Parasha Shemoth – Exode 1:1 à 6:1

Les deux premières « Justes des Nations »

Nous commençons cette semaine la lecture du deuxième livre de la Torah : l’Exode, en hébreu Shemoth. C’est donc également le nom de la parasha de ce shabbath. Il s’agit d’un texte d’une rare densité puisqu’il relate à la fois l’esclavage d’Egypte, la vocation de Moïse, et les premières démarches de Moïse et d’Aaron devant le Pharaon pour obtenir la libération des Hébreux. Démarches infructueuses. La première partie de la parasha explique comment, d’une situation favorable à l’époque de Joseph, l’attitude du pouvoir vis-à-vis de ses descendants s’est détériorée au point d’aboutir à leur servitude, et surtout à la décision du Pharaon de faire exterminer tout nouveau-né mâle hébreu.

C’est au milieu de cette mise en place de la première « solution finale » visant à l’extermination du peuple d’Israël que surgissent les figures de deux femmes exemplaires : Shifra et Pou’a. Qui sont-elles ? Le texte nous le dit : (Exode, 1:15-16) « Le roi d’Egypte s’adressa aux sages-femmes des Hébreux dont l’une s’appelait Shifra et l’autre Pou’a. Il leur dit : lorsque vous accoucherez les femmes hébreues, examinez les pierres [sur lesquelles elles accouchent] : si c’est un fils, tuez-le ; si c’est une fille, laissez-la vivre ». Remarquons au passage une curiosité des traductions. Le texte hébreu parle de meyaldoth ha’ivrioth, littéralement « les sages-femmes hébreues ». C’est ainsi que traduit le rabbinat. Pourtant, les traductions chrétiennes de Dhorme et de l’école biblique de Jérusalem parlent des « accoucheuses des Hébreues » ou des « accoucheuses des femmes des Hébreux ». La nuance n’est pas faible ! Il s’agit de savoir si, comme l’indique le texte hébreu, les deux sages-femmes étaient israélites, ou si, au contraire, elles étaient égyptiennes. Eh bien, une fois n’est pas coutume, ce sont les traductions chrétiennes qui ont raison ! Pour nous en convaincre, écoutons le commentaire d’Abravanel : « Elles n’étaient pas hébreues, car comment [le Pharaon] aurait-il pu faire confiance à des femmes hébreues pour qu’elles tuent leurs propres enfants ? Non. C’étaient des Egyptiennes qui aidaient les Hébreues à accoucher, comme le dit le texte : « Lorsque vous accoucherez les femmes hébreues ».

Revenons donc à Shifra et Pou’a, les deux sages-femmes égyptiennes. Seulement deux ? interroge Malbim. C’est impossible ! Il fallait plusieurs centaines de sages-femmes pour couvrir les besoins d’une aussi nombreuse population. En fait, Shifra et Pou’ a seraient les noms génériques des deux sages-femmes qui composaient l’équipe chargée d’assister les parturientes. L’une avait pour fonction d’extraire le bébé du ventre de la mère et de le préparer, d’où son nom de « shifra » qui signifie « embellir » ; l’autre était chargée de couper le cordon ombilical ainsi que d’aider l’accouchée et de lui prodiguer des paroles de réconfort, d’où son nom de « pou’a » qui signifie « crier » puisqu’elle apaisait les cris de la jeune mère. Abravanel suppose également que Shifra et Pou’a étaient les chefs des sages-femmes égyptiennes.

Cette mise au point faite, que nous dit le texte ? Que ces femmes refusèrent d’exécuter l’ordre du Pharaon : (Exode, 1:17) « Mais les sages-femmes craignirent Dieu. Elles ne se conformèrent pas à l’ordre du roi d’Egypte et laissèrent la vie sauve aux garçons ». Cela apparaît comme inouï. Comment ces deux femmes osèrent-elles braver les ordres du tout-puissant Pharaon ? Comment opposèrent-elles au régime de terreur qui régnait alors à l’encontre des Hébreux la résolution de deux modestes exécutantes ? Au nom de quoi se mirent-elles en travers d’un ordre monstrueux édicté par un homme monstrueux ? Le texte nous le dit : « Elles craignaient l’Eternel ». Cette raison pourra sembler à certains comme obsolète, désuète, d’un autre âge. Comment une simple conviction religieuse, appliquée à la vie d’autrui, pourrait-elle suffire à exposer sa propre vie ? Ici, nous, Juifs de l’après-Shoah, pouvons, peut-être mieux que quiconque, répondre. Il nous suffit de très peu d’imagination pour transposer les personnages et les situations. Pharaon a porté à chaque génération un nom nouveau. De celui qui a voulu exterminer notre peuple il y a un peu plus de 50 ans, je me refuse à prononcer le nom dans une synagogue. Mais c’était bien le descendant des pires tyrans de l’histoire. Il a édicté des lois pour séparer les Juifs de la société, les livrer à l’opprobre publique, les exposer aux humiliations et aux violences, puis finalement, mais en secret (comme Pharaon avec les sages-femmes), les vouer à l’extermination. Et, contre ces lois, des hommes et des femmes ont osé se lever. Ils ont sciemment pris le risque de mourir pour protéger les persécutés : des nourrissons, des enfants, des adolescents, des pères, des mères, des vieillards. Pourquoi l’ont-ils fait ? Ils disent que c’était leur devoir, le devoir que leur imposait leur conscience, même s’ils devaient se mettre hors la loi pour accomplir ce devoir. Cette conduite porte un nom dans la Bible : ils craignaient l’Eternel. Leur amour de Dieu, même s’ils n’étaient pas forcément croyants ou pratiquants, leur a dit qu’ils ne pouvaient laisser tuer des êtres humains pour obéir à des lois iniques. Aux bonnes âmes qui leur faisaient remarquer qu’ils désobéissaient aux lois de leur pays, des pasteurs et des prêtres ont répondu qu’ils n’avaient qu’un seul maître : Dieu.

