Parasha Toledoth – Genèse 25:19 à 28:9.

Des puits qui ont une valeur messianique.

Il y a, dans le passage biblique que nous lisons cette semaine, une dizaine de versets dont l’intérêt pourrait sembler douteux, relevant plutôt de l’anecdote, si ce n’était les différentes interprétations qu’en ont proposées les exégètes du Livre. Il s’agit de l’épisode relatant les discussions entre Isaac et Avimélekh au sujet de trois puits qu’avaient creusés Abraham et les siens, qui avaient été ensuite comblés par les Philistins, redécouverts et remis à jour par Isaac, puis enfin annexés par les hommes d’Avimélekh et finalement restitués à Isaac. Ces détails, comme bien d’autres dans le récit de la Genèse, peuvent apparaître sordides et superflus si l’on ne tient pas compte de la valeur symbolique que leur ont attribuée les grands ténors de l’interprétation des textes. Ici, en l’occurrence, ce ne sont ni Rashi, ni Ibn-Ezra, ni Rambane qui nous apportent des lumières, mais des commentateurs moins cités habituellement, et qui se réfèrent à des sources mystiques.

La première explication de cette histoire de puits insiste sur le fait que ces puits avaient déjà été creusés du temps d’Abraham, par le patriarche lui-même. Elle insiste aussi sur le fait qu’Isaac leur donna les mêmes noms que leur avaient donnés Abraham. Réfléchissons à ce sujet. Si nous nous en tenons au sens littéral du texte, il paraît complètement aberrant, dans un pays presque désertique, que des nomades comblent de poussière des puits découverts, fût-ce par une autre tribu ! Un puits est un point vital, un repère que se soufflent les voyageurs du désert. S’en priver paraît inimaginable. Par ailleurs, quelle coïncidence si vraiment, en creusant, Isaac avait remis à jour les puits de son père au même emplacement ! Il en aurait plutôt découvert des nouveaux. Il vaut mieux admettre qu’il s’agit d’une parabole. Voici le sens qui en est proposé par un commentaire anonyme du Moyen-Âge : les puits creusés par Abraham, c’était son monothéisme, la morale qui en découlait et qu’il s’efforça de suivre toute sa vie, de faire régner autour de lui avec le même acharnement que met un homme à creuser un puits dans un désert. Dans le désert, Abraham se trouva toute sa vie, au sens propre comme au sens figuré. Abraham était en effet entouré de gens qui ne partageaient pas sa foi ni ses idéaux. Il était donc comme un isolé au milieu de la société de son temps. Ces puits d’eaux vives מים חיים (mayim hayim), dont parle la Genèse étaient la source de la vie authentique, de la vie spirituelle qu’il eut à cœur d’enseigner à ses contemporains. Mais hélas, ceux-ci, dès qu’il fût mort n’eurent qu’un souci : reboucher ces puits, les remplir de poussière – עפר (‘afar), ce qui est la vanité par excellence. Ils abandonnèrent ses voies et revinrent à leurs errements passés. C’est le flambeau spirituel d’Abraham que ranima Isaac en recreusant les mêmes puits, aux mêmes endroits que ceux de son père, en leur donnant les mêmes noms. Sa contestation que nous relate le texte, avec les Philistins, les habitants de Guérar, au sujet des puits, est le symbole de cette lutte incessante qu’il eut à mener, comme après lui Jacob, puis Joseph, puis Moïse, puis les prophètes contre le matérialisme désespérant des hommes de son époque. Les mayim hayim, ces eaux qui sont source de vie, les hommes n’ont pas toujours été convaincus, et ne le sont pas davantage aujourd’hui, de leur nécessité pour ne pas retomber dans le seul cycle biologique de l’existence. Le texte de la Genèse, en insistant sur la même dénomination que donna Isaac à ses puits, veut nous faire sentir qu’il n’y a pas plusieurs « recettes » pour parvenir à la vie authentique, mais une seule, toujours la même, cette Torah, cet enseignement, ce guide, qui fut indiqué à Abraham, et que toute la tradition juive n’a fait que transmettre fidèlement par la bouche de ses hommes inspirés. Souvent, comme Isaac, Israël a dû lutter contre l’obscurantisme intellectuel et religieux de son entourage. Mais toujours, il a su redécouvrir, masquées par les divagations de ses contemporains, les voies véritables de l’anoblissement de la matière par l’esprit, de la dignité de l’homme. Avant de vous citer la deuxième interprétation donnée par nos rabbins à cet épisode des puits, il faut remarquer une particularité de l’étymologie hébraïque, qui en comporte tant d’autres, et qui confirme l’interprétation précédente. La racine באר (be’er) qui signifie puits, signifie au départ quelque chose de moins spécifique. Fabre d’Olivet, dans un ouvrage récemment réédité en Suisse, « La langue hébraïque restituée », voit dans cette racine la notion d’activité intérieure liée à celle de production active, d’émanation potentielle, et finalement tout mouvement tendant à manifester au dehors la force créatrice de l’être. C’est ainsi, que le verbe signifie « expliquer ». Un puits est évidemment un endroit d’où l’on extrait quelque chose, mais aussi le possible symbole de la créativité, de toute chose à l’état pur.

