Parasha Noah (Genèse 6:9 à 11:32). Babel ou la tentation de l’homme.

Babel ou la tentation de l’homme.
S’il fallait renommer la parasha Noah que nous lisons cette semaine, au lieu de la placer sous le signe du personnage de Noé, « homme juste et intègre dans sa génération », je l’appellerais volontiers : « Le chapitre des tentations ». Y apparaissent en effet plusieurs tentations : tentations humaines, tentations divines. Les tentations humaines sont celles de la violence, de la puissance, d’une unité factice. Les tentations divines sont celles d’effacer la création et les créatures, d’anéantir leurs projets, de les fractionner jusqu’à rendre impossible leur unité de façade.
Pour illustrer ces thèmes, j’ai choisi un long et riche commentaire d’Abravanel sur l’épisode de la tour de Babel qui conclut pratiquement notre parasha. Il se base sur un questionnement au sujet de ce que notre tradition appelle דור הפלגה, la génération de la tour de Babel, littéralement la génération de « la dissension » : « Quels étaient la faute et le péché des hommes de cette époque pour en arriver à la double punition de la confusion de leurs langues et de leur dispersion ? En quoi cette punition est-elle reliée à leurs fautes ? ». Avant de donner son avis, Abravanel nous entraîne dans un très intéressant résumé des thèses soutenues par le midrash et par ses prédécesseurs.
Un midrash affirme que l’intention des constructeurs de la tour de Babel était de monter jusqu’au firmament et d’y affronter Dieu. Difficile à admettre, déclare Abravanel. Comment imaginer que tout le genre humain ait pu s’accorder sur une ineptie pareille et un projet aussi irréalisable ? Et d’ailleurs, ajoute-t-il, ne se trouvait-il pas parmi les hommes de l’époque des êtres sensés tels Noé, Cham, Ever et Abraham ? Quand bien même leur voix n’aurait pas été entendue, la punition que les constructeurs de la tour auraient tout au plus mérité aurait été la moquerie du Créateur qui sait bien que certains desseins humains sont irréalisables.
De même Abravanel balaie une autre théorie du midrash selon laquelle les hommes de l’époque se seraient rendus coupables du crime de blasphème : קצצו בנטיעות, littéralement « ils ont coupé les pousses ». Mais là, la punition aurait dû être plus grave que la confusion des langages et la dispersion géographique : ç’aurait été la destruction par le feu, le souffre et les cyclones.
Si nous nous en tenons à ces deux hypothèses proposées par le midrash, nous nous rendons compte qu’il y est question de la contestation par les contemporains de la tour de Babel de la toute-puissance de Dieu, voire de Son existence. Selon Abravanel, la punition envoyée ne correspondait pas à ces fautes. Nous pouvons réfléchir à ces thèmes à la lumière de l’histoire contemporaine et nous demander à quoi correspondrait aujourd’hui le crime des hommes de la « génération de la dissension » – dor hapelagua – ? Atteindre le firmament, s’affronter à Dieu, contester Son existence. Ce sont autant de tentations entretenues par les hommes depuis
la nuit des temps et jusqu’à aujourd’hui. L’homme, au sommet de son progrès technologique, peut vouloir se substituer à son Créateur et s’affirmer maître de l’univers. L’homme est tenté de se percevoir comme un dieu doté du pouvoir de créer, de détruire, de reproduire la création divine jusque dans le secret des origines de la vie, de modifier la nature en la pliant à ses seuls besoins. Au seuil de l’histoire humaine, le récit de la tour de Babel vient mettre en garde contre cette tentation suicidaire. En effet, à vouloir se mesurer à Dieu, l’homme risque de briser le magnifique instrument mis entre ses mains et à retourner à l’état de poussière.
