand même 1e produit d’une certaine mentalité, pensent pouvoir apaiser la tempête qui saisit le monde, la tourmente morale et économique, en jetant par-dessus bord le Juif, comme firent les marins pour Jonas. Ils ne comprennent pas qu’en exterminant le Juif, ils s’en prennent à eux-mêmes et qu’ils menacent le salut de toute l’Humanité. Si Noé avait péri dans le déluge, il n’y aurait plus eu de genre humain, Mais Dieu a préservé ce juste en lui ordonnant de construire une arche pour alerter les hommes avant la destruction afin qu’ils se repentent. Ils n’ont pas entendu ou compris cet appel et c’est pourquoi la catastrophe s’est produite. Aujourd’hui, notre humanité ressemble à s’y méprendre à la société antédiluvienne, et la petite communauté juive en son sein ressemble comme une sœur à notre ancêtre lointain, Noé, qui s’acharnait à construire un édifice pour se sauver et pour sauver ses proches. L’échec de Noé à sauver le reste de l’humanité ne veut pas dire que nous devions baisser les bras, au contraire cet épisode biblique nous confirme l’importance du juste dans la société et l’acharnement qu’il doit apporter à la sauver malgré elle. Quant à nous, Juifs d’aujourd’hui, nous devons poursuivre inlassablement notre œuvre morale et intellectuelle. Ce que voudraient ceux qui nous visent par leurs actes meurtriers, c’est que nous cessions d’être nous-mêmes, que nous interrompions notre étude ou notre prière, que nous nous  cachions. Ce que nous ferons donc, c’est de continuer d’étudier et de prier, de nous affirmer sans provocation mais aussi sans peur. Au-delà des événements présents, l’histoire nous donnera raison comme elle a donné raison à nos ancêtres à chaque vague de persécutions, eux qui ont maintenu leur vie juive et qui n’ont pas craint ni hésité à infliger à leurs ennemis la cinglante réponse du hinéni : Me voici ;  je suis là, à mon poste, conne avant, comme après, face à vous, face à Dieu, face à l’histoire ! En tant que Juifs de France, notre réponse doit encore moins que jamais être la violence. Ceci pour la raison que ceux qui perpètrent ces attentats souhaitent une réaction violente des Juifs afin qu’à un climat d’insécurité et d’attentats réponde l’instauration d’un régime de type fasciste. Par ailleurs, et surtout, nous n’oublions pas que nous vivons dans un pays qui, le premier, il y a bientôt deux-cents ans, a accordé aux Juifs les mêmes droits qu’aux autres citoyens. Notre tâche est donc de rappeler à nos autorités gouvernementales qu’elles ont à faire respecter les droits de l’homme pour tous les citoyens français de même d’ailleurs, que pour tous les étrangers, qu’abrite la France. Les Juifs de France ont toujours montré leur loyauté à leur pays sans que cela les empêche d’exprimer leur totale solidarité pour l’Etat d’Israël. Mais il serait, il a été au cours de certaines manifestations, particulièrement déplacé d’amalgamer les problèmes et de mêler à nos revendications de Juifs français atteints dans leurs droits les plus élémentaires des slogans sionistes qui n’ont rien à voir avec l’attentat de Copernic et qui, au contraire, détournent de la communauté juive les sympathies que cet attentat a pu lui attirer. Ces sympathies, et je voudrais conclure pour ce soir ici, qui lui sont venues, de tous les points de l’éventail des partis politiques et églises de France. Ne l’oublions pas et, du sein de notre amertume de nous voir une nouvelle fois remis en question par quelques extrémistes, puisons dans les diverses manifestations de soutien de ces deux dernières semaines un peu de réconfort et d’espoir dans l’avenir. Retenons, mais tout ceci ne peut être qu’une conclusion partielle et provisoire, les trois leçons importantes de l’attentat de cette semaine. 1° Tous les Juifs sont égaux entre eux devant leur appartenance au peuple juif. Libéraux ou orthodoxes, croyants ou incroyants, sionistes ou pas. 2° Notre devoir de Juifs est de rester à notre poste, aussi périlleux soit-il. 3° Notre devoir de Juifs français est de revendiquer la possibilité d’une vie juive dans ce pays, sans violence et sans peur. Puissent ces trois leçons nous éviter, éviter au monde de connaître un nouveau déluge. Amen. Rabbin Daniel Farhi Sermon prononcé au MJLF le 10 octobre 1980 et envoyé à une liste d’amis le 22 octobre

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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