Une autre interprétation de l’épisode des puits est proposée par un autre commentaire anonyme du Moyen-Âge. Celui-ci s’attache à la progression qui nous est fournie par le texte. On nous dit d’abord qu’il y eut dispute pour un premier puits creusé par Isaac et qui fut de ce fait appelé Essèk -dispute-, puis pour un second appelé sitna -querelle- et que ce n’est que pour le troisième qu’il n’y eut pas de contestation ; c’est pourquoi il fut dénommé רחובות (Rehovoth), -larges espaces-, lieu pour lequel il n’y a pas de contestations territoriales. Le commentateur explique ainsi ces trois puits : ce sont les trois temples d’Israël ; pour les deux premiers, il y eut des guerres, des discordes intérieures également, pour le troisième, ce sera l’harmonie universelle, celle où se retrouveront enfin tous les hommes de la terre, animés d’un même élan, guidés par une même foi. Notre interprète détaille ainsi ces trois étapes : pour le premier temple, les querelles furent entre les grands d’Israël et de Juda qui briguèrent tour à tour la suprématie, et qui, de ce fait, se perdirent ensemble. Ce sont les bergers dont parle la Genèse et auxquels sont comparés ceux qui ont la charge du peuple. Pour le second temple, poursuit notre rabbin, même les plus petits en Israël vouaient à leurs prochain une haine gratuite, – שנאת חנם (sine’ath hinam). C’était des querelles על לא דבר (al lo davar), sans fondement, comme il en existe tant de nos jours, ajoutait déjà ce commentateur du Moyen-Âge… Le troisième temple qui sera « une maison de prières pour toutes les nations de la terre », selon l’expression d’Isaïe, n’étant plus le symbole d’une nation particulière, n’aura plus d’autre issue que la fraternité générale. Salomon déjà, dans sa prière de dédicace du premier temple avait imploré de Dieu qu’Il écoute tout homme qui viendrait là se recueillir. Mais, du fait du culte national qui y était rendu, le temple ne devint jamais ce lieu universel que souhaitait le roi de sagesse. Cela ne pourra être que lorsque tous les hommes éprouveront réellement le besoin de communication, de communauté, de communion.

La dernière interprétation que nous fournit la tradition, toujours à propos des puits creusés par Isaac, n’est pas la moins chargée de signification et de beauté. Elle est d’inspiration cabalistique. Pour elle, les trois puits sont successivement laבינה (bina) -l’intelligence-, la גבורה (guevoura) -la vaillance-, et la מלוכה (meloukha) -la royauté-. A ces trois attributs divins correspondent la Torah, la terre d’Israël, et le monde futur. A nous d’essayer de comprendre le message qui nous est ainsi proposé. – L’alpha du peuple juif, c’est évidemment la Torah, son message d’amour et de morale, dont certains midrashim nous disent qu’il préexistait à Israël, et en tous cas au monde. Cette Torah qui est une doctrine, donc relève de l’intelligence bina, est un des fondements du judaïsme, mais qui par certains de ses aspects particularistes n’a pas toujours réuni tous les suffrages, a été mise en contestation par les nations, par les Juifs eux-mêmes. C’est pourquoi, bien qu’elle contienne en puissance les règles et les bases de l’ère messianique, elle a été assimilée au premier des puits d’Isaac pour lequel il y eut dispute. – Le second terme du peuple juif est, bien entendu, la terre d’Israël, autour de laquelle gravite toute une théologie, et à laquelle notre commentaire fait correspondre l’attribut de guevoura, vaillance. Ce pays a été en effet l’objet de convoitise et le moteur de bien des actes d’héroïsme de la part du peuple juif, des origines jusqu’à nos jours. Mais, lui non plus n’a pas toujours, on pourrait même dire jamais, fait l’unanimité à son sujet. C’est pourquoi il est assimilé au second puits d’Isaac pour lequel il y eut contestation. – Enfin, l’oméga du peuple juif qui rejoint celui de l’humanité est le monde à venir auquel le commentaire lie l’attribut de malkhouth, royauté. Entendons par « monde à venir » l’ère de paix et d’amour universels décrite par les prophètes. C’est le moment où tous les hommes se soumettront à la même royauté de l’Eternel. Cette époque, qui ne connaîtra plus la contestation si chère à nos cœurs, et cela parce qu’il n’y aura plus de raisons de contestation, est comparée au troisième puits d’Isaac, Rehovoth, qui veut dire élargissement, épanouissement.

Comme nous le suggèrent tous les commentaires qui viennent d’être cités, souhaitons que notre peuple, fidèle à sa mission, passionnément attaché à la réaliser, convaincu de sa valeur comme les bergers d’Isaac de celle des eaux des puits, parvienne à dépasser les querelles intérieures, à empêcher celles de l’extérieur, et finalement, à élever l’humanité jusqu’à sa maturité, celle où elle abandonnera ses œillères pour les larges horizons des eaux vivantes de la spiritualité. Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé à l’Union Libérale Israélite le 10 novembre 1972 – et adressé à un groupe d’amis le 19 novembre 2014

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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