L’inventaire d’Abravanel se poursuit par l’évocation d’une autre hypothèse soulevée par le midrash : l’intention des constructeurs de la tour de Babel aurait été de se préserver à l’avenir des eaux d’un nouveau déluge. Ibn Ezra a très justement fait remarquer que cette crainte était sans fondement puisque Noé et Cham, chefs de familles humaines de l’époque, savaient pertinemment que Dieu avait juré de ne plus envoyer de déluge sur la terre. De surcroît, ajoute Abravanel, pourquoi les constructeurs auraient-ils choisi la plaine de Shine’ar et non une montagne élevée ? Nous sommes en présence d’une thèse quelque peu différente des deux précédentes. Cette fois-ci, c’est de se sentir très petits par rapport aux éléments naturels que les hommes entreprennent la construction d’une tour gigantesque. La question qu’ils ont omis de se poser est de savoir si cette construction les mettait aussi à l’abri de la colère divine ? C’est une fausse évaluation des événements liés au déluge qui les a amenés à vouloir s’en préserver à l’avenir par leur ingéniosité technique plutôt que par la réforme de leur vie morale. Leur démarche est à la fois émouvante, dérisoire et inappropriée. Aucun progrès technique ne peut soustraire l’homme aux retombées catastrophiques de ses actes.
À présent, Abravanel va citer les opinions d’Ibn Ezra, de Lévi ben Guershom et de Rambane. Les deux premiers pensent que les constructeurs de la tour de Babel n’ont commis aucune faute contre Dieu. Ils désiraient seulement perpétuer leur société en évitant qu’elle ne s’éparpille : פן נפוץ על פני כל הארץ, »de peur que nous ne soyons dispersés sur toute la terre » (Genèse 11:4). Dieu ne les aurait dispersés que pour leur bien (לטוב להם), pour éviter qu’un cataclysme naturel ne les détruise d’un coup et que l’espèce humaine, concentrée en un seul lieu, ne disparaisse en un jour. Cette théorie, bien que séduisante, ne satisfait pas non plus Abravanel. En effet, les regroupements en cités ne datent pas de l’époque de Babel et ce n’est qu’à CE projet de concentration humaine que Dieu s’oppose. Il faut donc imaginer une faute
spécifique à cette génération, non une explication s’appliquant à toutes les époques. L’hypothèse avancée par Rambane – suggérant que la faute des hommes de cette génération n’était pas de vouloir vivre ensemble mais de mettre en place un roi unique, Nemrod l’idolâtre, qui, de Babel dominerait toute la terre – n’est pas davantage retenue par Abravanel qui lui oppose l’existence de rois ayant régné sur des nations dispersées et aux langues différentes.
Il en vient donc à sa propre explication. « Selon moi, la faute et la punition de la génération de la tour de Babel sont identiques à celles de notre premier ancêtre, Adam, et de son fils Caïn. Dieu avait créé Adam à Son image, avec une âme intelligente, de façon à ce qu’il s’accomplisse spirituellement par la connaissance de son Créateur et de Ses œuvres. Il avait mis à sa disposition tout ce qui était nécessaire à sa vie matérielle comme nourriture et boisson : fruits, arbres du jardin, eau de ses fleuves, et tout ce qui, dans la nature, est nécessaire. Ceci, afin qu’il n’ait pas à se soucier de travailler pour assurer sa subsistance et qu’il puisse s’adonner à la seule connaissance de Dieu pour laquelle il avait été créé. Mais Adam pécha en ce qu’il ne se contenta pas de ces choses naturelles offertes par Dieu et qu’il se laissa entraîner par ses désirs de choses exceptionnelles. Il fut puni en étant chassé du Gan Eden et en ce que la terre se dérégla et ne lui fournit plus le nécessaire. Et parce qu’il avait préféré le superflu, il fut contraint à un dur labeur comme l’a enseigné Maïmonide. Caïn, à son tour, choisit de se consacrer à une activité artificielle et fut condamné à travailler la terre péniblement. De ce fait, son âme était confinée à sa partie animale, contrairement à Abel qui était pasteur de troupeau, consacré aux choses naturelles et s’en contentant ; le métier de pasteur ne représentant pas un effort (!) puisqu’il se contente de conduire ses bêtes de façon naturelle. C’est pourquoi nos patriarches, ainsi