Certes, Shifra et Pou’ a furent les lointaines ancêtres de ces « Justes des Nations » qu’honore aujourd’hui l’Etat d’Israël reconnaissant. Certes, elles portaient bien leur nom : l’une désigne la beauté (Shifra), beauté d’une âme noble et consciente, l’autre le cri (Pou’a), le cri d’indignation de ceux qui n’admettent jamais l’injustice ni la démission des responsabilités. Elles étaient des meyaldoth, des donneuses de vie, non des exécutantes des basses œuvres des assassins de l’histoire. Pour se justifier auprès du Pharaon, lorsque celui-ci leur reprocha de ne pas avoir exécuté ses ordres, elles arguèrent que « les femmes des Hébreux sont vives », et « avant que l’accoucheuse n’arrive près d’elles, elles ont déjà enfanté ! » (Exode, 1:19) Abravanel explique que l’expression hébraïque ki hayoth hénna peut être interprétée, soit comme « elles sont vives », rapides, soit comme : « Elles sont comme des hayoth, c’est-à-dire des bêtes des champs » qui n’ont pas besoin d’accoucheuses. Au-delà du sens littéral de cette explication, comment ne pas comprendre que c’est le Pharaon qui avait réduit les femmes des Hébreux à l’état de bêtes, les obligeant à accoucher à la hâte, clandestinement, pour échapper au terrible décret ? Je repense à cette terrible scène du roman de Léon Uris, « Mila 18 », où des partisans, terrés dans ce qui reste du ghetto de Varsovie, sont obligés d’étouffer un nourrisson dont les cris risquaient de révéler leur présence aux nazis venus en finir avec la résistance juive. Oui, il arrive que l’homme induise chez l’homme des comportements bestiaux. Peut-être est-ce aussi le sens du commentaire d’Abravanel. D’ailleurs, plus loin, il commente de façon saisissante une expression du texte, à propos des sages-femmes : vayyétev Elohim lameya1doth, « Dieu fit du bien aux sages-femmes » : « Il les transforma en femmes bonnes et pieuses dans leur cœur ». De même faut-il comprendre l’expression vayaréou otanou hamitsrim, « les Egyptiens nous firent du mal » (Deut. 26:6) comme : « Les Egyptiens nous rendirent mauvais et pécheurs ». Cette lecture tend à nous montrer que certaines situations extrêmes (comme disait Bettelheim) peuvent inverser les comportements de ceux qui les vivent. Ainsi, des épreuves telles que l’esclavage en Egypte ou la Shoah ont pu révéler des justes et des méchants qui n’étaient pas nécessairement là où on les attendait.

Shifra et Pou’a, longtemps avant Moïse, avaient vu ki ène ish, qu’il n’y avait plus d’homme digne de ce nom en Egypte. C’est pourquoi elles décidèrent d’exposer leur vie pour sauver des vies. Si la définition de « Juste des Nations » est : « Toute personne non-juive qui, au péril de sa vie, a sauvé un ou plusieurs Juifs », il est évident que Shifra et Pou ‘a, les deux Egyptiennes, méritent rétrospectivement ce titre. Comme le mérite tout homme ou toute femme qui, au péril de son confort ou de sa vie, s’oppose, en tout lieu et en tout temps, aux injustices, aux violences, aux guerres fratricides, en un mot à toutes les conséquences de l’indifférence, de la bêtise, de la convoitise, de la haine, et de tous autres sentiments qui avilissent l’homme qui les exprime. Faudra-t-il instituer un titre de « Juste des Nations » universel pour que soit mis un terme à toutes les formes d’exclusion et de violences qui néantisent l’image de Dieu en chaque homme, et que soit reconnu le mérite de ceux qui les combattent de toutes leurs forces ? Fasse l’Eternel qu’une nouvelle Shoah ne rende pas cette institution nécessaire. Amen.

 Rabbin Daniel FARHI – Sermon prononcé au MJLF le 23 décembre 1994 – et envoyé à un groupe d’amis le 7 janvier 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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