que les douze fils de Jacob, Moïse et David étaient tous des bergers et non des agriculteurs. Mais Caïn, lui, en favorisant sa nature animale, en vint à construire une ville qu’il appela Hanokh parce qu’il y enseigna (חנך) à ses enfants les travaux nécessaires à la construction des villes et à l’agglomération de l’habitat. C’est ainsi que nous voyons que les fils de Caïn suivirent tous la voie de leur père, se consacrant à des travaux superflus מלאכות המותריות. Du coup, ils engendrèrent la violence, le vol, la rapine jusqu’à être détruits lors du Déluge. De même en fut-il de la génération de la tour de Babel qui, au lieu de se satisfaire de ce que Dieu lui fournissait par la nature, s’engagea dans des travaux superflus, s’adonna à la construction d’une tour, להתחבר שם ולעשות עצמם מדיניים תחת היותם בני שדה, afin de s’y concentrer et de devenir des citadins au lieu d’hommes des champs qu’ils étaient précédemment. Ces hommes dressèrent en idéal ce mode de vie qui, pourtant, entraîne avec lui toutes sortes de corruptions, contrairement à la vie des champs. Ils furent punis par la dispersion, comme Adam l’avait été par l’expulsion du jardin d’Eden, Caïn de sa ville natale, et sa descendance de la surface du globe. Ils furent punis pour avoir fait de l’arbre de la connaissance leur but ultime et l’avoir préféré à l’arbre de vie : בששמו תכליתם האחרון בעץ הדעת ועזבו עץ החיים שהוא התכלית האמיתי.
Ce commentaire d’Abravanel est étrange à plus d’un titre. D’abord en ce qu’il établit une distinction péjorative entre le métier d’agriculteur et celui de pasteur. Aujourd’hui où ces activités sont souvent réunies, il n’est pas possible de porter un regard positif sur l’une et négative sur l’autre. Abravanel déprécie le travail de la terre qui, selon lui, ne laisserait pas de temps à celui qui l’accomplit pour s’adonner à une activité spirituelle, tandis que le berger est perçu par lui de façon bucolique qui n’est pas sans rappeler les jeunes de mai 68 allant retrouver la nature sur les plateaux du Larzac ! Mais surtout, il voit dans le travailleur de la terre un homme appelé à créer un artisanat pour son activité, lequel débouche sur la nécessaire concentration urbaine industrielle, porteuse de tous les maux. On pourrait opposer à ces jugements simplistes les réalités décrites par un Emile Zola dans « La Terre ». Mais là n’est pas la question. C’est la distinction établie par Abravanel entre les hommes qui font de la
connaissance leur but ultime (עץ הדעת) et ceux qui font de la vie ce même but (עץ החיים). Les premiers sont condamnés, pour étendre le champ de leur connaissance, à bâtir de plus en plus de cités ; les seconds sont amenés à prendre du recul par rapport à cette concentration. Il y aurait beaucoup à développer autour de ce thème. Il rejoint toutefois le midrash qui nous décrit la construction de la tour de Babel et nous dit combien la vie individuelle des ouvriers était de peu de prix au regard de la finalité de la construction. Un homme qui tombait de l’édifice en construction ne représentait rien ; on incorporait son cadavre à l’ouvrage. Mais si un incident venait à perturber la marche des travaux, c’était un drame. Peut-être est-ce cela que veut nous dire Abravanel. Face à la tentation des hommes d’aller toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus haut, il faut se rappeler la valeur de la vie et d’un temps sanctifié par une activité humaine vouée aux choses essentielles. L’hymne un peu naïf d’Abravanel à la nature est simplement là pour nous rappeler qu’elle nous a précédés dans l’œuvre du Créateur, qu’elle nous environne, qu’elle nous nourrit, qu’elle nous permet de respirer, au sens propre comme au sens figuré. Certes, la désobéissance d’Adam et Eve était nécessaire pour ouvrir les yeux de l’homme, mais l’arbre de la connaissance ne doit pas nous cacher celui de la vie. Amen.
Rabbin Daniel Farhi
Sermon prononcé au MJLF le 19 octobre 2001 et adressé à un groupe d’amis (depuis les Etats-Unis) le 15 octobre 2015 .

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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